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Etat algérien et immigration : les travailleurs ne peuvent compter que sur eux-mêmes !

Article paru dans Travailleurs immigrés en lutte, n° 35, 15 octobre – 15 novembre 1979, p. 5-8

Des travailleurs immigrés dans le bureau du directeur de leur foyer SONACOTRA dans les années 1970. (Photo by Francois DUCASSE/Gamma-Rapho via Getty Images)

La volonté de l’Etat français d’expulser toute une partie de l’immigration ouvrière ne fait pas de doute. Représentant une population d’environ 800 000 personnes aujourd’hui (843 806 en janvier 1977) dont près de 400 000 travailleurs, les Algériens, composante importante de l’immigration, sont directement visés. 350 000 d’entre eux ont reçu des cartes de séjour d’un an après l’expiration de celles de 10 ou 15 ans qu’ils possédaient. Ce n’est qu’un répit, qui reporte l’échéance d’une éventuelle expulsion à 1980.

Un certain nombre de travailleurs immigrés algériens espèrent que « leur » gouvernement interviendra auprès de l’Etat français, sinon pour permettre le prolongement de leur séjour en France, du moins pour que leur retour soit moins humiliant. Parfais, cet espoir se joint à la colère devant la « passivité » des responsables algériens. Dans le fond, ils pensent que l’Etat algérien pourrait défendre « ses » travailleurs. C’est à cette préoccupation que nous voulons répondre.

L’Etat algérien a tout intérêt à ne pas résorber l’immigration.

Les intérêts de l’Etat algérien pour le maintien de l’immigration sont très importants :

– C’est d’abord une importante source de devises. En effet, le montant des transferts d’argent d’ouvriers vers leur famille, de commerçants, celui des allocations familiales perçues sur le territoire d’origine, représentaient il y a 10 ans l’équivalent en devises de 1,5 milliards de DA. Bien que ce chiffre ait aujourd’hui baissé des 2/3, la bourgeoisie algérienne ne perd pas l’espoir de le rehausser : et pour cause ! Ces envois représentaient sa seconde source de devises après les hydrocarbures…

– C’est aussi un moyen de résoudre conjoncturellement une partie du chômage. L’émigration est un facteur d’apaisement social en Algérie. Elle permettait, avant son interruption, d’éloigner un certain nombre de chômeurs (le continuent annuel d’émigrés vers la France était de 25 000 personnes). Le retour précipité de plusieurs centaines de milliers de travailleurs serait catastrophique pour la bourgeoisie algérienne. Le chômage touche plus d’un million et demi de travailleurs (2,4 millions selon certaines sources). Il serait considérablement augmenté. De même, la crise du logement déjà aiguë s’accentuerait de façon extraordinaire. De 1960 à 1978, les constructions entreprises n’ont permis que de maintenir le « parc » existant, alors qu’entre 1960 et 1978, la population algérienne (émigration comprise : environ 900 000 personnes en 1976) a doublé ! Le manque de logements peut être évalué à 800 000 ! Accroissement extraordinaire du chômage, accentuation dangereuse d’une crise du logement déjà dramatique, voilà ce qui rend nécessaire pour la bourgeoisie l’éloignement de près de la moitié du prolétariat algérien.

– Un moyen enfin d’amortir la crise des exploitations agricoles. L’émigration permet en effet d’entretenir une masse considérable de paysans pauvres en Algérie même. Elle empêche l’accroissement de l’exode rural déjà important : on estime à plusieurs dizaines de milliers les exploitations agricoles qui doivent leur survie au soutien monétaire des émigrés. Elle permet d’entretenir également nombre de chômeurs en Algérie. Les structures familiales encore fermées autant par le poids des traditions que par celui des nécessités de survie, font que les parents ou adolescents sans emploi sont pris en charge par la famille. Les tensions sociales et les risques d’explosion sont ainsi fortement atténués ou contenus. La wilaya de Tizi-Ouzou où le flux migratoire vers l’étranger est le plus fort (25 % des immigrés en France viennent de cette wilaya), est à cet égard un bon exemple : 1 « actif potentiel » sur 3 est en France, et 1 sur 4 au chômage en Algérie, sans que cette wilaya ait connu plus d’explosions sociales que le reste de l’Algérie.

Une décision démagogique de l’Etat bourgeois algérien.

Dans cet ordre d’idée, la décision par la bourgeoisie algérienne d’arrêter l’émigration en septembre 1973 n’a jamais eu pour cause l’intérêt fondamental des travailleurs. N’oublions pas que cette décision intervenait pendant une période très troublée en France : la vague de racisme, suscitée par le gouvernement français à la suite de la nationalisation du pétrole par l’État algérien et la fin du monopole français, atteignait des centaines de travailleurs immigrés, multipliant les attentats et les hostilités contre les Algériens.

On assista cette année-là à d’importantes manifestations en France, rassemblant des dizaines de milliers de travailleurs immigrés et français contre cette montée du racisme, à de multiples grèves de la faim pour obtenir des papiers et même à une grève nationale à laquelle les travailleurs immigrés participèrent en masse. On peut dire que ces évènements poussèrent l’Etat algérien à faire un geste (l’arrêt de l’émigration), – geste qui ne lui coûta pas grand’chose, puisqu’à peine quelques mois plus tard, la bourgeoise française décidait elle-même d’interdire toute immigration vers la France ! Une masse de travailleurs algériens étaient ainsi privés de leurs seules ressources possibles, sans que les bourgeois algériens aient résolu le moins du monde le chômage et la misère en Algérie !

Les travailleurs ne doivent compter que sur eux-mêmes !

Aujourd’hui, face aux menaces très concrètes de la part de la bourgeoisie française d’expulser des milliers de travailleurs immigrés, et notamment algériens, la politique adoptée par l’Etat algérien sera avant tout conforme à sus intérêts économiques et politiques : certes, la bourgeoisie française, avant d’expulser massivement les travailleurs algériens, devra tenir compte des alliances de coopération économiques qu’elle a conclus avec l’Algérie, et de ses échanges commerciaux qui sont en bonne voie avec Alger (la Sonatrach a associé ces dernières années la Compagnie Française des Pétroles à son programme ; un important contrat a été signé avec Technip-Geoproduction pour la construction de GNL3, et pour la rénovation et l’entretien des gisements de pétrole ; l’Etat français pourrait acheter en 1980 d’importantes quantités de gaz naturel algérien ; dans le programme de construction de 100 000 logements par an, 15 % des travaux environ seraient confiés à des entreprises françaises ; etc…).

Mais dans ce véritable monnayage de la répression contre les travailleurs immigrés, la bourgeoisie algérienne sera obligée elle aussi de tenir compte de la volonté manifeste de l’Etat français de réduire considérablement le nombre de travailleurs étrangers. On sait aujourd’hui que les effectifs de l’immigration ouvrière sont passés de 1 900 000 en 1977 à 1 640 000 en 1979, soit 130 000 départs par an ! Passons sur l’arsenal judiciaire et policier énorme que la bourgeoisie prépare pour des expulsions massives à venir.

L’Etat algérien continuera donc à « réinsérer » sélectivement les travailleurs les plus qualifiés qu’il pourra utiliser dans les entreprises nationales. Cependant, ce retour s’effectue actuellement au rythme de 1 000 à 2 000 personnes par an (et passerait selon certains journalistes prochainement à 6 000). On mesure donc l’ampleur des différends entre les 2 bourgeoisies sur ce terrain, lorsqu’on sait qu’environ 50 000 travailleurs algériens seront contraints en 1980 de retourner dans leur pays !

Bref, dans cette affaire, on peut dire que les 2 bourgeoisies joueront avant tout leur propre carte, leurs propres intérêts. Et ce seront les travailleurs immigrés qui, de toutes façons, feront les frais de cette transaction. Un compromis peut se dessiner entre les deux Etats, où la partie française accepterait de diriger sa répression sélectivement vers les autres composantes les plus faibles de l’immigration ouvrière, tandis que la partie algérienne admettrait l’expulsion déguisée d’une partie des travailleurs algériens et en supporterait le poids économique et politique. Cela amènerait sans doute l’Etat algérien à renforcer l’encadrement des travailleurs algériens émigrés, soit par l’intermédiaire de ses propres organismes à l’étranger (essentiellement l’Amicale des Algériens en Europe, qui commence à avoir une influence plus grande), soit par la collaboration étroite des syndicats (CGT, CFDT, FEN) et partis de gauche, de façon à briser la résistance des ouvriers immigrés, comme cela se passe déjà actuellement à une moindre échelle. La bourgeoisie algérienne, comme moyen plus efficace de pression, pourrait même tenter d’utiliser et de récupérer des luttes ouvrières (comme celle de la Sonacotra, ou d’autres), en leur accordant un soutien formel ou actif pour menacer la bourgeoisie française.

Deux choses restent néanmoins certaines : jamais l’Etat français ne pourra se passer totalement d’immigration, pas plus que l’Etat algérien ne pourra supporter le retour massif tout à fait improbable de toute l’immigration algérienne (environ 500 000 ouvriers, près d’un million de personnes en comptant les familles !). La classe dominante algérienne, quant à elle, se battra toujours avant tout pour ses profits et intérêts, même si pour cela des dizaines de milliers de travailleurs, émigrés ou non, doivent en faire les frais !

La seule alternative pour les travailleurs est de s’organiser en un parti fort et efficace, capable de s’opposer à l’exploitation menée par leur bourgeoisie !

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