Catégories
revues

Pierre Souyri : La classe ouvrière d’Allemagne orientale

Article de Pierre Souyri alias Pierre Brune paru dans Socialisme ou Barbarie, n° 28, Volume V (11e année), juillet-août 1959, p. 86-92

Le livre de B. Sarel constitue une contribution de premier ordre à la compréhension de l’univers bureaucratique et des luttes de classes qui s’y déroulent actuellement (1). Sobre, précis, documenté, Sarel nous fait pénétrer d’une manière extrêmement concrète dans la réalité quotidienne des rapports antagoniques qui se sont développés en Allemagne orientale entre le prolétariat et la nouvelle classe dirigeante du soi-disant régime socialiste. Sarel ne pose pas des affirmations dogmatiques générales sur les contradictions internes des régimes bureaucratiques, il fait parler les faits et souvent même les personnages, ouvriers ou bureaucrates, qui vivent tous les jours ce déchirement de la société. Peu à peu se reconstitue sous nos yeux l’histoire d’une lutte de classe, et la signification révolutionnaire que développe cette histoire.

A travers treize années d’oppression et d’arbitraire bureaucratique on assiste à une transformation profonde de la conscience du prolétariat. Lentement, la classe ouvrière s’adapte à l’univers nouveau dans lequel elle se trouve emprisonnée. Mois après mois, année après année, les illusions se dissipent, les conceptions périmées se désagrègent et s’évanouissent. La classe ouvrière apprend d’abord, par son expérience de tous les jours, que le socialisme ce n’est pas l’étatisation des usines et la substitution d’une couche bureaucratique au patronat privé. Puis dans une deuxième étape, elle est conduite par la nature même des rapports sociaux dans lesquels elle vit, à discerner ce que pourrait être le socialisme : l’appropriation directe du pouvoir de gérer les entreprises, l’économie, et la société tout entière, par les travailleurs eux-mêmes. En juin 1953, elle envahit les rues et affirme cette conception du socialisme face à la bureaucratie et aux chars soviétiques. Depuis elle n’y a pas renoncé. La lutte se poursuit souterraine, meurtrière parfois, mais ininterrompue. D’un côté la bureaucratie avec son immense appareil de mystification et répression. De l’autre, le prolétariat dépouillé de tout mais dont la bureaucratie ne parvient jamais à maîtriser la résistance parce que celle-ci s’alimente, se renouvelle, et s’amplifie sans cesse, dans l’expérience quotidienne que font les ouvriers dans les usines du caractère pseudo-socialiste des rapports de production. A cette contradiction sociale, radicale, il n’y a pas de solution réformiste, comme l’imaginent volontiers les néo-staliniens — quoiqu’ils ne l’avouent jamais tout à fait, ces messieurs partagent avec leurs frères ennemis de la social-démocratie cette conviction profonde que pour le prolétariat tout se réduit, toujours en définitive, à des questions de mangeaille. Inspirés par cette noble philosophie, les dirigeants de la D.D.R. (2) ont essayé après 1953 d’accroître les salaires et la production des moyens de consommation. Ils l’ont fait, sans que cependant le prolétariat cesse de se considérer comme en état de sécession permanente dans une société qui proclame pourtant tous les jours son caractère « ouvrier » et « socialiste ». Le drame de la D.D.R. est celui de toutes les sociétés bureaucratiques ou plutôt de toutes les sociétés capitalistes modernes : la classe dirigeante ne peut plus gérer la société de manière rationnelle sans la collaboration et la participation active des travailleurs, et les travailleurs ne veulent pas apporter leur collaboration et leur participation à la gestion d’une société dont la structure fondamentale les exclut précisément de la direction effective de leurs propres activités. La particularité la plus importante des sociétés bureaucratiques c’est finalement de rendre cette contradiction plus apparente, plus directement saisissable par le prolétariat, dans la mesure même où l’étatisation de l’appareil de production et la planification dépouillent le rapport capitaliste de tous les caractères inessentiels qu’il conserve dans les sociétés bourgeoises, pour le réduire à un rapport de dirigeants à exécutants aussi bien dans la sphère de la production que dans d’ensemble de la vie sociale.

Ceci posé, comment les ouvriers allemands en sont-ils venus à cette conscience aiguë de l’antagonisme irréductible qui les oppose à la bureaucratie ? Sarel note que dès le départ, le comportement des ouvriers et la représentation que se fait du socialisme l’appareil stalinien, ne coïncident pas. Lorsque au printemps 1945, la classe ouvrière allemande émerge de douze ans de terreur hitlérienne, elle n’est certes pas à même de s’emparer du pouvoir. Il subsiste tout au plus quelques noyaux communistes isolés et si çà et là des drapeaux rouges apparaissent dans les quartiers ouvriers, c’est le fait d’une toute petite minorité. Dans ce pays couvert de ruines et où toute vie économique et sociale s’est trouvée désorganisée de fond en comble, la masse des travailleurs, écrasée par la guerre, est tout entière occupée à essayer de subsister. C’est de cette préoccupation que naît, la première action positive des ouvriers. Tandis que le patronat et l’administration hitlérienne ont fui devant l’armée rouge et que le lourd appareil de l’administration soviétique ne se met en place qu’avec lenteur les usines restées sans direction cessent de fonctionner. Çà et là, les travailleurs organisent des comités ouvriers qui remettent en marche les entreprises et organisent la fabrication de produits susceptibles d’être troqués contre les vivres des campagnards. Dans l’état général de décomposition où se trouvait la société, seule la classe ouvrière a été capable du jour au lendemain de remettre en route la production.

Cependant le prolétariat qui a été conduit par les circonstances à s’emparer localement de la direction des entreprises, ne coordonne pas l’action des comités ouvriers et ne cherche pas à créer les organes d’une direction prolétarienne de la société. Bientôt, sous la tutelle de l’administration soviétique, un appareil d’état se reconstitue. Les communistes exilés rentrent en Allemagne, les sections du parti communiste et de la social-démocratie reprennent vie, les bureaucrates syndicaux réapparaissent. Une sorte de dualité d’organisation se développe. D’un côté les comités ouvriers, création spontanée du prolétariat et émanation directe de la classe laborieuse. De l’autre, les bureaucraties social-démocrates, staliniennes et syndicales, formées dans le mouvement ouvrier de l’époque préhitlérienne, qui fusionnent et entreprennent de se constituer en « état ouvrier », conformément à l’idée qu’elles se sont toujours faite du socialisme. La structure de classe de la nouvelle société prend rapidement forme : tandis que la bureaucratie étend ses ramifications sur toute la vie sociale et se différencie comme couche privilégiée, le prolétariat est refoulé dans les fonctions de simple exécutant des tâches matérielles de la production. Patiemment, les conseils ouvriers sont étouffés et remplacés par des directions flanquées de toute une série d’organismes bureaucratiques. Bien que ces nouveaux dirigeants soient souvent des éléments d’origine ouvrière, ils n’en deviennent pas moins étrangers et extérieurs au prolétariat dont ils se trouvent rapidement séparés aussi bien par leur fonction que par leurs privilèges et la mentalité qui en résulte.

En tout cas la masse ouvrière ne reconnaît pas cet état qui s’édifie au-dessus d’elle comme son État. Réduite au rôle de simple force de travail, elle se comporte comme telle, et ne collabore pas activement à la production. L’absentéisme, le retard au travail, la pause dans l’usine, deviennent des pratiques tout à fait courantes. Les dirigeants de la D.D.R. s’efforcent d’abord d’y remédier de façon assez rudimentaire par des mesures répressives et disciplinaires du type de celles qui sont en vigueur dans n’importe quelle usine capitaliste. Mais d’une part ces mesures ne font que clarifier chez les ouvriers la conscience de la contradiction qui les oppose à l’« État socialiste » d’autre part elles contredisent à l’image que la bureaucratie se fait de son propre rôle et de la situation du prolétariat dans la nouvelle société. La bureaucratie est victime de ses propres idéologies : dans cette société où le prolétariat est la classe dominante, il n’est pas possible que les ouvriers adoptent une attitude passive devant le travail. S’ils le font néanmoins, c’est parce qu’ils sont encore imprégnés d’un état d’esprit qui s’est créé dans la société capitaliste et en est un résidu. Le problème est donc de révolutionner la mentalité des ouvriers pour la mettre en accord avec les nouveaux rapports de production. C’est le but du mouvement stakhanoviste. Mais très vite l’échec s’affirme. A l’exception de quelques jeunes, endoctrinés par la F.D.J. (3), qui battent des records de production parce qu’ils croient effectivement travailler à la construction du socialisme, la masse des stakhanovistes est constituée par des éléments carriéristes, des jeunes, des petits bourgeois fraîchement intégrés à la classe ouvrière et qui n’ont pas fait l’apprentissage de la solidarité prolétarienne. Dans l’ensemble, la masse des travailleurs ne suit pas le mouvement et bientôt elle s’y oppose. Les activistes, « gâcheurs de salaires », sont pris à parti dans les ateliers, injuriés, parfois molestés. Entre eux et la masse ouvrière le fossé se creuse. Le régime ne parvient pas à modeler un prolétariat conforme à la représentation qu’il s’en fait.

A cette étape, la classe ouvrière n’a cependant réagi que d’une façon négative devant le « socialisme » de la bureaucratie. Elle refuse la manière d’être de la société qui s’est installée. Mais elle ne pose pas encore explicitement et de façon pratique le problème de la création d’une autre société. Elle ne discerne pas encore les contours de cette société. Elle ne voit pas les chemins qui y conduisent. Pourtant le processus est en marche. Entre 1949 et 1953 c’est le régime lui-même qui le déclenche lorsqu’il essaie de généraliser le système des normes de production. On entreprend d’abord d’imposer les normes de façon arbitraire en utilisant des chronos. Mais outre que cette méthode suscite de vives réactions des ouvriers, on s’aperçoit vite qu’elle n’est pas efficace : il n’est pas possible de surmonter la résistance des ouvriers qui de mille manières s’arrangent pour fausser les données des problèmes posés aux chronos et les empêcher d’y apporter des solutions exactes. On découvre alors que le mieux serait de faire établir les normes par les ouvriers eux-mêmes. Dans ce but on décide de convoquer des assemblées syndicales où tous les ouvriers viendront librement exposer leur point de vue et faire des suggestions à propos des problèmes que pose l’établissement des normes dans leur atelier. Mais presque aussitôt ces réunions d’usine tournent à la confusion de la bureaucratie. Destinées à persuader les travailleurs de relever volontairement les normes, les assemblées ouvrières échappent aux dirigeants syndicaux. Les travailleurs y viennent en masse et profitent de la liberté qu’on leur accorde pour faire retentir de violentes critiques contre la direction des usines, les contremaîtres, les chronos, l’organisation du travail, etc. Depuis la suppression des comités ouvriers, le prolétariat n’avait plus aucune organisation propre. Les réunions pour l’établisse. ment volontaire des normes permettent aux travailleurs de sortir de leur isolement et de créer de nouveau des rudiments d’organisation dans le cadre même des institutions légales. Au cours des discussions, les éléments les plus hardis et les plus résolus ont l’occasion de se repérer et d’entrer en contact. A la sortie de la réunion ils se retrouvent, discutent de ce qui s’est passé, s’accordent pour préparer de nouvelles interventions. Des groupes d’ouvriers commencent ainsi à s’organiser. Bientôt ils poussent des antennes d’une usine à l’autre, échangent des informations et des idées. Invisible, caché dans les organes du régime, tout un réseau d’opposition ouvrière est en train d’étendre ses ramifications dans les couches profondes du prolétariat.

Parallèlement, la conscience des ouvriers fait un prodigieux bond en avant. En 1950 le régime, désireux d’entraîner l’ensemble des travailleurs dans la « lutte pour la construction du socialisme » répartit les ouvriers en brigades qui devront se réunir de temps à autre pour examiner tous les moyens propres à accroître leur rendement. Or, pour atteindre le but qui leur est assigné par les autorités elle-mêmes, les ouvriers sont amenés à examiner une foule de problèmes qui se révèlent étroitement connexes et touchent à toute l’organisation de l’usine. Les réunions de brigades conduisent ainsi pour la première fois les ouvriers à envisager concrètement et à réfléchir aux problèmes de la gestion elle-même. Celle-ci commence à leur apparaître sous un aspect familier, à leur portée, pouvant être résolu par eux- Or, en même temps que le régime bureaucratique confronte les ouvriers avec les problèmes de gestion, leur en fait faire en quelque sorte l’apprentissage, il les empêche, en raison même de sa nature bureaucratique, d’y apporter leur solution : de toute façon ce sont les autorités qui ont seules pouvoir de décider. Le contenu et la signification de la contradiction qui oppose le prolétariat à la bureaucratie émerge maintenant en pleine lumière aux yeux de l’avant-garde ouvrière. La révolte de juin 1953 va en fournir la démonstration éclatante.

Lorsque le 17 juin, les maçons envahissent les rues de Berlin, les conditions d’un soulèvement général sont arrivées à maturité dans presque toutes les villes industrielles. Depuis deux ans la guerre froide s’intensifie et le gouvernement de la D.D.R., lui-même harcelé par les Russes, pousse à fond la construction économique et la fabrication d’armements. Cependant que la pénurie des produits de consommation et la crise du ravitaillement s’aggravent, à plusieurs reprises les autorités décrètent un relèvement des normes. Chaque fois ces mesures sont présentées par la presse comme le résultat d’une décision volontaire des ouvriers. « Volontaires » aussi les heures supplémentaires et les souscriptions de toute sorte qui s’abattent sur les travailleurs pour la Corée, pour la Paix, pour l’anniversaire de Staline, de W. Pieck, pour l’amitié germano-soviétique, etc. En fait, dès le printemps 1953 des incidents se produisent un peu partout. En mai des grèves éclatent à Chemnitz et à Magdebourg. Les assemblées d’usine se font de plus en plus tumultueuses. Les chefs de brigades et les délégués syndicaux subissent une telle pression de la base qu’ils sont presque toujours obligés d’adopter le point de vue des ouvriers.

C’est dans cette atmosphère passablement tendue que le 5 juin les travailleurs apprennent par la presse qu’ils sont volontaires pour un nouveau relèvement des normes qui dans certains cas réduira de 30 à 40 % leurs revenus. Aussitôt l’agitation s’amplifie. A Berlin dans le bâtiment les brigades de travail se réunissent de leur propre chef et discutent âprement des nouvelles normes. Çà et là des chronos sont pris à partie. Toute une série de débrayages limités se produisent sur les chantiers de la Stalin allée. Ces jours-là, on travaille peu, on discute beaucoup. Partout retentit la même revendication : obliger le gouvernement à revenir sur sa décision’ de relever les normes. C’est dans ce but que le matin du 17 juin les maçons marchent au nombre de plusieurs milliers sur les immeubles du gouvernement. On sait comment, devant l’obstination des bureaucrates aveugles, cette manifestation pacifique des travailleurs du bâtiment tourne dans l’après-midi à la grève générale, puis à la révolte des centres industriels.

Les grèves et les manifestations insurrectionnelles qui secouent tout le pays témoignent de la rapidité avec laquelle évolue la conscience politique des ouvriers au cours de ces journées révolutionnaires. Le 17 au matin, il ne s’agissait encore que de problèmes de salaires et la lutte restait confinée dans les entreprises. Dès la soirée du 17 il s’agit de faire une révolution et la lutte envahit la rue.

Sans doute la révolution ouvrière qui est en train de se faire ne surgit pas dans un état chimiquement pur. Des paysans, des petits bourgeois en profitent pour se livrer à des manifestations réactionnaires. Les revendications de la masse prolétarienne elle-même ne sont pas toujours dépourvues d’ambiguïté, et il est indubitable que des lambeaux d’idéologie social-démocrate subsistent dans certaines couches ouvrières. Mais il n’y a pas une seule révolution prolétarienne au cours de laquelle la classe ouvrière ne soit présentée dès le premier jour en bloc conscient de tous ses objectifs et débarrassé des fantômes idéologiques du passé. Dans le cours d’une lutte révolutionnaire, alors que la conscience des masses se modifie de jour en jour et parfois d’heure en heure ce n’est pas ce que fait et pense la partie la moins avancée du prolétariat qui est finalement décisif. C’est l’action de l’avant-garde ouvrière qui décide de la physionomie de la révolution car c’est elle qui entraîne les couches les plus arriérées qui hésitent, tâtonnent et s’égarent. Or, en Allemagne orientale, deux jours suffisent, en juin 1953, pour que les détachements les plus avancés du prolétariat fassent très clairement apparaître le visage de la première révolution ouvrière contre la bureaucratie.

La carte du soulèvement coïncide rigoureusement avec celle des grandes agglomérations industrielles. A Halle, à Bitterfeld, à Mersebourg, dans « le cœur rouge de l’Allemagne » les ouvriers en grève occupent les usines, forment des comités élus par acclamation, chassent les directeurs d’usines, désarment la police et s’emparent des journaux et dé la radio. Dans les heures qui suivent les comités commencent à se fédérer d’une ville à l’autre. Le comité ouvrier de Bitterfeld, les métallos de Lauchhammer et de Hennigsdorff réclament la formation d’un gouvernement des travailleurs. Déjà des délégations se mettent en route pour Berlin. Si les blindés soviétiques n’avaient pas immédiatement brisé le mouvement, on eût abouti, comme plus tard en Hongrie, à la formation d’un conseil central des comités ouvriers, c’est-à-dire à l’apparition d’un pouvoir prolétarien qui n’eût pas tardé à s’opposer aussi bien aux courants petit-bourgeois qu’à la contre-révolution stalinienne.

Près de six années ont passé depuis lors. Les derniers chapitres du livre de Sarel attestent que le prolétariat allemand continue de façon souterraine sa lutte révolutionnaire.

Lorsque les ouvriers, défaits par les chars russes, ont reflué vers les usines, leur cohésion et leur force restaient telles que la bureaucratie n’ose pas avoir recours à une répression massive et brutale. Pendant quelques semaines prévaut un cours réformiste, une sorte de Gomulkisme avant l’heure. On décrète la baisse des prix et la hausse des salaires. On autorise les ouvriers à présenter des cahiers de revendications. Mais cette politique « souple » n’est pas payante. L’agitation continue dans les entreprises. Les comités ouvriers subsistent clandestinement et s’emparent de la direction syndicale des usines. On continue à réclamer l’abolition des normes. De nouvelles grèves éclatent aux usines Buna et Wolfen, aux laminoirs de Thalle, entraînant des débrayages de solidarité dans les universités. Alors le 24 juillet intervient la liquidation de la politique réformiste. Les durs de l’appareil reprennent la direction. Les organisations ouvrières sont désarticulées. La police et les cadres imposent silence aux éléments révolutionnaires dans les assemblées d’usines. A la fin de 1953 toute trace d’une résistance ouverte des ouvriers a disparu.

Mais de toute façon la rupture entre le prolétariat et la bureaucratie est désormais irrémédiable. Si les mitrailleuses des chars soviétiques ont fait merveille pour refouler les ouvriers loin des avenues du pouvoir, elles ne sont d’aucune utilité lorsqu’il faut les persuader de collaborer à la production pour accroître, ou même simplement pour maintenir le rendement. Ironiques et malveillants les ouvriers laissent maintenant les bureaucrates se débrouiller tout seuls avec les problèmes de l’organisation du travail et de la production. Isolés du prolétariat, les organismes de direction se multiplient, se superposent, se paralysent mutuellement et s’accusent réciproquement d’engendrer le désordre et l’incohérence. Les ouvriers ne perdent pas une occasion de dénoncer la « pagaïe » bureaucratique, mais en même temps ils y contribuent autant que faire se peut. Ils arrivent en retard au travail, ralentissent les cadences, se mettent en congé à tout propos, ou bien au contraire fabriquent les pièces plus vite que ne l’ont prévu les chronos ,qui du coup se trouvent rudement atteints dans leur dignité professionnelle. Même les jeunes de la F.D.J. sur lesquels on avait beaucoup compté pour établir des liens vivants entre la classe ouvrière et le régime, adoptent une attitude de non collaboration. Soumise à un pareil traitement, toute l’économie du pays se détraque et devient un chaos. La haute bureaucratie s’affole, et sa politique oscillant d’un extrême à l’autre devient un tissu d’incohérences. Tantôt on renforce l’autorité des directeurs d’usines, on multiplie les mesures répressives et on se prend à rêver d’une technologie merveilleuse qui permettrait de faire fonctionner la production avec un minimum de participation ouvrière. Tantôt au contraire on redécouvre que le travail est l’élément dominant du processus productif et on cherche à susciter de nouveau une participation libre et spontanée des ouvriers à l’organisation de l’atelier et de l’entreprise. Mais lorsqu’en 1956 les directeurs d’usines réunissent les ouvriers pour les entretenir de l’éventuelle création de comités d’entreprise qui seraient chargés de les aider dans leur lourde tâche, ils s’entendent dire des choses si désagréables qu’ils préfèrent en rester là. En mendiant la collaboration des ouvriers, sans d’ailleurs l’obtenir, la bureaucratie ne fait que rendre manifeste aux yeux des travailleurs eux-mêmes son incapacité foncière à accomplir cette fonction gestionnaire spécialisée, qui d’après l’idéologie stalinienne fonde la légitimité historique de la couche dirigeante. La vérité est que l’anarchie bureaucratique a été une excellente école pour le prolétariat : amenés quotidiennement à constater et souvent à corriger les erreurs et les fautes de la bureaucratie, les ouvriers sont sans illusions sur le savoir spécialisé des dirigeants des entreprises et de l’économie. Mieux que quiconque, les travailleurs savent que parce qu’ils sont placés tous les jours en plein cœur du processus productif, ils sont capables de le connaître et de l’organiser. Le capitalisme bureaucratique n’a pas détérioré la conscience révolutionnaire du prolétariat, il l’a aiguisée, précisée, enrichie. Il est vrai .qu’en contre-partie, le stalinisme établit dans les pays qu’il domine un accablant obscurantisme idéologique qui, serait-on tenté de penser, constitue un lourd handicap pour le mouvement révolutionnaire. Confisqué par la couche dirigeante et mis à son service, le marxisme ne devient pas seulement étranger au prolétariat. Il lui devient odieux, dans la mesure même où il lui apparaît comme l’idéologie de la classe ennemie et comme son principal instrument de mystification. Mais ce n’est là qu’une situation transitoire qui déjà est en voie de dépassement Depuis 1956 une partie importante de l’intelligentzia s’est détachée du régime et a presque aussitôt entrepris de se réapproprier le marxisme pour le retourner contre la bureaucratie et en faire un instrument de critique de son ordre social. Très vite la lecture des écrits théoriques des polonais, la révolution hongroise surtout, ont précipité la cristallisation dans la jeunesse intellectuelle d’un courant marxiste révolutionnaire qui a perdu les caractères abstraits, hégéliens, qu’il présentait à ses débuts. Dès le printemps 1956, des intellectuels, étudiants et professeurs, groupés autour de Wolfgang Harich, ont fait, comme jadis le jeune Marx, leurs adieux à la philosophie spéculative pour entreprendre de faire de la critique politique, en liaison avec les ouvriers. Arrêtés par la police stalinienne, ils ont laissé des continuateurs et des disciples…

En 1958 en Allemagne orientale, les frontières s’estompent entre l’uni.versité et l’usine : un moment dissociées par le triomphe du stalinisme, la philosophie de la révolution et la pratique révolutionnaire des ouvriers sont en train de se retrouver.

Le livre de Sarel confirme ce que nous savions par ailleurs : de Shanghai à Magdebourg, la révolution prolétarienne continue à creuser ses galeries sous le monstrueux et inutile édifice bureaucratique.

Pierre BRUNE.


(1) Benno Sarel, La classe ouvrière en Allemagne orientale, Éditions ouvrières, Paris 1958. 268 p., 515 francs.

(2) Deutsche Demokratische Republik : République Démocratique Allemande.

(3) Fédération des Jeunesses Libres Allemandes.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

%d blogueurs aiment cette page :