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Joseph Gabel : Actualité du problème de l’idéologie

Article de Joseph Gabel paru dans Arguments, n° 2, février-mars 1957, p. 1-5

La publication en 1929 d’Idéologie et Utopie a été un événement de grande importance dans la vie intellectuelle « progressiste » de la République de Weimar et sa sphère d’influence à l’étranger (1). Sa parution récente en français (2) ne semble pas avoir provoqué beaucoup de remous jusqu’à présent. Et pourtant, en relisant ce livre, on n’a pas l’impression qu’il ait vieilli. Certes Mannheim ne pouvait préfigurer ni le nazisme ni le développement récent de la superstructure communiste qui confirme d’ailleurs l’exactitude de ses prévisions. Le problème de la pensée idéologique est aujourd’hui plus actuel que jamais.

La parution même de ce livre en 1956 est loin d’être un fait de hasard ; elle s’insère dans la totalité du climat politique et intellectuel de l’après-guerre français, climat dont la vogue lukàcsienne, la pensée politique de R. Aron, les travaux d’histoire littéraire de L. Goldmann, la parution des Aventures de la Dialectique constituent autant d’éléments. De même que le problème de la psychanalyse ne peut se poser que là où certains complexes ont été surmontés, de même le problème de la pensée idéologique (de la fausse conscience) ne peut se poser que dans une perspective « psychanalysée » de fausse conscience, qui est fonction d’un ensemble de facteurs historiques ; en analysant cet ensemble, on constate « mutatis mutandis » l’existence d’assez frappantes analogies entre la situation de l’Allemagne de Weimar en 1929 et la situation française de 1956, dates des deux parutions respectives de l’ouvrage de Mannheim (3).

Dans l’Allemagne des années 1926-30, les lignes de force des différentes idéologies se neutralisent pendant un court instant historique, créant une atmosphère intellectuelle favorable à la mise en question des fondements existentiels (4) de la connaissance et à la position du problème d’une épistémologie sociale du relativisme total.

Dans ses grandes lignes, l’actuelle situation française paraît assez semblable (5). On est à dix ans de distance d’une guerre, victorieuse certes, mais au cours de laquelle l’essor des armes nucléaires a produit des changements définitifs dans la hiérarchie traditionnelle des grandes puissances. Il existe une crise de l’empire. Une fraction de plus en plus importante de l’opinion occidentale éprouve de la déception vis-à-vis de l’allié américain ; un secteur de plus en plus large de la classe ouvrière (et des intellectuels sympathisants) commence à désapprouver les méthodes soviétiques en attendant de rejeter l’essence même du socialisme soviétique. Il persiste certes des foyers de pensée politique passionnelle – la montée poujadiste de 1956 rappelle assez fâcheusement les élections allemandes de 1930 – cependant la rencontre des « désabusés de droite » et des « désabusés de gauche » crée un milieu intellectuel favorable à cette « mise en question fondamentale », démarche essentielle de la sociologie de la connaissance. L’actualité française du problème de l’idéologie est tributaire de ce double fait : persistance de foyers de pensée « centrique » (6), qui sont des foyers de fausse conscience, et constitution simultanée d’un milieu intellectuel et social dans la perspective duquel une critique sans compromis de la fausse conscience devient possible.

Certains considèrent la théorie de l’ « Intelligentsia sans attaches » (freischwebende Intelligenz) comme à la fois la thèse centrale et le point faible de la pensée mannheimienne. Mannheim aurait créé l’alibi de son propre relativisme : dire que la « classe des professeurs » est seule détentrice de conscience authentique serait – dans le cas d’un Mannheim – une manière élégante de dire : « Il n’y a qu’une seule conscience qui ne soit pas fausse : la mienne. » Evidemment, ce n’est pas aussi simple ; dans l’affirmation mannheimienne, l’accent n’est pas sur « Intelligenz », mais sur « freischwebend ». Mais la véritable portée de la doctrine mannheimienne est sans doute ailleurs. Elle consiste à notre sens à avoir fait table rase du privilège épistémologique accordé, un peu à la légère, à la conscience prolétarienne par le marxisme classique et à avoir extrapolé sur cette dernière la catégorie de fausse conscience. Il y a là – pour un livre écrit il y a près de trente ans – une intuition remarquable qui, en dépit de certaines faiblesses, fait d’Idéologie et Utopie un très grand livre. Si la conscience des classes dominantes est prisonnière de leur passé (7), celle de la classe prolétarienne tend à devenir prisonnière de l’avenir ; il y a là (S. de Beauvoir qui a parlé d’ « Avenir-Chose » l’a bien vu) un authentique phénomène de réification de la durée historique.

D’autre part, le privilège épistémologique de la classe ouvrière devint insensiblement du sociocentrisme (c’est-à-dire une forme collective de la pensée égocentrique) pour tendre vers l’ethnocentrisme vers la fin de l’époque stalinienne (8). De fait, les exemples les plus typiques de conscience fausse nous sont venus ces derniers temps de l’univers mental stalinien – notamment lors des procès d’épuration des années 48, dont on sait maintenant qu’ils ont été autant d’erreurs judiciaires. « Univers délirant schizophrénique », dit M. Edgar Morin (9).

Un problème se pose là, et Mannheim ne fit que l’entrevoir : la question de l’identité structurelle de la pensée délirante et de la fausse conscience. Jules Monnerot a bien vu un aspect important du problème : tout comme le délire (et comme la pensée enfantine, voire la mentalité « primitive »), la fausse conscience est imperméable à l’expérience. Des délires peuvent guérir, mais rarement par simple conviction ; un homme peut sortir d’une atmosphère de fausse conscience, mais une telle issue exige une véritable désintoxication intellectuelle, et celle-ci peut dans certains cas entraîner un choc psychique sérieux. Nous aimerions esquisser ici les grandes lignes de notre conception personnelle de l’idéologie, conception que l’auteur de ces lignes a exposée pour la première fois en 1949 dans une étude consacrée à la psychologie communiste (10) et plus récemment dans un article sur la signification du maccarthysme américain (11). Les éléments de cette conception sont :

I. La généralité de la fausse conscience dans l’univers politique (Thèse de Mannheim poussée jusqu’à ses dernières conséquences).

II. Identité structurelle entre fausse conscience et rationalisme morbide, l’élément commun étant la présence commune d’éléments réificationnels (12).

III. Analogie de structure entre la fausse conscience politique et la pensée enfantine (égocentrisme, sociocentrisme, ethnocentrisme).

Le rationalisme morbide – forme clinique de la schizophrénie individualisée par E. Minkowski – a comme trouble générateur la spatialisation de la durée. Il ne saurait être question de résumer ici cet ouvrage presque classique et de plus écrit avec une telle clarté que.sa lecture exige fort peu de connaissances techniques. Nous avons essayé en introduisant en psychopathologie le concept marxiste-lukàcsien de réification (13) à la fois d’élargir la notion de rationalisme morbide et de la placer sur un terrain plus résolument matérialiste (Umstülpung). Il existe une certaine prévalence des fonctions spatiales par rapport au temps dans la pensée enfantine (14) ; l’enfant éprouve immédiatement l’espace comme milieu de ses fonctions perceptives alors que l’intégration de la temporalité structurée et irréversible est fruit d’un processus de maturation et d’élaboration intellectuelles. La réification étant une manière d’être dans le monde essentiellement spatialisante (15), il est permis de parler, grosso modo, d’une réification enfantine (16) due à l’intégration encore insuffisante des contenus dialectiques et axiologiques de la réalité. On s’excuse du caractère schématique de ces développements, impose par les dimensions limitées du présent article ; on aura peut-être l’occasion de revenir sur ces questions.

Or, et c’est là où nous voulions en venir, la conscience politisée (17) est également volontiers spatialisante ; cette prépondérance des fonctions spatialisantes dans la conscience contemporaine a été signalée notamment par le sociologue disciple de Simiand V. Zoltowski (18). Nous avons longuement insisté à l’aide d’exemples dans les deux publications citées plus haut ; une fois de plus, les dimensions restreintes de cet article imposent la concision. Voici entre autres quatre facteurs caractéristiques de la spatialisation de la durée politique :

I. Le raisonnement de la justification politique confond presque toujours l’antécédent et le conséquent. Par exemple, l’attitude anti-hitlérienne des Juifs a toujours été exploitée comme justification des mesures antisémites en Allemagne alors qu’elle en était la conséquence ; avant Hitler, le judaïsme était plutôt favorable à la culture allemande. Il serait facile de trouver d’autres exemples. La pensée égo (et socio) centrique structure le temps non pas en fonction des processus objectifs, mais en fonction du critère du système privilégié ; pour la pensée égocentrique de l’enfant aussi, les notions d’ « avant » et d’ « après » n’ont pas ce caractère absolu qui en fait les atomes de la durée concrète chez l’adulte (19).

II. La temporalité des grands procès politiques (20) est caractérisée par la transformation rétroactive du passé (des accusés) en fonction des exigences du présent. Ce phénomène est bien connu, ce qui nous dispense de longs développements ; c’est d’ailleurs un aspect de la temporalité totalitaire (21). Il en est de même de la temporalité des schizophrènes.

III. La structure temporelle du raisonnement dissocié (22) postule la possibilité de retours en arrière, de recommencements intégraux, ce qui implique encore un élément spatialisant. Le « chaudron » est fréquent au Palais (ou pour l’avocat le « système » de l’accusé est système privilégié), en politique, en journalisme. Nous verrions ici plutôt qu’un artifice démagogique, un élément structurel de toute pensée « centrique », donc de toutes les formes de fausse conscience. Il comporte deux éléments schizophréniques typiques : la dissociation et la spatialisation de la durée (recommencements intégraux).

Enfin : IV. L’essor du grand journalisme d’information est un facteur de fausse conscience en ce sens que, prisonnier de l’actualité, il néglige volontiers les racines historico-dialectiques des événements (23). Sa temporalité tend ainsi vers une succession de présents, ce qui l’éloigne de la structure de la durée et l’oriente vers un continuum de type spatial. En plus, il tend à préférer effectivement le renseignement spatial (reportage) au renseignement temporel (considérations historiques) ; or, en dépit des apparences, les deuxièmes constituent une meilleure source d’informations ; c’est en tout cas sur une synthèse dialectique des deux que devrait se fonder tout essai de compréhension scientifique de l’actualité.

Cette analyse des facteurs de spatialisation (réification) de l’opinion publique n’a naturellement rien d’exhaustif ; nous pensons cependant avoir pu montrer que sous leur action la conscience politisée tend effectivement vers une structure homologue aux états délirants connus – depuis Minkowski – sous le nom de rationalisme morbide. C’est sans doute l’un des avantages du concept mannheimien de l’idéologie totale de nous aider à découvrir l’aspect délirant de l’actualité politique dans laquelle nous sommes plongés (24).

Joseph GABEL.


(1) Notamment en Hongrie où il y avait vers 1931 des séminaires consacrés à « Idéologie et Utopie » dans la jeunesse socialiste.

(2) Karl Mannheim, Idéologie et Utopie, trad. P. Rollet (Marcel Rivière, éditeur, Paris, 1956).

(3) Il est curieux de signaler que sa traduction anglaise parut aux Etats-Unis vers 1935, en plein règne du « brain-trust » de Roosevelt ; également une période de « mise en question ».

(4) « Existentiels » dans le sens de Mannheim qui parle de « Seinsgebundenheit des Denkens ». Ceci dit, il est certain qu’il existe une note « existentialiste » dans la conception historique de Mannheim ; mais on ne saurait aborder ici cette question.

(5) Mutatis mutandis naturellement ; la prospérité française actuelle contraste assez vivement avec la crise profonde des années 30 en Allemagne. Mais l’état des forces politiques est déjà semblable : puissant parti communiste, début d’une montée fasciste.

(6) Pensée sociocentrique ou ethnocentrique.

(7) Cf. la belle étude de J. Domarchi : « Matérialisme dialectique et conscience de classe », (Esprit, mai-juin 1948), une des premières études consacrées à la structure temporelle de la conscience politique.

(8) « Sociocentrisme » (Piaget), une pensée collective pour laquelle un système de référence joue un rôle privilégié (privilège de droit et non pas de fait), « ethnocentrisme » (Adorno) lorsque le système privilégié est de nature ethnique. La doctrine marxiste postulait d’abord le privilège de fait de la conscience prolétarienne. (« La classe ouvrière qui n’opprime personne ne fait pas d’idéologie justificatrice »), cette thèse est devenue insensiblement sociocentrisme (« le parti a toujours raison », privilège de droit) pour devenir vers la fin du stalinisme ethnocentrisme caractérisé (primauté de la culture et science russes). Ce dernier aspect n’a pas survécu au stalinisme ; l’exemple montre cependant le mécanisme d’idéologisation du marxisme qui a commencé par dénoncer l’idéologie.

(9) E. Morin : « L’heure zéro des intellectuels du parti communiste français », France-Observateur, 25 octobre 1956 (n° 337).

(10) Psychologie de la pensée communiste, Revue Socialiste, n° 32, 1949.

(11) Signification du Maccarthysme, Revue Socialiste, n° 82, décembre 1954.

(12) Le « rationalisme morbide » est une forme clinique de la schizophrénie caractérisée par la géométrisation du raisonnement et de la spatialisation de la durée. Nous ne prétendons pas donner ici un résumé de la conception minkowskienne qui est autrement complexe ; pour détails cf. Minkowski : La Schizophrénie, Paris, Payot, 1927 ; Desclée de Brouwer, 1955.

(13) Cf. « La Réification. Esquisse d’une psychopathologie de la pensée dialectique », Esprit, 1951, et « Délire politique chez un paranoïde », L’Evolution Psychiatrique, 1952.

(14) Cf. Piaget : « Le développement de la notion du temps chez l’enfant », Paris, 1946, passim.

(15) Cf. Geschichte und Klassenbewusstsein, p. 101 et passim.

(16) Cf. le « réalisme moral » de l’enfant (Piaget) ; le défaut d’assimilation des structures totales par l’enfant (Travaux en cours de Mlle A. Schoen), etc.

(17) « Conscience politisée », terme péjoratif par rapport à « conscience politique« .

(18) Zoltowski pense qu’il y a au cours de l’histoire une alternance régulière de périodes spatialisantes et temporalisantes ; cette thèse est fondée sur des recherches statistiques précises ayant trait notamment à la fréquence des publications d’œuvres historiques ou géographiques dans une période donnée (Cf. Zoltowski : « Les cycles de la création intellectuelle », L’Année Sociologique, 1952 (Paris, 1955). Il s’agirait à notre sens plutôt d’un mouvement de type entropique dans le sens de la spatialisation (schizophrénisation). Mais certaines dates (notamment celle du dégel intellectuel en U.R.S.S.) sont conformes aux prévisions de V. Zoltowski.

(19) Cf. Piaget, op. cit., p. 27 et passim.

(20) Nous ne pensons pas uniquement aux procès d’épuration. Cf. notre analyse du procès Hiss (Esprit, 1954).

(21) Cf. la rétroactivité des lois qu’admet le droit totalitaire alors que le droit démocratique est fondé sur leur non-rétroactivité ; la durée plus spatialisée du droit totalitaire (conséquence d’un sociocentrisme plus accentué) permet des retours en arrière qu’ignore la durée réelle.

(22) Cf. I. Meyerson et Dambuyant : « Un type de raisonnement de justification » (Journal de Psychologie, octobre-décembre 1946). Le type de ce raisonnement est le suivant : un homme emprunte un chaudron ; il le rend fêlé. Devant le tribunal, sa défense se résume en trois points : « Je n’ai jamais emprunté ce chaudron ; il était déjà fêlé lors de l’emprunt ; je l’ai rendu intact. » Chaque étape du raisonnement ignore (mieux : néantisé) la précédente ; le temps logique est sujet d’un recommencement intégral (« heure zéro »), démarche impossible dans les cadres de la durée concrète. Aux nombreux exemples cités par I. Meyerson et M. Dambuyant, ajoutons un tout récent : toute la politique nassérienne à l’égard d’Israël est fondée sur un superbe chaudron : j’ai le droit d’attaquer puisqu’on est en guerre, ils n’ont pas le droit de riposter puisqu’on est en paix. Le raisonnement dissocié se fonde sur des concepts égocentrisés « désobjectivés » : le même état peut simultanément se qualifier de « guerre » et de « paix » en fonction d’un critère de pure raison d’Etat.

(23) A propos de cette fonction « spatialisante » du journalisme d’information, cf. toute la question de la détente ; un simple rappel de l’évolution de la politique soviétique entre 1935 et 1939 eût mis en garde l’opinion contre tout optimisme excessif, or ce rappel n’a pratiquement jamais été fait et l’appréciation journalistique de la détente a été fondée surtout sur l’information à dimension spatialisante (reportages…) qui était une source d’illusion, on le sait maintenant.

(24) Dans la pensée de Marx (et même celle de Lukacs), la fausse conscience est surtout analysée à l’échelle des grandes superstructures (« religion opium du peuple », de Marx ; analyse de la réification des systèmes juridiques dans Geschichte und Klassenbewusstsein, etc.), alors que l’actualité journalistique est imprégnée d’idéologie.

Une réponse sur « Joseph Gabel : Actualité du problème de l’idéologie »

Bonjour, je faisais une recherche sur le sens du mot « idéologie » et j’ai trouvé les référecens à Joseph Gabel puis votre site et je me suis dit « ah, un algérien qui s’y connait en idéologies ! Il pourrait peut-être m’aider ». Voilà, je n’arrive même pas à trouver de sens au terme ‘idéologies » et j’ai été fortement marquée par le Hirak dans lequel tout le monde disait vouloir un projet politique « sans idéologie » ou mettre les idéologies de côté, et ça me paraissait insensé. Bref, est-ce que vous auriez le temps de nous faire un texte explicatif des idéologies et puis mettre cela en contexte algérien comme vous l’avez fait pour le contexte franco-allemand dans ce texte (que je comprend malheureusement pas). Si vous avez le temps de nous éclairer sur ce point ou de me conseiller des références à lire…. Merci

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