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Daniel Florac : Religion et racisme, instruments de classe

Article de Daniel Florac paru dans Le Monde libertaire, n° 123, juin 1966, p. 5

À Sharpeville, un « township » noir, situé dans la zone industrielle de Vereeniging au Transvaal, la police tire sur des manifestants, sans sommation, faisant 69 morts (dont une dizaine d’enfants et 8 femmes), et 180 blessés, le 21 mars 1960. © Archives Jeune Afrique-REA (source)

LE modernisme semble, si nous en croyons certains, avoir bousculé de nombreux préjugés, de nombreuses croyances qui ont marqué si profondément le passé. Et, de fait, la croyance en Dieu, par exemple, est moins vive, moins tenace, de même que les nationalismes et les revanchismes déclinent depuis que les gens ont appris à se connaitre par-delà les frontières.

Cependant, il n’en est pas moins vrai que les religions et le racisme, cette forme de super-nationalisme à bases pseudo-scientistes, restent virulents.

L’Eglise, les Eglises, demeurent des puissances morales, idéologiques, politiques, sociales et financières (voir la puissance capitaliste du Vatican, connue de tous) incontestables et les grands trusts, et toutes les classes bourgeoises, les soutiennent.

Pourtant, un grand nombre de gens aisés adoptent, dignes héritiers du voltairianisme, ce pot-pourri des credo libéraux, une attitude volontiers sceptique, irréligieuse et se plaisent à tourner les dogmes religieux, bons pour la canaille, et les prêtres en ridicule. Mais il suffit que l’on s’attaque à la puissance de l’Eglise dans la société, à son emprise, pour voir tous ces esprits avancés tourner casaque et se faire les rigoureux défenseurs de la Religion, au nom de la liberté de pensée, et de ce scepticisme même qui les fait se détourner des croyances.

Pour peu qu’on les pousse dans leurs derniers retranchements, il jettent le masque, s’ils sont piètres diplomates, et vous disent que le besoin de croire est un besoin réel, une nécessité vitale pour la moralité du genre humain !

Et, de fait, la plupart restent en contact avec le clergé, envoient leurs enfants dans les écoles congréganistes, même si l’on doit rire, ensuite, en famille des pantomimes sacerdotales. Lorsque, enfin, un anti-cléricaliste militant passe à leur portée, ils se lancent sur le malheureux, lui jettent leur anathème, leur condamnation sans appel. Et ils ont plus d’un tour dans leur sac ! « Comment ! l’Eglise ne veut pas le bonheur du « peuple ! » Et l’abbé Pierre, alors ! Et Mgr de Provenchères, qui a pris fait et cause pour les ouvriers ! etc. ». Pourquoi donc ? Parce que l’Eglise est l’un des organes et une des assises les plus solides de leur société et de leurs intérêts. Une puissance qui les protège et intoxique leurs ennemis, qui allie la force, la richesse et la subtilité.

Dans son sein, ils s’élèvent sans et contre le prolétariat, dans leur milieu à eux, de bourgeois bien tranquilles, et bien repus. D’autre part, quoique plutôt incroyants, ils savent consciemment ou inconsciemment, que l’Eglise, avec sa Religion, est la force conservatrice défendant leurs privilèges et leurs conceptions ; celle qui enseigne aux ouvriers « à respecter les biens du maitre et à fraterniser avec toutes les classes sociales », celle qui prêche « la serviabilité, le respect des supérieurs et des engagements » (extraits de missels). Ils savent que c’est l’immense étouffoir où périt l’esprit de lutte sociale, la tendance à l’épanouissement libertaire, que c’est une des forces majeures de l’aliénation du prolétariat, de l’enchainement des travailleurs qui resteront bien sages en attendant le Paradis.

L’attitude de la bourgeoisie face au racisme est semblable. Le bourgeois fait preuve, en général, d’un racisme modéré : « Je ne suis pas raciste, j’aime bien les nègres, mais il faut reconnaitre que ces gens ne sont pas tout a fait comme nous, etc. ». Mais chaque fois que des gens de couleur opprimés s’insurgent, ils les condamnent, Pourquoi ? Parce que, conservateurs, ils ont en horreur la lutte de classes, lorsque ce sont les exploités qui la mènent, car l’oppression d’une race revient a une question sociale, et ils savent bien ou sont leurs intérêts !

Sous des couverts « moraux », ce sont les grandes forces capitalistes qui entretiennent et défendent la ségrégation grâce à laquelle il leur est fourni une bonne main-d’œuvre, un véritable réservoir de muscles. Et dans les deux cas les classes bourgeoises pour empêcher la prise de conscience des travailleurs, essayent de provoquer, et y arrivent trop souvent fort bien, une réaction sentimentale, émotionnelle presque, dans les masses : croyance innocente en Dieu rémunérateur et vengeur, respect de l’Eglise et de ses enseignements, abrutissement dans les superstitions et les rituels, aliénation spirituelle, répulsion, et haine raciale des prolétaires blancs à l’égard de leurs semblables de couleur.

Lorsque les lois, l’Etat et ses organismes de coercition ne suffisent pas, ou risquent de ne pas suffire à maintenir cet ordre social, dont les exploiteurs ont fait leur habitat, il faut recourir à la morale qui, bénissant ou maudissant, prodiguant louange et condamnation, justifie tout. Les morales religieuses, raciales, patriotiques sont des carcans merveilleux pour nos ennemis qu’il nous appartient de briser, car l’aliénation mentale est l’un des facteurs qui s’opposent et s’opposeront éternellement à l’émancipation et à la naissance d’un milieu d’hommes libres assurant à chaque individu le maximum de bien-être et de liberté.

Daniel FLORAC.

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