Article paru dans Alger Républicain, 28 année, Nouvelle Série, n° 712, 31 octobre 1964

Dans le cadre de la quinzaine culturelle, le Comité de l’Algérie nouvelle a présenté au public de la salle Ibn Khaldoun, la première conférence politique de son calendrier.
Cette conférence, il faut le souligner, a connu un très grand succès et les derniers arrivés ont dû se contenter de la station debout. Ceci est dû à la fois à la personnalité du conférencier Mohammed Harbi mais aussi et surtout au sujet traité : « Le Parti et l’Etat », qui montre à l’évidence combien les problèmes politiques intéressent les gens.
A propos des rapports entre le Parti et l’Etat, Ahmed Ben Bella a déclaré au congrès :
« C’est un domaine où la confusion fait des ravages. Si une clarification sérieuse sur ce sujet n’est pas entreprise à temps, on aboutira sans doute à la destruction de l’autorité de l’Etat et du Parti, tout cela au nom de la révolution, des mérites du passé, etc … »
Mohammed Harbi a en quelque sorte détaillé, fouillé, expliqué cet aspect des multiples problèmes que doit affronter notre révolution si elle veut réussir.
Nous regrettons vivement de ne pouvoir donner que quelques extraits de cette conférence qu’il serait souhaitable de retrouver en plaquette. Il est tout aussi souhaitable que de telles conférences aient lieu le plus souvent possible et partout, notamment avec les travailleurs.
Un débat très fructueux s’est déroulé après la conférence et nous regrettons également de ne pouvoir en faire profiter nos lecteurs, faute de place.
– La conférence –
L’orateur a commencé par expliquer les raisons qui l’ont amené à faire cette conférence.
« Le choix du moment d’abord. Les décrets de mars 1963 sur l’autogestion, les transformations diverses intervenues dans les structures du pays, l’adoption au congrès de ce qui est devenu « la Charte d’Alger » ont fait passer au premier plan des préoccupations pratiques des possibilités politiques la lutte pour le socialisme…
« Le choix du sujet ensuite. Les problèmes du Parti et de l’Etat sont au centre de toutes les discussions des militants de notre pays. A juste titre d’ailleurs car de leur appréciation positive dépend en partie, l’issue des luttes en cours. La clarification des notions les plus élémentaires du socialisme que l’idéologie bourgeoise veut vider de leur contenu, la dénonciation constante des fournisseurs de contrefaçons et de « révolutionnaires » accablés par le fardeau des petites intrigues quotidiennes sont aussi partie intégrante de l’action pour le triomphe de la révolution socialiste … »
Arrivant au centre du sujet, l’orateur aborde la question de l’Etat et passe à l’analyse le contenu et la nature d’un tel Etat, dans une société capitaliste, une démocratie bourgeoise et dans un Etat socialiste.
Il fait la critique des deux premiers pour précisément
« démontrer négativement ce que l’Etat, ce que le Parti ne sont pas, ne peuvent pas être dans le cadre d’une société jetant les bases du socialisme … Pour revoir d’un œil neuf le problème du Parti et de l’Etat, il nous faut donc revenir à une saine définition du socialisme … »
A ce sujet, Mohammed Harbi rappelle cette observation de la Charte d’Alger, à savoir que
« le socialisme ne se différencie pas seulement du capitalisme par la suppression de la propriété privée. Il s’en différencie aussi par sa tendance à la suppression de tout appareil de direction séparé de la société. »
Il cite, toujours à propos de l’Etat, cette phrase d’Engels selon laquelle
« tant que le prolétariat a encore besoin d’un Etat, ce n’est point pour la liberté mais pour réprimer ses adversaires : et le jour où il devient possible de parler de liberté, l’Etat cesse d’exister comme tel. »
… Puis il poursuit
« Le problème est donc spécifique à la période qui s’étend entre le capitalisme et le socialisme, période qui dans les pays insuffisamment développés, correspond à une économie de pénurie et où l’absence d’abondance matérielle rend difficile le plein épanouissement des capacitas humaines… Au cours de cette phase de développement, la volonté de satisfaire tous les besoins de la société se heurte à des limitations objectives : économiques d’une part (forces productives faibles), humaines d’autre part (stigmates de la société capitaliste dont procède la société de transition). »
En conclusion de cette première partie, l’Etat
« doit préparer la gestion de plus en plus directe de l’économie par les producteurs, faire en sorte que le contenu économique et social du système socialiste s’enracine, devienne un fait quotidien et permette de reléguer su second plan et d’une progressive, la mise en œuvre des moyens de concrétion »
Le Parti
Abordant ensuite le rôle du Parti dans un pays qui construit le socialisme, l’orateur indique qu’il
« n’est pas un refuge pour politiciens professionnels rôdant autour de l’Etat et de ses institutions pour y pénétrer. Il n’est pas non plus le lieu de rencontre des spécialistes, de ceux qui savent tout expliquer sans rien vouloir transformer … Un Parti révolutionnaire dégénère à partir du moment où ses dirigeants, ses militants agissent comme si on pouvait commander au peuple, comme on commande des troupes. Le peuple peut être désorienté au profit des forces obscures à partir du moment où il ne comprend pas, à partir du moment où il n’est pas convaincu. On avance avec lui, sans lui, on s’agite, même si on a l’illusion d’avancer ».
Il passe ensuite en revue les obstacles qu’un tel Parti doit affronter et qui permettent de mieux comprendre les dangers qui le menacent. Il cite à ce sujet
« le bas niveau des forces productives (qui) a pour conséquence la faiblesse numérique et culturelle des ouvriers. La conscience sociale attardée des masses … Les couches qui agissent au sein de l’appareil d’Etat (et qui) se caractérisent par des origines sociales particulièrement hétérogènes … Les méthodes le direction et d’action héritées de la clandestinité et de la guerre (qui) constituent un frein à l’affirmation du principe de la libre confrontation des opinions … Les couches privilégiées éliminées de la scène (et qui) n’acceptent jamais de bon gré le sort qui leur est fait par la révolution … L’assistance technique étrangère ( … ) qui exerce dans certains secteurs une influence qui ne cadre pas toujours avec l’orientation du pays … Dans l’Etat, les responsable du Parti se trouvent dans un milieu très contradictoire, parcouru par des courants des intérêts différents sinon divergents ».
Ce dernier aspect est développé par le conférencier qui souligne :
« En Algérie, cette pression du milieu adverse qui tend en fait à subordonner le Parti à l’Etat pour dévier le cours de la révolution puise sa force dans le manque de cadres, le monopole de la culture et de l’expérience détenues encore pour un certain laps de temps par des éléments hostiles au socialisme. Elle trouve également des échos parmi des cadres sincères qui ne comprennent pas que l’hostilité de la part des organismes inférieurs du Parti à l’égard de certaines institutions étatiques n’est pas un défi à l’autorité de l’Etat mais la manifestation non équivoque d’un antagonisme social, l’attitude normale de ceux qui ont supporté le fardeau de la guerre, accepté des sacrifices et voient ces spectateurs d’hier partir à la conquête des postes responsables … »
Enfin, il a conclu sur ce point :
« Il nous faut ajouter cependant que l’influence négative de ces facteurs peut être aggravée si dans la composition sociale du Parti, de ses organismes, les forces dont l’avenir est lié à la construction du socialisme, je veux parler des travailleurs, se trouvent en nombre limité par rapport aux éléments provenant d’autres catégories sociales ».
Prééminence du Parti
Mohammed Harbi examine ensuite les répercussions possibles sur le Parti de sa fusion ou de sa subordination à l’Etat.
En premier lieu, il note que
« l’Etat tend à se séparer de la société, à s’imposer comme une force au-dessus d’elle. Cette étatisation de la vie sociale limite l’influence des masses laborieuses sur les processus en cours, de même que le lien entre elle et le Parti. Elle engendre le bureaucratisme … »
« La deuxième conséquence, ajoute l’orateur, est le déplacement des centres d’élaborations … Ce n’est plus par des discussions collectives que sont résolus les problèmes, mais par des décisions formelles prises dans les institutions étatiques par des groupes restreints et transmises d’une manière autoritaire vers la base. La slogan remplace alors l’explication … »
« La troisième conséquence est que l’activité créatrice des masses est remise en question … Les appareils centraux décident de tout. Cette méfiance à l’égard des masses aggrave la séparation entre les dirigeants et les masses, séparation d’autant plus grosse de conséquences possibles que ces masses comparent leur niveau de vie, leurs besoins avec ceux des agents de l’Etat. »
S’en prenant aux « traitements mirifiques », le conférencier estime que
« la société en marche vers le socialisme doit tendre dès le départ vers une égalisation aussi grande que possible … La justification de salaires élevés par la référence aux frais de formation devient caduque à partir du moment où c’est la société qui supporte les frais.
Les dérogations éventuelles doivent en aucun cas toucher les membres du Parti, astreints au même titre que tous les militants occupant des fonctions dirigeantes, au maximum socialiste … »
« Mais le contrôle démocratique du Parti, la vie démocratique du Parti ne suffisent pas. Pour extirper les racines du bureaucratisme, il faut également refuser d’attacher des privilèges matériels à l’exercice des fonctions dirigeantes et confier la gestion des moyens de production aux travailleurs … d’où la nécessité de donner le [matériel] d’information sur toutes les questions discutées au sein du Parti, des organismes d’Etat, particulièrement les organismes économiques … Fonder un rôle de direction quelconque sur l’ignorance de ceux qu’on va arracher à l’aliénation, de ceux qu’on veut émanciper, c’est déjà se mettre au-dessus d’eux. »
Mohammed Harbi conclut
« en affirmant que le rôle dirigeant du Parti, sa prééminence sont une condition sine qua non de la marche en avant vers le socialisme.
C’est grâce à son rôle de dirigeant que les groupes de pression seront empêchés de confisquer à leur profit certains organes de l’appareil étatique … L’autogestion en libérant l’énergie créatrice favorise son entreprise : son existence est le meilleur rempart contre les déformations bureaucratiques. La bataille pour son enracinement, son succès définitif est aussi une bataille pour l’édification d’un Etat nouveau, populaire.
« C’est pourquoi, conclut-il, on doit partir de cette acquisition pour jeter les fondements de la réorganisation de la société algérienne, réaliser la réforme communale, prélude à la refonte des structures communales et à la réalisation du mot d’ordre : « le pouvoir aux producteurs ».

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