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Nadia de Marseille : mi Algérienne mi Française

Article paru dans Femmes Informations, bulletin du CODIF, n° 37, novembre-décembre 1986

Nadia a 20 ans. Elle est née à Marseille, de parents algériens. Représentative des jeunes immigrées de la seconde génération, Nadia vit entre deux civilisations, deux cultures, deux mondes avec une volonté farouche de « s’en sortir » et de se sentir bien


« Mes parents sont nés en Algérie à Sidi Bel Abbès, à côté d’Oran. Ils sont arrivés en France en 1965, mon père avait 39 ans, ma mère 30 ans.

Ils se sont installés à Marseille, mon père était cordonnier. En Algérie, ma mère était cuisinière dans un restaurant de Français, mais à Marseille elle n’a pratiquement pas travaillé à part quelque fois comme femme de ménage.

Ils avaient déjà 7 enfants à l’époque ; aujourd’hui nous sommes 13. La plus âgée a 38 ans. Elle est chef comptable dans une société d’assurance. Le plus jeune a 14 ans, il est en 5ème.

Un de mes frères est mort. En 1976. Il es mort en prison, étouffé, parce qu’il était claustrophobe. C’était un garçon très nerveux, à la limite de l’épilepsie. Un soir, il admirait une belle voiture garée en bas de chez nous. Un policier l’a trouvé bizarre, un maghrébin qui tourne autour d’une voiture, c’est louche ! Ce qui s’est passé exactement, on n’en sait trop rien. Toujours est-il que mon frère s’est retrouvé au poste. Pour avoir « bousculé » un flic, il a écopé d’un mois de prison. Son système nerveux ne l’a pas supporté. Il est mort étouffé.

Etouffé de honte à cause de mon père aussi.

Humilié.

L’humiliation, parlons-en. Pour moi, le comble de l’humiliation c’est d’être femme de ménage.

C’est pour ça que je suis allée au lycée, que j’ai travaillé très dur. Pour prouver que ma destinée pouvait être autre que femme de ménage. Le prouver à moi même, à mes parents, aux Européens. A moi même, pour prouver mon caractère, me surpasser.

A mes parents, pour leur montrer qu’ils n’avaient pas à avoir honte de qui que ce soit dans la famille. Aux Européens, pour leur montrer que les Français d’origine étrangère avaient une cervelle !

Il faut dire que ma mère nous a toujours poussés aux études. Elle disait : « dans la vie, les études c’est la bouée, avec un diplôme on a de la considération, on vous respecte ».

Mes copines algériennes pensent peut-être comme moi mais elles ne le montrent pas. Elles y attachent moins d’importance. Leurs préoccupations c’est travailler à n’importe quel prix, gagner de l’argent. La considération, elles s’en foutent. Du moment qu’elles font leur vie !

Faire leur vie, c’est avoir un mari, des enfants, un boulot, le train-train, elles n’essaient pas de sortir de l’ordinaire.

Moi, je veux sortir de l’ordinaire.

J’aimerais être originale. J’aimerais voyager, connaître les gens, connaitre leur façon de vivre, de penser. J’aimerais être infirmière, partir à l’étranger comme celles qui font « Médecins sans frontières ». Un métier qui demande une vocation.

Ma vie future, je la vois d’abord au travail.

Je voudrais rencontrer un type comme moi, qui aime voyager, maghrébin ou européen, ça m’est égal. Mais pour le métier que je veux faire, vaudrait mieux épouser un européen.

Le problème est que pour une fille d’algériens, épouser un européen, c’est casser avec la famille, les parents et les frères. Avec les sœurs, c’est pas pareil, il y a une certaine complicité entre nous.

J’ai plus d’amis européens que maghrébins. Je me sens algérienne quand je suis avec des amies européennes que j’aime. Avec des maghrébins qui m’acceptent mal, je me sens européenne. J’essaie toujours de me différencier. Je cherche la différence. Algérien, Français c’est différent, il ne faut pas renier cette différence. Pour moi, le problème en fait, c’est que je revendique les deux différences à la fois ! Je fais la navette entre deux cultures.

C’est plus facile pour moi d’être de culture algérienne parmi les européens que de culture européenne chez les maghrébins.

Les maghrébins sont plus sectaires que les européens. Ils sont plus craintifs. Ils ont peur des idées européennes, de la liberté, de l’indépendance, chez les jeunes et surtout chez les femmes.

Les femmes maghrébines doivent affronter leurs parents, leur religion, l’extérieur, c’est-à-dire le racisme ambiant, le chômage, la peur d’être l’étrangère. Toutes ces difficultés, ça ne m’a pas abattue. Au contraire, ça m’a donné une force terrible.

J’ai envie de lutter, pour qu’on ait une bonne image des algériens, pour prouver que les maghrébins sont des gens biens.

J’ai envie de lutter pour moi, pour mon indépendance, avoir le droit de choisir ma vie professionnelle, privée.

Aujourd’hui à 20 ans. Je me sens ni algérienne, ni française, rien du tout. Sans racines …

Je veux trouver un endroit où je prenne racine. Je me sens comparable aux noirs américains. Quand on parle d’eux on dit : « regarde, c’est un noir américain ! ». Et j’aimerais qu’on dise en me voyant : « regarde, c’est une algérienne française ! ». Et ce jour-là, je me sentirai bien …