Article paru dans Des femmes en mouvements, n° 6, juin 1978

Je suis une immigrée algérienne ; je vis en France depuis l’âge de trois ans. Nous avons toujours vécu, mes sœurs et moi, en retrait du monde extérieur, toujours en famille très unie, fermée sur elle-même et ses traditions. L’école, le lycée, étaient pour nous l’évasion, un autre lieu de rencontres possibles. Si déjà toutes jeunes, nous ressentions très mal les « injustices » de l’éducation sexiste menée par nos parents, cependant nous étions bien dans ce milieu familial sécurisant. Nous adorions notre père tout en le craignant très fort. Nous n’avions qu’à lui obéir pour vivre sereinement dans la maison.
C’est vers 11 ans que j’ai commencé à être déchirée. Mon père pressé par les oncles, les tantes, les amis qui lui disaient qu’on était devenues femmes et qu’il était temps d’entreprendre notre éducation de filles et de nous préparer au mariage, se mit à s’occuper de nous. Il nous était interdit de lire ou d’écrire, de se replier dans nos chambres, d’être assises à ne rien faire, nos lieux étaient les salles communes où il y avait ménage, cuisine, rangement à faire ; s’il nous surprenait ailleurs, il se mettait dans des rages folles, violentes et humiliantes. Faire les plats kabyles (galettes, couscous) devenait un calvaire rituel tous les samedis. Pendant des heures et des heures on apprenait avec des coups.
Préparées à notre rôle d’épouses, on nous exposait. La maison était ouverte à toutes les entremetteuses possibles. Il y avait des filles à marier, on venait voir, on venait nous jauger, et devant elles nous devions montrer tout ce que l’on savait faire, on les servait et pendant ce temps elles nous déshabillaient du regard pour découvrir des tares physiques et mesurer notre degré de soumission. On devait faire comme si de rien n’était tandis qu’elles tenaient des conciliabules entre elles et ma mère, sourires hypocrites, rires libidineux face à nos révoltes durement comprimées. C’est dans ces moments-là que nous nous sentions propriétés, marchandises, malléables, inertes, soumises. Et pour qu’on le soit, ils nous mettaient en garde contre tous les dangers inimaginables …
Ils nous terrorisaient chaque jour, chaque heure, nous étions de par notre sexe celles par qui le scandale arrive. Les hommes étaient nos maîtres, il est de règle de baisser les yeux, de rougir, de ne pas oser parler à tout homme, fût-il plus jeune que nous. Pour nous empêcher d’aspirer à vivre ils installaient en nous la peur et l’aversion de notre sexe ; à chaque instant, nous pouvions «fauter », déshonorer la famille. On nous apprenait à nous mutiler psychiquement. Tout acte venant de nous s’accompagnait de châtiments terribles, disproportionnés. Les menaces d’étranglement, de noyade, de coups de couteau, les pigmentations du clitoris, les brûlures aux doigts, les histoires courantes de filles qu’on défenestrait parce que surprises à parler à un garçon, les filles qu’on renvoie en Algérie pour les caser très vite, parce que jugées dangereuses pour l’honneur de la famille, les filles violées qu’on retrouvait en Kabylie assassinées par les membres de la famille ; une fille non vierge n’a qu’à disparaître puisqu’invendable. Nos labels de qualité sont : la virginité, puis les grossesses incessantes, la soumission, le dévouement. Le reste est à réprimer. De plus, on nous investit du rôle de garantes de l’honneur familial. Il est de notre devoir de lutter pour le maintenir et le conserver, sinon on trahit, on devient ingrates envers un milieu si bienfaisant.
Alors on se culpabilise et on se mutile. C’est comme ça qu’on nous aime.
J’ai mis quatre ans à préparer mon départ, soutenue par des copines extraordinaires et pressée parce qu’on se préparait à me transporter par colis en Algérie pour me marier. Je n’avais pas choisi. On est mère-épouse ou putain, et là, on choisit encore pour nous. Je me rendis compte de ma profonde aliénation. J’ai compris qu’on m’avait toujours appris à me nier, à ne jamais exister pour moi mais uniquement pour les autres, et que si j’ai du mal à connaître mes désirs, mon corps, ça vient de là ; et si ma révolte a toujours été continue, lancinante et profonde, elle ne m’a pas permis cependant de me préparer à affronter et à assumer une vie libre. Si cette révolte m’a préservée de la soumission, elle ne m’empêchait pas de me consumer. Tous mes actes étaient subordonnés à des peurs intériorisées qui m’enfermaient.
Sorties de ce cadre, il nous faut réapprendre à vivre, et ce n’est pas facile. Exclue par mes compatriotes parce que vivant en marge de la famille on m’a fait comprendre qu’un être seul n’existe pas. En crise d’identité, je me suis retrouvée dans des groupes femmes de ma région. Ma première attitude a été de dire ma spécificité d’arabe et de me démarquer de leur lutte parce qu’on n’avait pas eu la même vie, les mêmes références, la même oppression.
Et très longtemps je me suis tenue dans ce ghetto jusqu’au jour où je me suis rendue compte que la lutte des femmes n’est pas nationaliste. Et à présent je refuse de m’enfermer dans mon ethnie ; c’est un danger pour nous, femmes arabes, car c’est un moyen utilisé par les « mâles » pour nous tenir encore. Parce qu’ils sentent leur pouvoir phallocratique menacé, ils nous rappellent notre spécificité d’arabes. Comment se libérer alors que le gouvernement algérien, qui se dit socialiste, proclame l’Islam religion d’état et la famille « cellule de base de la société algérienne ». Les femmes qui ont lutté pour l’indépendance de l’Algérie ont été dupées parce qu’enfermées dans une perspective de lutte nationale. Là encore, elles ont oublié leur propre lutte.
Maintenant les oppresseurs veulent nous montrer la voie de notre libération, nous gruger encore. Je pense profondément que c’est sans leur « aide » que nous nous en sortirons et en dehors d’eux.
ghani

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