Article de Catherine Bourrabier paru dans Baraka, n° 1, 13 mars 1986

Avec son image de parti raciste et xénophobe, le Front National présente des candidats d’origine arabe sur ses listes électorales : Mourad Kaouah, Soraya Djebbour. Paradoxe, hérésie ? Pas vraiment …
De Soraya Djebbour, Mourad Kaouah dit simplement : « Je l’ai vue naître ». Et de fait, un passé commun rapproche ces deux candidats du Front national. Mourad Kaouah, 67 ans, en troisième position sur la liste du Front pour les législatives dans les Pyrénées-Orientales est responsable départemental du parti de Jean-Marie Le Pen ; Soraya Djebbour, 27 ans, est quatrième de la liste Le Pen pour les régionales en Ile-de-France.
En 1958, en pleine guerre d’Algérie, le père de Soraya Djebbour est élu député à l’Assemblée nationale sur la même liste que Mourah Kaouah : le Groupe pour l’Unité de la République, autrement dit pour l’Algérie française. Et déjà, un ami et fervent soutien dans leur combat : Jean-Marie Le Pen. Aujourd’hui, M. Djebbour a rompu avec le leader du Front national mais Soraya a repris le flambeau avec ardeur. Toute fraîche adhérente du Front (en juillet dernier), la voilà propulsée dans la carrière politique, elle abandonne son métier d’institutrice pour se consacrer corps et âme à la campagne électorale. « Il faut savoir ce que l’on veut », dit-elle.
En dehors de son prénom de princesse orientale, on dirait que Soraya a cherché à gommer tout ce qui pourrait rappeler ses origines. Allure BCBG, tailleur strict, coiffure sage, elle ne manque pas une occasion de rappeler qu’elle est née à Paris, qu’elle adore Paris. L’Islam ? Oui, elle est croyante mais pas vraiment pratiquante. « Le Ramadan, c’est difficile de le suivre ici ». Quant au pays familial, l’Algérie, les deux voyages qu’elle y a effectué lorsqu’elle était enfant lui ont semble-t-il laissé des souvenirs détestables : « En pays arabe, dit-elle, on a un seul droit : se taire ».
Mourad Kaouah, lui, n’a jamais remis les pieds en Algérie depuis la fin de la guerre. Sa patrie, sa « province » comme il l’appelle, c’était l’Algérie française, il continue à croire dur comme fer que l’indépendance a été un drame et une erreur. Le temps n’a pas effacé l’amertume : « On s’est payé notre tête, à nous Français musulmans », insiste de son côté Soraya ; et Mourad Kaouah d’expliquer que sa candidature dans les Pyrénées-Orientales est un symbole qui s’appuie en partie sur le potentiel électoral des rapatriés. Alors, quand on accuse le Front national de soutenir des idées racistes, Mourad Kaouah et Soraya Djebbour voient rouge. Calomnies ! « Si cela était vrai, je ne serais pas candidat et responsable départemental du Front », affirme M. Kaouah. Soraya prend les devants : « Je ne sers pas d’alibi au Front national et j’ai toujours été bien accueillie par les militants ». Mieux, tous deux adhèrent totalement aux positions du Front national sur l’immigration au point que certains de leurs propos font frémir : ainsi Mourad Kaouah tient à distinguer les immigrés européens des autres, pour lui les communautés africaines et maghrébines ne sont pas loin de constituer en France un « Etat dans l’Etat » et Soraya Djebbour abandonne un instant son langage de jeune fille bien élevée pour lâcher cette phrase définitive : « S’ils ne sont pas contents, qu’ils prennent leurs valises ! »
Rien à dire !… Mourad Kaouah et Soraya Djebbour sont de braves petits soldats du Front national : ils sont pour la peine de mort, pour la révision du code de la nationalité. Pas question pour un enfant d’immigré d’accéder automatiquement à la nationalité française, il faut donner des preuves de son attachement à la patrie. Ne parlons pas du droit de vote des immigrés ! Mourad Kaouah rappelle avec fierté son engagement dans l’armée française durant la seconde guerre mondiale. Campagne d’Italie, campagne de France, campagne d’Allemagne … il y a gagné ses galons de patriote.
Cela ne le gêne pas d’appartenir à un parti d’extrême-droite après avoir combattu l’Allemagne nazie ? Là encore il rejette l’étiquette : « Je ne suis pas extrémiste, affirme-t-il, le Front est un parti national et populaire, mon seul extrémisme est celui de l’amour de la France ».
Militante d’extrême-droite, Soraya ? Non plus. Elle préfère se définir comme « résolument de droite », farouchement anti-communiste, antigaulliste, et pour faire bonne mesure, anti-socialiste parce que « je ne pardonne pas au PS d’avoir introduit les communistes au gouvernement ». Son dada, c’est le « redressement intellectuel et moral du pays », et comme signe de la décadence et de l’inculture, elle cite le récent empaquetage du Pont Neuf à Paris …
Pour nos deux candidats, le seul homme capable d’assurer le « redressement » de la France, c’est Jean-Marie Le Pen. Un président du Front national paré à leurs yeux de toutes les vertus, « un patriote qui ne voit que l’intérêt de la France, il a toute mon amitié et ma confiance » dit Mourad Kaouah. Allumant une cigarette avec un briquet à l’effigie de son « grand homme », Soraya Djebbour célèbre à son tour « les qualités d’orateur, l’intuition et les brillantes analyses » de Jean-Marie Le Pen.
Un coup de patte au passage pour égratigner les jeunes loups de l’opposition : « Je me demande, déclare Mourah Kaouah, si un député de l’UDF ou du RPR serait prêt à se battre pour la Nouvelle-Calédonie ». Algérie hier, Nouvelle-Calédonie aujourd’hui : même combat !
Au Front national, Mourad Kaouah et Soraya Djebbour donnent beaucoup de leur temps. Totalement engagés dans la campagne électorale, le fonctionnaire retraité et l’ancienne institutrice espèrent bien en recueillir les fruits. Soraya Djebbour a de bonnes chances de siéger au Conseil régional d’Ile-de-France, Mourad Kaouah, lui, devrait devenir député européen à retardement. Lorsque les responsables du Front national élus le 16 mars à l’Assemblée nationale abandonneront leur mandat au Parlement de Strasbourg, il en sera un des bénéficiaires. Vingt-huit ans après l’élection d’Alger …
Catherine BOURRABIER

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