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Deux livres de femmes sur les femmes

Article signé A. M. paru dans Révolution africaine, n° 98, 12 décembre 1964

MADAME Fadela M’Rabet, journaliste et animatrice à la radio d’Alger, vient de faire paraître aux éditions François Maspero, un livre intitulé « La femme algérienne ». Avant toute chose, saluons l’événement : le premier livre depuis l’indépendance d’une Algérienne sur la condition et la place des femmes algériennes dans leur société nationale.

Ceci dit, comment se présente ce livre ? On serait tenté de dire qu’il a la forme et le ton d’un pamphlet de 140 pages ; madame Fadela M’Rabet n’est pas de celles qui acceptent leur condition.

Son livre se partage en trois chapitres : « la puissance et la gloire », « de la soumission à la révolte », « Perspectives », des extraits du programme de Tripoli, d’un discours du président Ben Bella, des citations de Voltaire et de Lénine, viennent en quelque sorte « encadrer » son pamphlet.

Dans ce premier chapitre, vous l’avez deviné, madame Fadela M’Rabet examine le cas de l’Algérienne évoluant dans un monde « qui est fait par l’homme, pour l’homme, et à son seul avantage », malgré textes et décrets proclamant les droits des femmes. Là se placent plusieurs exemples, plusieurs analyses, un peu « trop à fleur de peau » pour être réellement positives, un peu sommaires aussi, et qui sont en général connues du public, car – madame M’Rabet ne s’en cache pas -, sa documentation provient essentiellement du courrier des lecteurs d’Alger républicain, des reportages d’El Moudjahid et de Révolution Africaine, et bien entendu du courrier qu’elle reçoit à propos de ses émissions de radio. Rien donc dans ce premier chapitre, qui ne courent la terrasse des cafés algérois, ou les salles séjour des appartements où le soir les Algériens tentent de faire le point ou d’informer tous les amis de l’Algérie parfois choqués par certains aspects du comportement des Algériens à l’égard de leurs femmes. Les femmes officiellement militantes à « part entière » ont en fait difficilement leur place dans la vie politique du pays, note l’auteur qui cite un texte de M. Tidjani Hachemi paru dans la revue Confluent qui dit notamment :

« Il n’est pas donné à la femme, au point de vue mental pur, d’être à même de donner la leçon à l’homme. Au point de vue des structures physiques et biologiques du cerveau ; l’homme a une formation supérieure … »

Evidemment !

Mais Fadela M’Rabet ne croise pas le fer longtemps, elle a raison. Très vite elle en arrive à la définition qu’elle pense être celle que les Algériens se font dans leur for intérieur des femmes, je cite :

« elle est moins qu’un homme plus qu’un caillou, elle est chose sexuelle, qu’on méprise (comme chose) et qui attire (comme sexe) ».

Les exemples suivent, nous pourrions tous en citer de semblables, les dactylos, les vendeuses considérées comme des proies faciles, les hommes qui abordent plus ou moins grossièrement les femmes dans les rues, dans les cafés, seulement parce qu’elles sont là donc « faciles », le comportement des Algériens envers les Européennes etc., etc., pour toutes les femmes c’est, si j’ose dire, le pain quotidien de la vie d’Alger.

Ce sont là de vrais problèmes, ce n’est point mon propos d’en débattre longuement ici, la position de Révolution Africaine, l’éditorial de notre directeur, M. Amar Ouzegane, en apporte, si besoin était, un nouveau témoignage. Mais il est évident que ce sont là des preuves d’une aliénation provoquée par une société où la présence féminine est rare. Il est bien évident que c’est cela qui explique en partie le sens des rapports entre Algériens et Européennes, encore que pour ma part j’y verrais beaucoup plus une explication politique : les Algériens agissent envers les femmes européennes comme envers la culture occidentale : attirance et mépris, désir et colère Et je vais me permettre de placer là, mon premier vrai reproche à madame Fadela M’Rabet, elle a vu et noté des choses justes, mais je ne suis pas sûre qu’elle en ait tiré toute la sève.

Le sujet est vaste il est vrai, et j’ai partie liée avec Mme Fadela M’Rabet à plus d’un titre, je suis femme, je travaille et j’ai quelques problèmes du genre « mariage mixte ». C’est peut-être pour cela que j’eus souhaité que le ton du livre soit moins charge de subjectivité et d’agressivité, et adopte dans le souci à la fois de mieux informer et de mieux convaincre, un style de sociologue plus amplement documenté (j’y reviendrai, car si Mme Fadela M’Rabet aborde le sujet des frères, elle néglige celui des mères, de leur importance et de leur rôle déterminant dans la psychologie d’un Algérien). Il me semble qu’une analyse plus politique de la société algérienne très profondément marquée par le colonialisme aurait permis à la fois de mieux cerner les problèmes et de dégager des perspectives d’avenir plus solides.

C’est en étudiant l’attitude des Algériennes « de la soumission à la révolte » que Fadela M’Rabet note avec courage, ce que personne d’autre qu’une Algérienne consciente et lucide n’a le droit de dire, c’est que d’une façon générale les griefs que les hommes font aux femmes sont fondés. Oscillant entre les traditions ancestrales et un occidentalisme de surface l’Algérienne se cherche, ou selon la jolie expression de l’auteur « Algérienne reste à inventer ».

Comment ? Fadela M’Rabet en tient pour une « rigoureuse austérité », pour un « assainissement du climat social », ce n’est pas sûr, pour une attitude de combat : « Il en est de la libération de la femme comme de l’indépendance nationale : elle s’arrache ». Certainement, mais comment ?

Voila 140 pages d’un plaidoyer « Pro domo », voilà la première Algérienne qui ose aborder sur la place publique beaucoup d’aspects tabous, surtout chez les femmes, du problème de la femme. Voilà qui fait la preuve que les femmes ici comme ailleurs, ne sont pas des objets mais aussi des sujets qui pensent, on est tout naturellement amené à se choisir libre.

Le livre a des lacunes : ce n’est qu’un tableau de la vie citadine ; car malgré les lettres de Laghouat ou de Ghardaïa, on ne sent pas la présence des campagnes. On ne voit aucune de ces catégories d’Algériennes que sont les mères, les cloîtrées, à la fois boulet et refuge pour les Algériens qui eux aussi oscillent entre un occidentalisme de surface et l’attachement à la tradition, qui sont comme disait Montaigne « entre deux chaises ».

Le livre insiste trop parfois, par manque d’analyse, je crois, sur deux problèmes qui devraient trouver leur place dans une étude moins affective, plus politique : les mariages mixtes et l’attitude quasi insultante des hommes envers les femmes qu’ils croisent dans les rues. Les solutions souffrent du même mal, et le résultat je pense, est qu’elles n’apparaîtront pas comme très positives.

Le début de la solution, c’est peut-être bien que ce genre de livre existât ?

N’ALLEZ point m’accuser de féminisme, si après ce compte rendu de « La femme algérienne » j’en viens à vous parler d’un livre de madame Simone de Beauvoir « Une mort très douce ». Le hasard fait parfois d’heureuses coïncidences. Au moment où le livre de madame Fadela M’Rabet arrivait à notre salle de rédaction, le livre de madame de Beauvoir apparaissait dans la vitrine des libraires d’Alger, et l’association France-Maghreb annonçait la venue en Algérie pour le mois de janvier, de madame de Beauvoir et de Monsieur Jean-Paul Sartre.

Et puis, « Une mort très douce » est un grand livre, un livre bouleversant, un livre aussi qui place tout simplement la femme à côté de l’homme dans une égalité incontestable, celle qui nous lie devant la mort et la souffrance.

C’est la suite naturelle « des mémoires d’une jeune fille rangée ». Deux femmes la mère et la fille, qu’un long silence avait séparées pendant plus de 30 ans, à propos de leurs choix fondamentaux, se retrouvent, face à l’événement le plus attendu et le plus inacceptable de notre existence, la mort. Ce petit livre raconte comment madame Françoise de Beauvoir rentrée en clinique en novembre 1963 pour une petite opération y mourut, après de pénibles souffrances, d’un cancer.

Il y a beaucoup de choses dans ce court livre dont je ne cacherai pas qu’il m’ait bouleversé. Il est d’abord écrit avec une simplicité et une émotion latente auxquelles la pudeur orgueilleuse de madame de Beauvoir ne nous avait pas habitués. C’est la preuve que même pour elle, dont nous pouvons penser qu’elle est notre leader en matière d’émancipation de la femme, les choses ne furent pas faciles avec sa famille, et qu’il lui fallut beaucoup de tact et de courage pour être à la fois une fille soucieuse de sa mère et une femme affrontant l’opinion publique.

C’est le récit de deux orgueils, de deux révoltes, très tôt ressentis et exprimés chez la fille, longtemps contenus chez la mère et enfin révélés d’une façon bouleversante à 78 ans devant une mort indésirable.

C’est le problème dans lequel madame de Beauvoir et sa sœur se débattent : laisser mourir leur mère en lui épargnant des souffrances, ou selon le code de l’honneur de la médecine, la prolonger à tout prix. Cette femme dont tous ses proches s’accordent à dire que la religion tint une grande place dans sa vie, mourut sans recevoir un prêtre, non certes qu’elle eut perdu la foi ou que ses filles l’en eussent empêché, mais simplement parce qu’à 78 ans elle était trop occupée à vivre et madame de Beauvoir rapporte ce propos de sa mère que les piqûres de morphine inquiétaient car « cela lui faisait perdre des jours ».

« Chaque journée gardait pour elle une valeur irremplaçable. Et elle allait mourir. Elle l’ignorait : mais moi je le savais. En son nom je ne me résignais pas ». Ces cris de révolte devant la mort parcourent le livre qui s’ouvre sur une citation d’un poète anglais :

« N’entre pas sagement dans cette bonne nuit
« La veilleuse devrait brûler de furie à la chute du jour,
« Rage, rage contre le mort de la lumière ».

et se termine par ces phrases :

« Il n’y a pas de mort naturelle : rien de ce qui arrive à l’homme n’est jamais naturel puisque sa présence met le monde en question. Tous les hommes sont mortels : mais pour chaque homme sa mort est un accident, et même s’il la conçoit et y consent, une violence indue ».

Il me paraît inutile d’insister, incongru de paraphraser après cela, lisez le livre, et dites-moi si vous trouvez beaucoup d’hommes capables de ne pas s’incliner devant cette révolte, cet orgueil de l’être humain.

Madame de Beauvoir, par ce cri, nous place, nous les femmes à égalité avec les hommes devant notre destin commun.

A. M.

Photo Ferrah