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Abdelkader Hadj Ali : L’horrible circulaire Chautemps est renforcée

Article d’Abdelkader Hadj Ali alias Ali Baba paru dans Al-Beïrak Al-Ahmar, organe des travailleurs coloniaux édité par le Parti Communiste SFIC, n° 1, septembre 1926

Nous nous étions toujours élevés contre la circulaire du ministre Chautemps, qui interdit l’émigration des travailleurs nord-africains. Nous avions expliqué les mobiles intéressés qui avaient poussé à son élaboration : cupidité des colons d’Algérie, épouvante du gouvernement impérialiste français devant le réveil idéologique des coloniaux au contact des ouvriers métropolitains. Nous avions aussi démontré l’inefficacité de mesures aussi sauvages. On ne peut refuser indéfiniment la vie à des travailleurs qui ne veulent pas être étouffés dans leur pays natal. Ces êtres humains cherchent la vie comme l’arbre qu’on plante dans l’ombre, dirige ses branches vers le soleil.

Mais le capitalisme insatiable s’obstina dans sa criminelle bêtise. Il décréta un ukase barbare et le maintint jusqu’à ce qu’il le souilla du sang de ses victimes.

Malgré tout son infernal appareil de surveillance et de répression, les Algériens fuyaient la misère et l’oppression. Ils risquaient mille dangers pour débarquer sur le sol de cette France que des dizaines de milliers des leurs avaient arrosé de leur sang, que d’autres dizaines de milliers de leurs frères en avaient connu l’enfer des usines, mais où, quand même, ils venaient pour offrir librement la force de leurs bras.

Des marchands de chair humaine, des fonctionnaires corrompus, qui, moyennant de larges rétributions, procuraient des faux papiers ou les embarquaient clandestinement. Ces traversées, qu’ils payaient au prix d’un passage en cabine de luxe, ils les faisaient à fond de cale, dans les soutes à charbon, dans une atmosphère étouffante et dans des conditions de torture affreuse.

La plus tragique de ces traversées, celle dont l’horreur toucha la pitié publique, fut celle du Sidi-Ferruch. 12 travailleurs algériens y avaient laissé leur vie. Les uns suffoquèrent dans une atmosphère torride et irrespirable, les autres furent écrasés sous les blocs de charbon. Le crocodile impérialiste, devant la colère des musulmans, feint de s’émouvoir, y alla de ses larmes, et, par une manœuvre perfide, annula, par son Conseil d’Etat, la circulaire inhumaine. Dès que l’orage passa, il remit en vigueur sa réglementation machiavélique et la renforça.

Tous les journaux nous ont annoncé que le nouveau ministre, l’empoisonneur Sarraut, venait de faire approuver, par le Conseil des ministres, un nouveau décret maintenant l’obligation pour les indigènes nord-africains de produire, lors de leur embarquement, une carte d’identité, ainsi qu’un certificat médical.

Si ce décret les dispense de fournir un certificat d’embauchage, il n’exige pas moins d’eux la présentation d’un casier judiciaire et d’une certaine somme d’argent qui n’est, d’ailleurs, pas encore fixée.

Pour ce qui est de cette dernière exigence, la Voix des Colons, du 16 août, nous affirme qu’elle fut suggérée par un membre indigène de la Chambre d’Agriculture d’Alger. Ceci ne nous étonne pas. Nous savons que la majorité des bourgeois indigènes se prête à toutes les trahisons. Tous ces caïds, aghas, délégués financiers ou autres larbins de l’impérialisme se sont assez enrichis de la sueur du burnous pour remplir cette clause : quant à l’infortuné qui n’a que ses bras pour capital, celui-là recommencera à affronter la mort dans de périlleux voyages. Déjà, les journaux nous apprennent qu’à Tunis huit ouvriers marocains furent extraits, agonisants, des profondeurs de la cale du Marsa-II où régnait une température de 45°. Les malheureux avait été embarqués par une agence qui s’était spécialisée dans cet étrange négoce.

A Sétif, c’est le chef de bureau de la mairie, un nommé Basset, qui organisa, avec l’aide de racoleurs et des agents des Compagnies maritimes, tout un trafic des embarquements clandestins … fournissait les faux papiers à raison de 500 francs par ouvrier.

Un tel scandale doit cesser. On ne peut pas faire assassiner les musulmans nord-africains pour le bon plaisir des gros colons et des industriels. Chaque jour, les indigènes nous apportent leurs doléances, ils sont exaspérés. Qu’on finisse avec les brimades et qu’on annule la circulaire Chautemps. La maintenir, c’est se rendre responsables de nouveaux crimes. Quant à nous, nous ne cesserons de grouper et de défendre les indigènes pour qu’ils ne soient pas victimes des rapines et des tortures colonialistes.

ALI BABA.