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Les Algériens veulent leur indépendance

Article paru dans Al-Raïat Al-Hamra, organe du Parti Communiste (S.F.I.C.), n° 2, mars 1927 ; suivi de « La signification du congrès de Bruxelles » par I. Ifriqui

Au Congrès contre l’oppression coloniale et l’impérialisme, « L’Etoile Nord-Africaine » fut représentée par 3 délégués. Cette association de Musulmans de Tunisie, d’Algérie et du Maroc a comme président d’honneur l’Emir Khaled. Par la voix d’un de ses délégués, M. Messali, elle fit, d’une façon magistrale, le procès de la colonisation française en Algérie. Nos camarades ouvriers algériens la connaissent assez pour qu’il nous soit utile de publier le réquisitoire prononcé par le secrétaire général de « L’Etoile Nord-Africaine », M. Messali.

Nous donnons cependant le texte de la résolution présentée au Congrès et adoptée à l’unanimité.

Revendications du peuple algérien :

L’indépendance de l’Algérie.

Le retrait des troupes françaises d’occupation.

La constitution d’une armée nationale.

La confiscation des grandes propriétés agricoles accaparées par les féodaux, agents de l’impérialisme, les colons et les sociétés capitalistes privées, et la remise de la terre confisquée aux paysans qui en ont été frustrés. Respect de la moyenne et petite propriété. Retour à l’Etat algérien des terres et forêts accaparées par l’Etat français.

Ces revendications essentielles pour lesquelles nous combattons dès maintenant n’exclut pas l’action énergique immédiate pour arracher à l’impérialisme français :

L’abolition immédiate du Code de l’Indigénat et des mesures d’exception.

L’amnistie pour ceux qui sont emprisonnés, en surveillance spéciale ou exilés pour infraction à l’indigénat.

Liberté de presse, d’association, de réunion, droits politiques et syndicaux égaux à ceux des Français qui sont en Algérie.

Le remplacement des délégations financières élues au suffrage restreint par un parlement algérien élu au suffrage universel.

Assemblées municipales élues au suffrage universel.

Accession à l’enseignement à tous les degrés. Création d’écoles en langue arabe.

Application des lois sociales.

Elargissement du crédit agricole aux petits fellahs.

Ces revendications n’ont de chance d’aboutir que si les Algériens, prenant conscience de leurs droits et de leurs forces, s’unissent et se groupent dans leurs organisations pour les imposer au Gouvernement français.

Ce programme, certes, n’est pas communiste. Nous savons, par exemple, que le suffrage universel dans un Etat algérien bourgeois, est une revendication pour laquelle nous lutterons avec les masses algériennes, mais, un parlement bourgeois, sera toujours, comme dans tous les pays, les appareils de duperie dirigé contre les travailleurs. Sa revendication sera un pas en avant, mais ne sera jamais une démocratie véritable.

L’armée nationale, qui est nécessaire pour libérer le pays du conquérant étranger, préserver son indépendance contre les convoitises d’autres impérialismes, devient fatalement une arme d’oppression contre les ouvriers.

Ces vérités se sont justifiées par la politique répressive des Kamalistes, envers la classe ouvrière, dès leur victoire sur les capitalistes étrangers.

Un gouvernement d’ouvriers et de paysans peut seul apporter un bien-être réel aux masses laborieuses.

Nous luttons effectivement « pour le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes », mais nous continuerons à éduquer les masses sur leurs intérêts de classe.


LA LUTTE CONTRE LA COLONISATION ET POUR LA LIBERATION NATIONALE

La signification du Congrès de Bruxelles

La presse impérialiste n’a pas soufflé mot sur un récent événement d’une immense portée historique.

Pour la première fois dans l’histoire des opprimés des colonies se sont réunis en congrès et ont, non seulement condamné le principe même de la colonisation, avec tout ce qu’elle comporte de sang et de boue, mais ils ont pris des résolutions pour mener, en liaison avec les prolétaires européens, une lutte effective contre l’impérialisme et ses crimes.

Ce congrès fut splendide. A ce tournant de l’histoire du capitalisme européen, il ne pouvait en être autrement. Ceux qui auraient douté de son succès, ne pouvaient connaître tout le degré de fermentation et surtout l’évolution idéologique des millions d’êtres opprimés par l’impérialisme européen.

Celle conférence anti-coloniale, convoquée par la « ligue contre l’oppression coloniale et l’Impérialisme », association de social-démocrates de gauche, d’anarchistes, de syndicalistes, d’intellectuels sans parti, de communistes, a tenu ses assises à Bruxelles, dans le magnifique palais d’Egmont.

A l’appel d’un groupe sans liaison internationale et sans moyens financiers, répondirent avec enthousiasme plus de cent groupes, organisations syndicales ou partis révolutionnaires ! Des délégués furent envoyés et leurs frais de voyages couverts exclusivement par des collectes. Il y en avait de l’Afrique du Sud, de l’Afrique Orientale et Occidentale, de l’Afrique du Nord, de Chine, des Indes, de Palestine, de Syrie, d’Egypte, de Perse, d’Indo-Chine, d’Indonésie, des Etats de l’Amérique Centrale, du Nord et du Sud, des Philippines, des pays d’Europe, etc. Du 10 au 15 février, ils vinrent à la tribune du Congrès, exposer par des faits indéniables et saisissants dans leur vérité tout ce que leurs frères souffrent de l’exploitation et des violences de l’impérialisme conquérant.

Ils ne s’arrêtèrent ni à la phraséologie sentimentale, ni aux principes sacrés d’humanité ; pour eux la « civilisation » des dominateurs étrangers s’était montrée sans fard, pour eux la « colonisation », sous n’importe quelle forme elle pouvait se concevoir, restait incompatible avec l’amélioration de leur vie, avec le respect de leurs droits d’hommes.

Le talon de fer sous lequel ils sont écrasés est la politique fatale d’un impérialisme qui, pour assurer sa puissance, ne veut se destituer ni du sol qu’il a volé, ni des intérêts économiques formidables qu’il puise, dans les pays asservis. C’est donc non seulement aux effets qu’il fallait s’attaquer, mais à leur cause initiales : la colonisation.

Des délégués exposèrent cette conception avec une telle clarté, que si les chefs socialistes de la IIe Internationale avaient osé venir affronter l’argumentation des victimes de cette colonisation, ils auraient montré leur figure véritable d’esclavagistes.

Car tous ceux qui étaient de tant soi peu révolutionnaires dans la social-démocratie, comme le député belge Marteaux, comme Edo Fimmen, secrétaire de l’Internationale de Transports, comme Ledebour, député au Reichstag, ont assisté au congrès et leur conviction sur la faillite de la colonisation en fut fortifiée.

Les délégués des pays opprimés n’implorèrent des représentants des pays oppresseurs ni des pleurs, ni des apitoiements inutiles, mais examinèrent avec eux l’application des moyens pratiques pour arrêter l’impérialisme dans ses crimes et la réalisation « du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ».

Toutes les résolutions furent publiées dans ce sens. Espérons qu’elles ne restent pas lettres mortes et que les socialistes qui participèrent à leur élaboration et adoption respecteront leurs engagements.

La question importante de l’ordre du jour du congrès, fut naturellement la Révolution Chinoise. Il y fut traitée dans toute son ampleur.

La délégation chinoise forte de cinquante membres, parmi lesquels nous citons Hans Liau, du Comité exécutif du Kuomitang, Chen Kuen de la Confédération générale du Travail Chinoise. Lou, général cantonnais, envisagea avec la délégation anglaise, composée entre autres de Lansbury, Mme Wilkinson, membres du Parlement, Brockway, secrétaire de l’Independent Labour Party, S. O. Davies de la Fédération des Mineurs, Politt, du mouvement minoritaire, les moyens d’action pour s’opposer à l’intervention anglaise en Chine.

Une résolution commune fut également prise avec la délégation hindoue pour activer la propagande et établir des relations intimes entre la Chine et les Indes, mettre l’embargo sur l’envoi des troupes et des munitions.

La délégation indo-chinoise du parti de l’indépendance souscrivit à ces résolutions en appliquant comme mots d’ordres : « Pas un sou, pas un grain de riz, pas un soldat pour l’intervention en Chine ».

Tous les pays représentés furent unanimes à soutenir la Révolution Chinoise qui leur ouvrait la voie de la libération.

Tous furent aussi unanimes à lier leur mouvement de libération avec les ouvriers et paysans européens, et, la résolution adoptée par les représentants de huit millions de travailleurs organisés a montré que l’unité syndicale devait se réaliser, non pas seulement entre blancs, mais internationalement entre les ouvriers du monde sans distinction de leur race et de leur couleur.


Les esclaves Nord-Africains, par la voix des délégués de « l’Etoile Nord-Africaine » comprirent aussi qu’il fallait en finir avec la politique des courbettes. Les discours ce MM. Messali, Chedli, furent aussi énergiques que ceux de Lamine Senghor, de l’A.O.F., de Bakri Bey et Mohammed Hatta, délégués du mouvement insurrectionnel de Syrie et de l’Indonésie. Ils impressionnèrent par leur ligne politique juste, même les éléments modérés comme M. Hafiz Ramadan Bey, chef du Parti National Egyptien.

Cette lutte pour la libération ne peut être que celle menée dans la voie révolutionnaire et dans l’unité contre l’ennemi commun : l’impérialisme.

Et c’est là, où doit être placée toute la signification du congrès et l’orientation politique de la Ligue Internationale, qui fit à Bruxelles, un premier pas dans cette voie.

I. IFRIQUI.