Article paru dans L’Humanité, 14 février 1927 ; le discours de Messali Hadj, au nom de l’Etoile nord-africaine, a également été reproduit dans La Lutte sociale, 26 février 1927 : « Au congrès anti-impérialiste de Bruxelles. La déclaration des Nord-Africains »

Nous publions ci-après les discours prononcés à Bruxelles par le délégué du « Comité de défense de la race nègre », Senghor Lamine, et par le délégué de « l’Etoile Nord-Africaine ». On y lira l’exposé de faits ignominieux et sur lesquels la presse tout entière fait le silence le plus complet, car ils sont la honte et la négation même de la « civilisation » que les puissances coloniales prétendent apporter. Les prétextes dont celles-ci colorent leurs rapines sanglantes ne résistent pas au simple exposé de faits qu’a développé Senghor Lamine dans un discours où il a démontré que les colonisateurs avaient en réalité maintenu et aggravé l’esclavage supprimé en paroles :
Discours du délégué du comité de la race nègre
Je vous apporte ici le salut fraternel, les sentiments et le désir de libération du Comité de Défense de la race nègre.
Qu’est-ce que le Comité de Défense de la race nègre ? C’est une organisation universelle de toute la jeunesse nègre qui aspire à se sacrifier pour la libération de la race la plus humiliée de la terre, sur laquelle tous les impérialistes du monde ont droit de vie et de mort.
Civilisation
Lorsque les Français sont venus chez nous ils nous disaient qu’ils nous apportaient la civilisation, mais au lieu de nous enseigner la langue française et de nous donner l’instruction, ils la restreignirent, parce qu’instruits, les noirs seraient capables de ne plus accepter le joug.
Je vous cite cet exemple tiré d’un rapport d’un ancien administrateur des colonies. Ce rapport a été publié par M. J. Renaitour dans plusieurs journaux de France.
« J’accuse M. Hutin, jadis colonel, aujourd’hui général, commandeur de la Légion d’honneur, d’avoir ordonné le pillage de la factorerie de Molanda et d’avoir participé à ce pillage. » (Et les objets volés sont énumérés.)
Le rapporteur ajoutait :
« J’accuse l’officier gestionnaire du magasin de Ouesso d’avoir, en février 1915, commis un crime pour faire avouer un vol de cinq cents francs. Il accusait son planton d’avoir dérobé cette somme. Pour savoir où l’argent était caché, il le fit déshabiller et lui fît poser les parties sexuelles sur une table puis, avec un marteau, il lui écrasa un testicule. Le tirailleur s’évanouit ; on le fit revenir à lui et on le menaça de lui écraser le deuxième testicule s’il ne révélait pas où se trouvait la somme.
« J’accuse l’adjudant chef de poste de Bania d’avoir fait amener à lui le chef de tribu Gana qui refusait d’indiquer où se trouvaient les fusils Mauser enlevés par ses hommes à des déserteurs allemands. Et j’accuse cet adjudant d’avoir écrasé entre les plateaux d’une presse à copier une main du chef Gana, de l’avoir fait flageller, d’avoir enduit ses blessures de miel et de l’avoir exposé au soleil à la piqure des insectes. »
Qui ne frémit à la pensée que des Français au vingtième siècle commettent encore de telles horreurs dignes du plus féroce moyen-âge ?
Travaux forcés et esclavage
Un récent décret du gouverneur général de l’Afrique Occidentale met à la disposition du gouvernement la population pour de soi-disant travaux d’intérêt général. Pour appliquer le décret, le lieutenant gouverneur de la Mauritanie arrête des conditions d’application du travail ; dans l’article 3, il dit : « la durée de la journée est fixée à dix heures. » A l’article 9, il arrête : « le taux minimum de salaire est ainsi fixé : femmes et enfants : 1 fr. 50 adultes : 2 fr. par jour. »
Il faut travailler par force dix heures par jour sous le soleil brulant de l’Afrique et ne gagner que 2 francs. Les femmes et les enfants travaillent la même durée que les hommes et, avec cela, on vient nous dire que les nègres sont libres, qu’il y a égalité entre tous les hommes !
L’esclavage est paraît-il aboli
Oui si on ne parle que de la vente à l’unité : on ne peut plus vendre un nègre à un blanc, à un Chinois ou même à un autre nègre. Mais nous voyons que les impérialistes se réservent le droit de vendre un peuple nègre à un autre impérialisme.
Qu’est-ce que la France a fait du Congo en 1912 ? Avait-elle demandé aux Congolais s’ils voulaient être soumis à l’Allemagne ?
Certains politiciens français sont allés jusqu’à écrire que les nègres des Antilles commencent à réclamer trop de droits et qu’on ferait mieux de les vendre aux Américains, ce qui permettrait en outre d’en tirer un bénéfice.
Non l’esclavage n’est pas aboli. Il est seulement modernisé.
Les recruteurs de chair noire
Pendant la guerre, on a recruté autant que possible des nègres. On en a tant recruté que les gouverneurs français avaient refusé de continuer le recrutement par peur des révoltes. Mais, comme il fallait recruter à tout prix, on est allé chercher un nègre spécial et on l’a couvert d’honneurs en l’appelant commissaire général représentant la République française en Afrique. On l’a fait escorter par des officiers français, des nègres décorés, galonnés partout ; il a débarqué dans son ex-pays et les soldats présentaient les armes. Le nègre ainsi honoré recruta 80.000 hommes de plus que les 500.000 hommes qui se battaient déjà en France.
On a fait tuer nos camarades pour la première guerre du Maroc avant la grande guerre, pendant la guerre 14-18 ; après celle-ci et encore aujourd’hui on tue au Maroc, on a tué et on tue encore dans le Riff et en Syrie ; on envoie des Nègres à Madagascar ; on envoie des Nègres en Indochine parce que c’est très près de la Chine qui lui donne un excellent exemple révolutionnaire.
La reconnaissance de la « Mère Patrie »
Et savez-vous comment la « Mère Patrie » reconnaît les services de ceux qui ont été blessés pour la sauver ?
Voici un mutilé de guerre français, réformé à 90 % 2e classe, père d’un enfant. Le gouvernement français lui accordera une pension de 6.882 francs par an, tandis que le soldat nègre, 2e classe, marié, père d’un enfant, ayant la même blessure, blessé dans la même armée française, reformé à 90 % également, recevra 1.620 francs.
Un blessé de guerre 100 % art. 10 et 12 (c’est-à-dire qu’il ne peut plus bouger et qu’on doit le porter partout où il va) si c’est un Français blanc, reçoit 15.390 francs et si c’est un Français noir reçoit 1.800 francs.
Camarades, c’est contre toutes ces iniquités, contre ces atrocités que je viens de vous énumérer que nous nous sommes groupés pour nous défendre. La jeunesse nègre commence maintenant à voir clair. Nous savons que lorsqu’on a besoin de nous, pour nous faire tuer ou pour nous faire travailler, nous sommes des Français, mais quand il s’agit de nous donner les droits nous ne sommes plus des Français, nous sommes des Nègres.
Le Congrès réuni ici a réalisé le vœu de ceux qui désireraient se donner tout entier au travail de la libération universelle. L’oppression que nous appelons colonisation et que vous appelez impérialisme ici, c’est la même chose, car le capitalisme enfante l’impérialisme chez les peuples métropolitains. Par conséquent, ceux qui souffrent de l’oppression coloniale doivent donner la main à ceux qui souffrent des méfaits de l’impérialisme métropolitain. Porter les mêmes armes et détruire le mal universel qu’est l’impérialisme mondial.
Il faut le détruire et le remplacer par l’union des peuples libres. Plus d’esclaves !
Déclaration de la délégation de l’« Etoile nord-africaine »
Le peuple Nord-Africain est heureux de participer, par l’organe de ses représentants à ce congrès auquel nous espérons que sortira une organisation internationale capable de guider les peuples opprimés et de travailler avec méthode et ténacité à leur émancipation totale. Le peuple algérien, qui est sous la domination française depuis un siècle n’a plus rien à attendre de la bonne volonté de l’impérialisme français pour améliorer son sort. En 1830, la France a débarqué dans notre pays, s’est installée par la force et, après nous avoir soumis, nous a promis monts et merveilles ! Or, quelle est notre situation aujourd’hui ? Malgré toutes les promesses qu’elle nous a faites particulièrement pendant la grande guerre, nous avons constaté qu’elle n’a fait, au contraire, que renforcer l’oppression.
Ceux qui font les « hommes du XIe siècle »
Les partisans du colonialisme proclament tous les jours que la France n’est pas un pays oppresseur, mais un pays qui colonise en apportant avec sa civilisation la liberté aux peuples coloniaux. L’objection capitale que la France oppose aux peuples qui évoluent sous sa domination et qui aspirent à leur indépendance est la suivante : « On ne peut pas donner l’indépendance au peuple algérien car, suivant l’expression de M. Viollette, gouverneur général d’Algérie, ce peuple a encore la mentalité du XIe siècle ».
Nous sommes réduits à l’état de bagnards dans notre propre pays, car nous n’avons ni liberté d’association, ni liberté de la presse, ni liberté de réunion. Aucune loi sociale assimilant les ouvriers indigènes aux ouvriers français ne nous protège. Nous n’avons pas même le droit de voyager librement dans notre propre pays.
Au point de vue de l’enseignement, 600.000 enfants indigènes courent les rues faute d’écoles. Systématiquement on élimine l’enseignement de la langue arabe dans les écoles du gouvernement où on n’admet les indigènes que dans la proportion de 3 %.
La famine périodique, don du colonialisme
Le paupérisme ravage notre pays, la famine est périodique, tous les ans des centaines d’indigènes meurent le long des routes de faim et de froid. Tout le monde a constaté en 1922-23, et cette année encore, que les indigènes des agglomérations urbaines cherchaient tous les matins leur pitance dans les boîtes à ordures. Celle famine périodique provient de l’expropriation quasi totale des indigènes et de leur refoulement sur les hauts plateaux où ils ne peuvent se livrer à aucune culture. Cela provient aussi de l’exploitation éhontée des ouvriers dont on exige 11 et 12 heures de travail pour des salaires qui équivalent à peu près à la moitié des salaires des ouvriers européens.
Quant à notre évolution, non seulement nous sommes les descendants d’une vieille civilisation que vous connaissez tous, mais nous ne sommes pas du tout indifférents à la civilisation et au progrès modernes. Citons seulement comme exemple la lutte menée par le petit peuple riffain qui s’est organisé et qui pendant 15 ans a combattu pour son indépendance.
C’est pourquoi nous affirmons devant le monde entier que nous sommes aptes à diriger les destinées de notre pays et assurer sa vie politique et économique …
Je termine en remerciant du haut de celle tribune le prolétariat français de nous avoir soutenus avec courage et énergie et d’avoir affronté la répression contre l’agression commise sur le petit peuple riffain et en nous soutenant dans notre lutte quotidienne pour notre indépendance.


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