Catégories
presse

Edgar Morin : Lettre aux directeurs de la gauche

Lettre ouverte d’Edgar Morin parue dans La Commune, n° 3, juin 1957

Chers Camarades,

Prenez un militant stalinien. Lavez-lui le cerveau. Décrassez. Essorez. Le voilà qui regarde le monde avec un regard neuf. Il comprend que vous, Trotskystes, Nouvelle Gauche, Socialistes ou barbaristes, dissidents, militants de groupes ou de sectes divers, avez mené un bon combat. Il comprend la fausseté de ses croyances et la justesse de vos analyses. Mais il y a une chose qu’il ne comprend pas. Il ne comprend pas qu’il y ait deux partis trotskystes qui s’excommunient mutuellement. Il ne comprend pas que tant de groupes qui (si divers soient-il, il veut bien le croire) se sont accrochés pourtant à une vérité commune, n’aient pu établir entre eux un minimum d’entente, de contacts, de liaison, je n’ose pas dire de fédération.

Ce camarade a-t-il tellement tort de ne pas comprendre ? A-t-il tellement tort de songer que la régénération du mouvement ouvrier français ne peut gagner à la dispersion d’efforts déjà bien débiles ? A-t-il tellement tort de croire que les si importantes divergences théoriques (bien sûr) et pratiques qui vous séparent sont quand même moins importantes que ce qui devrait vous unir. Mais direz-vous… Qui d’entre vous dira « Paris vaut bien un mais ».

Ce camarade, pensez-vous, est encore bien stalinien. Il est obsédé par le mythe de « l’unité d’action », comme au temps où il participait à ces « mouvements d’union très large » à la stalinienne (un curé plus un pasteur plus un millionnaire plus un sous-marin plus une maman plus un S.F.I.O. plus 50 membres du P.C. égalent une unité d’action « progressiste »). Ce stalinien déstalinisé dont je vous parle en a assez de tenir en laisse un curé progressiste, un intellectuel existentialiste et un colonel en retraite. Ce qu’il souhaite, c’est le rassemblement socialiste et ouvrier de tous ceux qui refusent la tutelle des appareils.

Sachez-le, chers Camarades, avant de pousser la discussion plus loin. Ce camarade stalinien déstalinisé dont je vous parle n’est pas seul. Combien sont-ils dans le P.C. qui se serrent encore frileusement les uns contre les autres, fort moutonnièrement j’en conviens, mais avec cette ultime consolation, cet ultime argument : « Nous sommes groupés, et ils sont dispersé ; nous sommes une force et ils sont la faiblesse ; nous nous taisons, mais ceux qui parlent s’entredéchirent ; nous sommes l’Eglise, mais ils sont des sectes ».

Combien sont-ils aujourd’hui, hors de toutes organisations, venus de toutes les organisations : isolés, découragés, et pas seulement par le P.C. Par vous aussi, chers Camarades.

Vous avez d’excellentes raisons. Mais vous avez peut-être pris aussi de mauvaises habitudes. Notamment l’habitude d’être des petits chefs. Vous avez vos comités exécutifs, vos comités directeurs, vos bureaux politiques, vos comités centraux, vos journaux, vos brochures théoriques, vos militants, vos admirateurs. Vous êtes, certes, partisans du plus vaste des rassemblements, mais autour de vos personnes. Accepteriez-vous de réunir une fois l’ensemble des militants de vos [formations] et les laisser élire, une dizaine seulement d’entre vous, bien, disons une vingtaine à la direction d’une fédération des mouvements socialistes indépendants ?

Savez-vous que nous sommes des dizaines de milliers à espérer un comité d’entente et de liaison des organisations socialistes et ouvrières, en attendant mieux ?

Savez-vous que nous sommes des dizaines de milliers à avoir tiré cette conclusion : qu’un nouveau type de parti doit naître, fondé non sur un geste bureaucratique d’appareil, mais sur le contrôle permanent des militants. Que ce parti doit trouver son unité dans le respect des tendances comme dans le respect des décisions majoritaires. Que seule la libre discussion doit permettre le dégagement d’une ligne. Savez-vous qu’il est impossible de créer ce parti si l’on veut au préalable lui imposer sa propre ligne ? Que l’essentiel est de créer des structures démocratiques, qui rendent impossible la pléthore bureaucratique ou la tyrannie d’appareil ? Et que le reste devra se prouver dans la vie, dans l’action, dans le mouvement, dans la validité des analyses et des arguments ?

S’il en est parmi vous qui croient au redressement des partis communiste et socialiste, qu’ils rentrent dans ces partis. Que cessent leurs agaçantes chatteries de vierges folles. Mais que les autres se consacrent à leur propre redressement.

Nous savons bien que vous n’êtes pas personnellement responsables de la situation actuelle. C’est le stalinisme qui, pesant de tout son poids pour vous écraser, vous a refoulé à la périphérie de la vie politique. Faute de pouvoir mordre sur le pratique, vous vous êtes épuisés en contestations théoriques, vous vous êtes entredéchirés, puis réduits à l’état de secte, vous vous êtes refermés en hérisson.

Reprenons le cas du stalinien déstalinisé naïf que j’évoque. Je le connais bien : c’était le mien, il y a deux ans lorsque, sortant d’une longue catalepsie politique, je faisais mes premiers pas comme un grand. J’ai rencontré Lambert. On m’a dit : « Méfie-toi de Lambert ! ». J’ai rencontré d’autres camarades, on m’a dit : « Méfie-toi de Frank, de Pablo, de G. Martinet, de Bleibtreu, de Lecœur, d’Hervé ! » (complétez la liste : tous y sont passé) et comme sans doute je ne me méfie pas assez, chacun m’a dit : « Méfie-toi de toi-même ! ».

Depuis un an, les cercles d’études prolifèrent : j’en connais une dizaine où l’on parle des mêmes choses, mais les têtes sont différentes. L’ambiance est choisie, mais de toute façon, personne n’est d’accord. Que fait le malheureux qui désire s’instruire ? Il s’inscrit à tous les cercles, il bondit de réunion en réunion, jusqu’à ce qu’épuisé, il abandonne. Que fait celui qui désirerait militer dans un parti ? Il renonce, accablé. Il faut être un peu vicieux aujourd’hui, chers Camarades, pour s’inscrire à l’une de vos formations. Je connais votre ultime argument : « Ce ne sont pas des questions personnelles, ce sont des questions politiques, qui nous divisent », Parbleu ! Mais aujourd’hui la question politique première est d’essayer de nous unir. A quoi a abouti toute cette fermentation née du rapport Khrouchtchev, de l’Octobre Polonais et de la révolution de Hongrie ? A une dispersion encore plus grande. A une prolifération de comités. A chaque secousse sismique, la montagne accouche de souris quintuplées.

Tout se passe comme s’il était encore minuit dans le siècle, comme si le gel stalinien n’était pas encore travaillé par la débâcle. Comme s’il était plus important de déterminer le sexe de la bureaucratie que de se liguer contre elle.

Mais il n’est plus minuit dans le siècle, chers camarades. Dégelez-vous,
vous aussi.

Edgard MORIN.


[sinedjib.com] est librement accessible depuis 2012 afin de faire connaître mon actualité et partager des textes issus de mes recherches. Chaque jour ou presque, je retranscris des articles ou documents qui concernent les luttes pour l’émancipation.
Pour soutenir cette démarche, vous pouvez vous abonner et relayer le contenu de [سي نجيب]. Vous avez aussi la possibilité de vous procurer mes livres, comme mon nouvel ouvrage, Le Spectre du colonialisme, disponible dans toutes les bonnes librairies.

Nedjib SIDI MOUSSA