Article d’Edgar Morin paru dans Arguments, n° 4, juin-septembre 1957

J’hésite à mettre sur le groupe Socialisme ou Barbarie l’étiquette d’anarcho-marxisme ou d’anarcho-trotzkisme. D’une part, la pensée socialiste est encombrée d’étiquettes (dans tous les sens du terme) et une étiquette de plus n’est utile que si elle met en cause nos classifications antérieures plutôt que de les mettre à jour.
D’autre part, l’étiquette d’anarcho-marxisme n’a de sens que si elle ne nous fait pas oublier qu’anarchisme et marxisme, tout en se combattant, se sont nourris l’un de l’autre. Marx prétendait réaliser les buts de l’anarchie. L’Etat et la Révolution de Lénine est un hymne au dépérissement de l’Etat, c’est-à-dire à l’anarchie. C’est dans la mesure où le marxisme oppose fins et moyens dans une dialectique où les contraires se succèdent dans le temps (la dictature qui prépare la liberté) qu’il y a effectivement opposition entre « marxisme » et « anarchisme ». Mais alors ce marxisme est-il vraiment marxiste ? Par contre, dans la mesure où le marxisme s’efforce de faire coïncider le terme de dictature du prolétariat avec celui de démocratie prolétarienne totale (de Rosa Luxembourg au P.O.U.M.) les oppositions, sans disparaître, ne sont plus radicales et les termes « d’anarcho-marxisme » comme de « marxisme vrai » peuvent, en de nombreux points, se confondre. La politique marxiste, chaque fois qu’elle échappe à la pétrification politique d’appareil (social-démocrate, bolchevik ou stalinien) se colore d’anarchisme. Le marxisme qui ne néglige pas l’immédiat et l’anarchisme qui ne néglige pas la médiation tendent à se rejoindre.
Le groupe Socialisme ou Barbarie critique la conception qui, sous le couvert d’étapes et de « transitions », recule indéfiniment, non seulement l’échéance anarchiste, mais l’instauration d’une démocratie socialiste. C’est le refus de tout ce qui prétend concilier l’émancipation des masses avec une mise en tutelle (dite provisoire mais nécessaire) des masses. Critique radicale qui, poursuivant les critiques trotzkistes du stalinisme, atteint le trotzkisme lui-même. Le trotzkisme sauvegarde l’intégrité de la conception bolchevik du parti. Celui-ci demeure toujours le fondé de pouvoirs, muni de chèques en blanc, d’une volonté générale prolétarienne qu’il est censé guider sur les sentiers épineux de la « transition ».
Je suis sûr que l’auto-critique du marxisme par lui-même, telle qu’elle est poussée par S. ou B., est une excellente entreprise de dépétrification. Mais permet-elle de résoudre finalement le problème de ce que Mao Tsé Tung appelle « les contradictions dans le peuple », c’est-à-dire entre appareil de direction (parti, Etat, bureaucratie) et les masses ?
II. Le deuxième trait essentiel de S. ou B. est de mettre au centre solaire de la théorie sociale la grande découverte de Trotzky : l’analyse et la critique de la bureaucratie. Comme le fait remarquer Naville, la réflexion sur la « bureaucratie » soviétique n’est pas neuve. De même, la réflexion sur l’ère bureaucratique qui s’ouvre au XXe siècle. D’autre part, Burnham avait déjà échafaudé une théorie sur le « managérisme », mais en se dégageant de la perspective socialiste. Le mérite de S. ou B. est de lier l’exigence socialiste à la critique de la bureaucratie ; d’intégrer celle-ci au cœur des préoccupations marxistes, comme Lénine l’avait fait pour l’impérialisme.
Ici encore, S. ou B. s’est situé dans une des perspectives décisives du siècle. Mais l’analyse et la critique de la bureaucratie ont été extensives et jamais intensives de la part de ses théoriciens. Ils ont fait comme ces marxistes qui se bornent à nommer « capitalisme » tout ce qui est oppressif. Ils ont nommé « bureaucratie » tout ce qui est oppressif, sans analyser le phénomène en lui-même, dans sa totalité, sa complexité, ses hétérogénéités.
Le mot de « bureaucratie » est comme ces mots qui éclairent trop : ils finissent par aveugler. A mon avis, le mot est juste dans la mesure où il permet de dégager une forme commune à des contenus souvent hétérogènes. Mais, de plus en plus, à mon sens, il risque de masquer ce qu’il devrait pourtant révéler : les structures d’appareil au XXe siècle.
L’Etat, appareil des appareils, est l’enjeu. Il préexiste au capitalisme, lui coexiste, peut en devenir l’instrument total ou partiel, lui survit, mais c’est l’appareil-enjeu des forces sociales qui, au XIXe siècle, ne disposaient pas encore d’appareils au sens contemporain du terme. Le XXe siècle voit se concrétiser l’organisation d’appareils-béliers et d’appareils-ventouses, capables de s’emparer de l’Etat et de le guider totalement – le parti de type bolchevik d’abord, fasciste ensuite. Le XXe siècle voit des appareils traditionnels, appendices de l’Etat, transformer l’Etat en leur propre appendice : armée (régime de Vichy, dictature militaire). La police, dans de nombreux cas, tend à devenir un appareil autonome capable de domestiquer l’Etat dont elle devait être l’instrument. L’Eglise, refoulée à la périphérie par la création des Etats modernes, se reconstitue en appareil politique de noyautage et de télé-guidage de l’Etat (régime franquiste et salazariste, partis chrétiens-sociaux).
Ces phénomènes sont-ils indépendants des luttes des classes ? Je crois qu’au contraire c’est le caractère aigu, volontaire, para-militaire de la lutte des classes qui a provoqué ces cristallisations d’appareils, lesquels se différencient des classes qui les ont secrétés, fabriqués ou utilisés, ils interviennent dans la vie sociale avec une autonomie plus ou moins grande, et se transforment une fois maître du pouvoir, en castes d’oppression ou d’exploitation, tandis que se développent des couches sociales bureaucratiques que S. ou B. nomme hardiment « classe » (1).
Plus largement, le phénomène d’appareil s’insère dans l’évolution contemporaine, en même temps que le phénomène bureaucratique, d’une facon complexe.
a) La crise du capitalisme a provoqué la formation d’appareils ou de pré-appareils : cartels, trusts, monopoles. Les conflits inter-impérialistes ont hypertrophié les appareils militaires. La bourgeoisie, après les avoir combattus tant qu’ils lui faisaient obstacle, a voulu sauvegarder ou redévelopper, dès qu’ils devinrent une protection, les appareils religieux. Dans ce sens, la crise générale et totale des sociétés capitalistes, annoncée par Marx, s’est bel et bien réalisée mais s’est provisoirement résolue au profit des appareils. Ceux-ci ont pris le relais des forces anarchiques concurrentielles et spontanées du XIXe siècle.
De plus, la virulence de la lutte des classes a engendré des appareils politiques monolithiques à organisation disciplinaire quasi militaire, de type bolchevik, puis fasciste.
b) Le développement général des relations sociales, de la technique, de l’Etat moderne ont entraîné un gigantesque développement bureaucratique : bureaucratie d’entreprises, bureaucratie d’appareil, bureaucratie d’Etat.
Ainsi nous assistons à un gonflement bureaucratique général (classe nouvelle ?) concomitant à une cristallisation extrême des appareils et à l’apparition d’appareils de type nouveau : le parti unique monolithique.
Ajoutons que, simultanément, le progrès technique suscite la formation d’une couche sociale particulière, détentrice des secrets de la marche des choses : les techniciens. Ces hommes-leviers tendent à se considérer comme maîtres des leviers et à prendre conscience de leur force sociologique. Malgré diverses associations, soit secrètes, soit closes, depuis la Synarchie jusqu’au Rotary, ils ne parviennent pas à constituer leur appareil propre, mais ils constituent un groupe doué d’autonomie et de pouvoir, qui intervient dans la vie des appareils, ne serait-ce que parce que les appareils ne peuvent se passer d’eux.
Aussi, même si certaines données que j’expose ci-dessus sont légères ou contestables, même s’il leur manque vérification, approfondissement et réflexion, il n’en reste pas moins que l’analyse du complexe technocratie – bureaucratie – appareil doit être nécessairement entreprise si l’on veut enfin commencer à éclairer le phénomène dit « bureaucratique ». C’est sur ce point que S. ou B. a failli à sa tâche. Cette faiblesse théorique s’est inévitablement répercutée en faiblesse politique.
En ce qui concerne l’U.R.S.S., faute de distinctions analytiques, S. ou B. fait une confusion presque totale entre appareil du parti, bureaucratie et technocratie. S. ou B. est victime du monolithisme stalinien qui masquait les différenciations et les contradictions au sein des couches dominantes. Celles-ci se trahissent maintenant assez ouvertement. Quelles sont les premières hypothèses que nous pourrions formuler ?
L’appareil du parti a suscité la formation d’une gigantesque bureaucratie (état planifié, centralisé, hyper contrôlé) et d’une importante couche de techniciens (industrialisation). Il a secrété la formation d’un sur-appareil quasi autonome (police politique). Il a dû fortifier un appareil de techniciens d’un type spécial : l’armée. Le problème pour l’appareil du parti a été de ne pas se laisser envahir, contrôler ou dominer par la bureaucratie, les techniciens, la police, l’armée, mais de les noyauter et de les dominer constamment, et en même temps d’échapper à tout contrôle des masses, à toute vérification démocratique. L’appareil du parti a donc dû briser le parti lui-même, l’épurer de fond en comble, pour éviter toute opposition qui lierait une fraction du parti avec soit les masses, soit la bureaucratie, soit l’armée, etc … En même temps qu’il devait s’épurer constamment, il devait s’élargir constamment afin de tenir de l’intérieur, comme un système osseux, à la fois la bureaucratie, l’armée, la police et, si possible, la classe ouvrière.
Le conflit le plus extraordinaire devait opposer l’appareil à sa propre police : celle-ci devait nécessairement être l’instrument total de la répression totale, mais, ce faisant, elle devenait le sur-appareil tout-puissant menaçant l’appareil lui-même. D’où l’épuration constante des chefs de la police, Yagoda, Yegov jusqu’à la dernière en date, celle de Béria. La déstalinisation marque la défaite définitive du sur-appareil policier, mais au prix d’une dégradation de l’omnipotence de l’appareil, d’un premier partagé des pouvoirs avec l’armée et les techniciens (notons que la N.K.V.D., si elle avait triomphé, aurait sans doute pratiqué la même politique ; sœur siamoise de l’appareil, elle aurait fait les mêmes compromis, les mêmes sacrifices) (2).
L’appareil doit également lutter contre l’armée et la renforcer, lutter contre la bureaucratie et la renforcer, lutter contre la classe ouvrière et la renforcer.
En ce qui concerne l’armée, celle-ci est à ce point décapitée après les épurations de 37-39 qu’elle perd pour quelque temps toute valeur militaire (campagne de Finlande, été 1941). Il a fallu en toute hâte reconstituer les cadres techniques de l’armée (nomination de nouveaux états-majors). Puis, après la victoire, c’est à nouveau, sinon la répression, du moins ses prémisses (mise à l’écart de Joukov). Puis, à l’occasion de la crise interne entre l’appareil et sa N.K.V.D., l’armée apparaît comme force autonome, qui poserait sa candidature à la succession de l’appareil en crise.
L’appareil et la bureaucratie entretiennent des rapports plus complexes encore. La bureaucratie n’a pas de support autonome comme l’armée ou la N.K.V.D. : son seul support est l’appareil lui-même qui n’est autre que le squelette de l’Etat. Elle aimerait s’affranchir du régime d’arbitraire imposé par l’appareil, elle aspirerait à un « statut » de fonctionnaire, si l’on peut dire. Elle est parasitée par l’appareil, qui passe son temps à la contrôler, et elle est le parasite de l’appareil, parce que c’est l’appareil qui est la force dynamique, efficiente, agissante. L’appareil tend naturellement à hypertrophier la bureaucratie pour étendre son contrôle sur toutes choses, mais une telle hypertrophie risque de devenir anémie graisseuse, qui étouffe le dynamisme de l’appareil. D’où cette contradiction fondamentale : l’appareil qui n’est rien sans la bureaucratie et qui secrète naturellement une prolifération bureaucratique, doit en même temps lutter contre la bureaucratie pour sauvegarder son dynamisme. Aussi, en 1957, est-ce la bureaucratie qui fait les frais du deuxième épisode de la crise de l’appareil : celui-ci, en taillant dans la bureaucratie (décentralisation économique) se ressaisit en même temps qu’il s’affaiblit. Les techniciens sont les bénéficiaires de l’opération.
Quoique ne disposant pas d’appareil, les techniciens sont progressivement élevés à la crête de la société. Comme les militaires, ils sont indispensables. Ils tiennent en mains les leviers vitaux de l’économie. Les techniciens aspirent à une société délivrée du parasitisme bureaucratique et de la tyrannie d’appareil ; ils sont potentiellement favorables à tout ce qui est décentralisation et initiative, donc à une libéralisation de la société. Cette libéralisation, ils peuvent la trouver, soit dans les voies nouvelles de l’appareil (décentralisation de Khrouchtchev, néo-technocratisme de Gomulka), soit dans un système d’autonomie des entreprises avec participation et gestion ouvrière. A la limite, ce sont, dans la bureaucratie dominante, les éléments les plus favorables (ou les moins défavorables) à tout ce qui serait démocratisation. Le libéralisme économique des techniciens tend naturellement à se prolonger en libéralisme politique. Mais il peut s’insérer, soit dans un système d’appareil libéral et fortement technocratisé, soit dans un système démocratique libéral qui serait également fortement technocratisé. Le grand problème qui se pose aujourd’hui est celui-ci : qui, des forces démocratiques encore inorganisées et étouffées, ou de l’appareil, réussira à rallier les techniciens ?
Enfin l’appareil entretient des rapports contradictoires avec les masses : c’est parmi elles qu’il puise ses hommes : c’est en leur nom qu’il justifie son monopole de puissance. Mais la dictature absolue, la terreur, les crimes l’ont à jamais isolé des masses. Il est vrai toutefois qu’au sein de l’appareil, chez les jeunes notamment, et chez un nombre de militants qu’on ne saurait évaluer même grossièrement, fermentent encore les aspirations de la révolution socialiste. Il est vrai que, délivré de l’enchantement religieux, qui fait voir dans l’appareil le corps mystique du prolétariat, certains « cadres » entendraient à nouveau l’appel des origines : dès que la lumière se fait jour, sous la poussée révolutionnaire des peuples, le parti, comme en Hongrie et en Pologne, se déchire brutalement entre révolutionnaires et conservateurs d’appareil.
L’analyse d’une société bureaucratique doit éclairer les rapports d’appareils à appareils, au sein des rapports de classes, de couches sociales et de castes. Dans une société de type stalinien, cette analyse est commandée par les problèmes du parti-monolithique-unique, appareil d’un dynamisme extraordinaire (la rapidité de l’industrialisation) et en même temps d’un parasitisme extraordinaire (l’effroyable gâchis en hommes et en matériel) : puissance sans freins dans la terreur et la dévastation qui détruit continuellement dans le sang, par l’extermination physique, les contradictions qu’elle met à jour continuellement.
Dans ce système, l’apparatchik suppose le bureaucrate, mais s’oppose au bureaucrate (3) : l’apparatchik est l’homme de l’énergie, l’homme de fer, le petit Staline, le bureaucrate est l’instrument passif, servile, obéissant à l’apparatchik. L’opposition se dissout dans ce sens ou l’apparatchik est bureaucrate à l’égard de son supérieur hiérarchique, et tout bureaucrate est apparatchik à l’égard de son inférieur. Mais à l’échelle sociologique, l’appareil est la source énergétique et la bureaucratie la matière plastique. C’est parce que l’appareil agit de ses bureaux, par l’intermédiaire de bureaux, c’est parce que l’appareil irrigue la bureaucratie par des réseaux intérieurs que la confusion a pu demeurer si totale dans l’esprit des théoriciens. Mais la distinction reste à faire : les hommes d’appareil sont liés entre eux à travers les différentes sectes bureaucratiques : police, Etat, armée, entreprise, etc … Les bureaucrates sont isolés dans leur secteur propre. La bureaucratie est la toile et l’appareil l’araignée.
De même, il y a à la fois identité et opposition entre l’apparatchik et le policier : tout apparatchik à une conduite policière et tout policier a une conduite d’apparatchik : mais la N.K.V.D. tend à devenir un deuxième parti : comme le parti, elle est partout, et à l’intérieur même du parti. Aussi la lutte la plus féroce est celle qui oppose le parti à sa propre police. Sans cesse, la police ravage le parti et le parti décapite la police jusqu’au round final, l’exécution de Béria, la liquidation de la N.K.V.D. en tant que deuxième parti, deuxième armée, deuxième appareil. Aujourd’hui, la police n’est plus que la police. Le parti en sort à la fois renforcé, mais affaibli : il a perdu son arme de terreur totale.
De même il y a identité et opposition entre l’apparatchik et le militaire (inutile d’esquisser l’analyse). Entre l’apparatchik et le militant du parti.
Tout ceci met en relief le caractère propre du parti monolithique unique. C’est l’organisation qui concentre en elle les puissances accumulées de la bureaucratie, de la police, de l’armée, de la technicité, du militantisme. L’apparatchik est ou se veut à la fois bureaucrate, policier, sous-officier ou officier, technicien et militant fidèle. C’est là l’homme total dont parlaient nos philosophes staliniens. Mais cet homme total ne peut se passer de police, d’armée, de techniciens : il doit les produire et les détruire. Une telle contradiction devait engendrer une des plus incroyables, une des plus monstrueuses aventures de l’histoire …
Suis-je loin de Socialisme ou Barbarie ? Peut-être pas si j’ai pu indiquer dans quel domaine encore vierge l’analyse de la société bureaucratique aurait pu se faire. Il y a aussi d’autres domaines : dans la société bureaucratique, les rapports d’appareil sont les aspects les plus significatifs d’un ensemble de rapports féodaux qu’il convient d’étudier : « patrons » et « clients », clans, coteries, groupes s’intégrant et se superposant à toutes les échelles. Il faudrait examiner aussi, comme un Georges Friedmann a pu le faire pour l’entreprise industrielle, les problèmes et les rapports humains dans les bureaux : conséquences de l’immobilité physique, rituels de la note de service, érotisme des bureaux. Tout ceci peut sembler secondaire au lecteur qui croit que l’essentiel est toujours dans l’impersonnel. Passons. Je voulais simplement suggérer qu’il y a une psychologie de la domination, de l’autorité et de la servilité, dans un climat d’érotisme permanent propre aux bureaux.
III. Il y a bien, dans Socialisme ou Barbarie, un effort efficace pour faire sortir la pensée marxiste de sa gangue et l’adapter à l’évolution contemporaine.
Aujourd’hui, il ne suffit plus de critiquer les rapports capitalistes de production, ni de critiquer le système stalinien comme un système socialiste dégénéré.
Mais s’agit-il pour autant d’un système équivalent au néo-capitalisme ? Si l’U.R.S.S. et l’Amérique ont des traits communs de société bureaucratique et de société industrielle, jusqu’où peut-on pousser l’identification ? Nous entrons ici dans une zone confuse de la pensée marxiste, où les mots jouent en dernier ressort un rôle magique. S’agit-il d’un état qui n’a rien de socialiste (Socialisme ou Barbarie) d’un capitalisme d’Etat, d’un Etat socialiste dégénéré (trotzkisme) ou d’un socialisme d’Etat (Naville) ? Il nous faudra revenir sur ces questions. Disons pour l’instant que l’analyse de Socialisme ou Barbarie nous semble trop sommaire.
D’autre part, Socialisme ou Barbarie a le mérite de dégager les problèmes du pouvoir, alors que souvent la pensée marxiste reste fixée sur les déterminations économiques (propriété des moyens de production, destination de la plus-value, accumulation primitive de capital). Mais s’il est nécessaire de considérer que la puissance et l’exploitation demeurent plus que jamais les problèmes fondamentaux, il convient de ne pas négliger les conditions économiques et historiques concrètes dans lesquelles se posent les problèmes de la puissance et de l’exploitation.
Le marxisme para-stalinien a ignoré ou sous-estimé le phénomène de puissance et d’exploitation en U.R.S.S. au profit d’une vision économisto-déterministe fondée sur la nécessité de l’industrialisation et de l’accumulation primitive de capital. Il a « justifié » le stalinisme comme on pourrait justifier Louis XIV, Pierre Le Grand, ou comme Marx pouvait reconnaître le caractère progressif du capitalisme par rapport au monde feodal.
Mais n’y a-t-il d’autre critique de l’opportunisme des marxistes économistes-déterministes que le millénarisme de Socialisme ou Barbarie ? Socialisme ou Barbarie ne voit qu’une alternative : le vrai socialisme ou la barbarie. Cette alternative est la conséquence pratique d’une théorie qui oppose en bloc la bureaucratie aux masses ouvrières. Mais si la bureaucratie n’est pas une (de même, en 89, l’aristocratie et le clergé comportaient chacun une aile progressive), si elle est déchirée par les conflits entre les appareils, entre techniciens et parasites, entre libéraux et policiers, ne peut-on envisager une stratégie ouvrière qui utilise ces dechirements et ces contradictions ? Pour ma part, je pressens une alliance possible entre ouvriers et techniciens dans le système de la gestion ouvrière. Les événements de Pologne et de Hongrie nous montrent que la voie révolutionnaire est ouverte, lorsqu’il y a à la fois crise de l’appareil, alliance des intellectuels, des paysans et des ouvriers.
Certes, les castes dominantes, vouées à l’entredéchirement, dès que cesse la terreur absolue, se ressoudent dès qu’une poussée populaire massive les menace en bloc. Mais si l’on songe que la stratégie marxiste n’a pu être efficace que quand elle a analysé les contradictions du monde capitaliste afin de les utiliser pour ses propres desseins révolutionnaires, une action naïve ou ignorante risque de ressouder sans cesse le bloc dominant, alors qu’il s’agit d’élargir ses fissures. A théorie sommaire, action stérile – ou inaction. C’est pourquoi Socialisme ou Barbarie débouche, non pas sur une stratégie, mais sur une prophétie. Honneur aux prophètes du reste. Mais il faut plus.
Par ailleurs, Socialisme ou Barbarie reste hypnotisé par la classe ouvrière, écarte le problème des paysans, des commerçants, des artisans, des employés, des fonctionnaires, de ses analyses. D’où des perspectives schématiques, qui ignorent l’extraordinaire complexité des rapports entre les classes sociales, qui ignorent également tout programme pratique de réalisation du socialisme, soit dans le cadre capitaliste, soit dans le cadre stalinien.
A vrai dire, tout se ramène à l’opposition réelle, essentielle certes, mais abstraite dès qu’elle est isolée et figée du prolétaire et du bureaucrate. Les problèmes particuliers à chaque situation nationale sont ignorés aussi bien que la complexité et les interférences dans les structures sociales. Le plus grave est que cette perspective néglige totalement les problèmes capitaux du Tiers Monde, Asie et Afrique. Nous voudrions bien savoir en quels termes se pose, dans ce cadre, l’alternative socialisme ou barbarie.
Je crois que la critique intransigeante effectuée par Socialisme ou Barbarie est nécessaire. Je crois qu’il est nécessaire de maintenir l’exigence inconditionnée du socialisme total. Je crois même qu’une attitude aussi « utopique » est plus réaliste que le réalisme qui consiste à lécher les traces du fait accompli. Mais je crois également que nous sommes dans la transition et que les perspectives du socialisme total ne sont pas pour demain. Que les hommes ne pourront en une fois et une fois pour toutes lever l’hypothèque de la barbarie. Que les voies du socialisme ont été entachées de barbarie, et que les voies de la barbarie ont pu être colorées de socialisme. Que l’histoire progresse et régresse par des voies multiples, et qu’il faut pouvoir et savoir peser sur les points de régression comme sur ceux de progression.
Je suis pour ma part désormais également fidèle à l’utopisme et au pragmatisme. Je crois qu’il faut essayer d’assumer cette contradiction, en gardant la triple conscience du passé qui pèse sur l’humanité, du présent qu’il faut transformer, du futur qu’il faut exiger.
En un mot, Socialisme ou Barbarie va à l’essentiel, mais pour l’isoler et l’hypostasier.
EDGAR MORIN.
(1) Mes propres incertitudes actuelles m’empêchent de me prononcer sur le bien-fondé de la notion de classe bureaucratique. J’espère que nos amis, qui ont diversement réfléchi à la question, voudront bien apporter leurs points de vue dans Arguments.
(2) Il semble que, dans ce que certains camarades appellent le « cours Béria », la N.K.V.D. ait joué la carte libérale par rapport à l’appareil : libéralisme à l’égard des nationalités, politique de consommation, suppression des camps de concentration.
(3) Cette distinction m’a été suggérée par la lecture d’une étude, encore inédite, d’un camarade belge, André Frankin (Critique du non-avenir).
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Nedjib SIDI MOUSSA
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