Réponse d’Edgar Morin à l’enquête parue dans Evidences, n° 77, avril-mai 1959

1) La France est marquée politiquement par les caractères originaux de son XVIIIe siècle. Une aristocratie tente de regagner le pouvoir qu’elle a perdu sous Louis XIV, et fait barrage à l’évolutionnisme naturel de la bourgeoisie. Du coup : 1) les idées évolutionnistes se sont radicalisées et cette radicalisation a fourni les éléments d’une idéologie de « principes » qui peut déboucher finalement sur une idéologie révolutionnaire ; 2) la réaction aristocratique, en provoquant la convocation des Etats Généraux, a déclenché le processus de la révolution de 1789.
Depuis, la France est très fortement polarisée entre deux types d’idéologies : une idéologie ultra-réactionnaire, une idéologie radicale qui peut devenir révolutionnaire. Il n’existe pas en France, pendant tout le XIXe siècle, une prédominance durable d’un évolutionnisme modéré de droite ou de gauche. A l’alternance « molle » des Whigs et des Tories en Angleterre répond l’alternance « dure » des restaurations de « l’ordre » et des poussées révolutionnaires en France.
2) Au début du XXe siècle, le noyau idéologique de la droite est ultra-réactionnaire : il inspire l’Action Française monarchiste et, au niveau républicain, le traditionalisme de Barrès. La droite s’identifie avec le « nationalisme intégral » et l’antidémocratie.
3) Cette situation assez claire a été modifiée par l’apparition du Fascisme, qui prend des éléments idéologiques à la gauche socialiste ; par le développement du communisme stalinien après 1935, qui prend à la droite son vocabulaire chauvin. Elle se complique encore par la désagrégation du nationalisme intégral en certains secteurs de la droite traditionnelle (collaboration, européisme, atlantisme).
4) Aujourd’hui, les anciens critères idéologiques du mot droite et du mot gauche ont dérivé. On pourrait avancer des paradoxes qui contiennent chacun une part de vérité comme : « il n’y a plus de gauche » (puisque les anciens contenus de gauche sont atrophiés) ou : « il n’y a plus de droite » (puisque la vieille droite s’est décomposée). Des phénomènes nouveaux se sont développés, et ces phénomènes nouveaux, dans le désarroi actuel des esprits, sont par les uns catalogués à droite et par les autres à gauche.
5) Une des équivoques tient à ceci : la droite se définissait par la tradition, c’est-à-dire par le refus de l’évolution. Or, la conscience de l’évolution a sapé le traditionalisme idéologique : en France, la défense des privilèges ou des situations traditionnelles se place sur un terrain évolutionniste. En apparence, la défaite de la réaction est totale sur le plan des idées : les patrons sont « modernes », les banquiers sont « européens », les colonels sont pour une guerre « révolutionnaire » ou « l’émancipation de la femme musulmane ». Cette victoire totale de l’évolutionnisme, sur le plan du langage, serait une victoire totale de la gauche, mais en fait, cette situation correspond à un désastre total de la gauche.
6) Pourquoi ? Parce que l’ancienne gauche prétendait commander l’évolution, et dans un sens la commandait ; elle prenait l’initiative sur le plan de la laïcité en 1905, elle prenait l’initiative sur le front social en 1936. Or, aujourd’hui, les processus d’évolution échappent aux formations dites de gauche. Elles n’ont pu opérer la décolonisation ; elles n’ont pu provoquer l’essor de l’économie française après 1951 ; elles n’ont pu développer aucune antidote contre l’évolution bureaucratique, néo-capitaliste ou stalinienne.
7) L’esprit de gauche pourrait se définir, comme l’avait fait Malraux, par « l’esprit de fraternité opposé à l’esprit de hiérarchie ». Le désastre de la gauche est qu’elle ait accepté, d’une part, le principe de la domination capitaliste, d’autre part, le principe de la domination stalinienne. La gauche s’est dénaturée et gangrénée. Dans ce sens, la droite est partout.
8) Dans un autre sens, la division droite-gauche ressuscite : a) il y a une droite et une gauche au sein de l’évolutionnisme : la droite actuelle c’est l’évolution guidée par des « élites », des « cadres », des structures d’autorité et de hiérarchie ; la gauche actuelle, c’est l’évolution qui vise à la transformation du problème du pouvoir, c’est le courant de liberté et de libertarisme. b) Il y a une droite et une gauche au sein du conservatisme. La gauche veut sauver les îlots, les ferments et les structures de liberté, la droite veut, au contraire, sauver du passé les principes d’ordre et d’autorité. Mais la gauche est actuellement minoritaire, dispersée, disloquée. Elle n’a pas une conscience cohérente de sa propre mission.
9) Tout ceci pour vous dire pourquoi à mon avis les étiquetages de droite ou de gauche usités actuellement sont équivoques dans la mesure même où l’on prend au sérieux la différence philosophique et éthique qui distingue gauche et droite.
10) Ceci dit, le phénomène essentiel qui définit la situation française actuelle est celui-ci : depuis 15 années de guerres coloniales ininterrompues, l’armée française est hors de la société française et est devenue comme les légions du Bas Empire romain, la force réelle qui peut se retourner contre le pouvoir central et le briser. Le pouvoir central peut être brisé, parce que la mue sociologique française, qui tend à transformer ce pays sur le modèle des nations industrielles évoluées pétrifie les vieilles structures politiques sans pouvoir élaborer de nouvelles structures assez puissantes pour satisfaire les nouveaux besoins, réels mais encore trop faibles, qui naissent dans la société. Dans ces conduites, la jonction du lobby algérien et de l’armée tend à opérer une entreprise de colonisation de la France par l’extérieur, par son vieux militarisme déraciné et par son vieux colonialisme sud-africanisé. Cette entreprise extérieure a pu établir ses dispositifs intérieurs en ranimant les vieux ferments du bonapartisme et du chauvinisme, du fascisme, du poujadisme français. Cette entreprise va à contre-sens de toute l’évolution sociale du pays, mais elle a des chances réelles, malgré le courant économico-social contraire, de s’imposer en occupant le pouvoir, et en détruisant les structures démocratiques, d’autant plus que toute la vieille gauche et toute la vieille droite sont en crise. Le gaullisme s’efforce de surmonter cette alternative, mais en fait il subit cette contradiction. Il n’a pas résolu la crise ouverte le 13 mai, qui continuera tant que continuera la guerre d’Algérie. Tout ceci nous montre que la maladie profonde de la politique française pose des problèmes encore plus fondamentaux que ceux de l’alternance droite-gauche.
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Nedjib SIDI MOUSSA
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