Catégories
presse

Orient et Occident

Article signé Ali Ben Abd El Kader paru dans L’Ikdam de Paris, deuxième année, n° 2, décembre 1926-janvier 1927

Une grande inquiétude règne dans les chancelleries des puissances occidentales. La presse d’information et la presse officieuse de Grande-Bretagne, d’Italie, de France, d’Allemagne et d’ailleurs constatent avec effroi le développement des mouvements nationaux révolutionnaires qui agitent l’Orient.

Les craintes des pays colonisateurs sont amplement justifiées d’une part par les progrès croissants et la consolidation du pouvoir du gouvernement cantonnais de Chine qui, lentement, mais sûrement, assurera l’unité et l’indépendance de la Chine.

Les victoires successives des armées révolutionnaires chinoises ont leur répercussion directe sur tous les peuples opprimés. Partout la conscience nationale s’éveille et incite ces peuples pliés sous le joug du colonialisme à s’organiser et à employer la seule forme de lutte capable de les délivrer de leurs oppresseurs, assurer leur indépendance politique et économique : la lutte à main armée.

C’est la Syrie, le Riff qui n’ont pas désarmé. La première, malgré les affirmations du gouvernement ; le second, malgré l’exil d’Abd-el-Krim. Aussi malgré le silence de commande observé par la presse, ce sont encore les derniers événements de Java : là une vaste insurrection a éclaté.

Dans tous les pays asservis, la révolution nationale est en pleine fermentation. Il faut peu de chose pour mettre le feu aux poudres. Ce sont là des preuves qui nous montrent qu’il y a une volonté certaine des peuples opprimés de secouer le joug du dominateur.

On peut se poser les deux questions suivantes :

Ces peuples réussiront-ils ?

Et quand réussiront-ils ?

A la première question, nous répondrons hardiment : Oui !

A la seconde, il est plus difficile de répondre. Certes, des mouvements mal préparés ou prématurément déclenchés pourraient échouer, mais ces échecs ne feront que tremper plus profondément dans la lutte les peuples opprimés.

Le centre de gravité des mouvements nationaux révolutionnaires est en premier lieu en Chine. De la victoire des armées cantonnaises et l’unification de la Chine sous la direction du gouvernement national centralisé dépend pour une grande partie la libération des autres peuples colonisés.

D’autre part, un autre facteur joue aussi un grand rôle et règle plus ou moins la marche des peuples opprimés vers leur libération.

Si nous examinons la situation politique des grandes puissances colonisatrices, il ne nous échappe pas que les antagonismes entre France et Italie, entre France et Allemagne, entre toutes ces puissances et l’Angleterre, entre l’Angleterre et les Etats-Unis d’Amérique, conduisent inéluctablement à une nouvelle guerre européenne. Ce sera une guerre de débouchés et surtout une guerre de possessions coloniales.

L’Italie impérialiste, sous la dictature du sanguinaire aventurier Mussolini, rêve d’une renaissance de l’empire romain. Elle trouve que la France délient une trop grosse part de colonies et menace de lui en reprendre quelques-unes, de gré ou de force. La situation diplomatique est très tendue ; des deux côtés de la frontière des Alpes, les armées sont prêles à s’entrechoquer, les unes poussées par des criminels qui exploitent les richesses et les peuples de l’Afrique du Nord, les autres poussées par un homme orgueilleux que la fatalité pousse ou à la chute ou à une guerre pour le grand malheur du peuple italien.

Et vous, Algériens, Tunisiens, Marocains, qu’allez-vous devenir ? Le tonnerre gronde, bientôt c’est l’orage qui s’abattra sur vous. Pour vous, il n’y a qu’un moyen : c’est de vous organiser, de vous grouper, afin de vous préparer à la faveur des rivalités de vos oppresseurs, pour dire, le moment venu : Plus de joug français, encore moins de joug italien … C’est notre indépendance qu’il nous faut!

ALI BEN ABD EL KADER.


[sinedjib.com] est librement accessible depuis 2012 afin de faire connaître mon actualité et partager des textes issus de mes recherches. Chaque jour ou presque, je retranscris des articles ou documents qui concernent les luttes pour l’émancipation.
Pour soutenir cette démarche, vous pouvez vous abonner et relayer le contenu de [سي نجيب]. Vous avez aussi la possibilité de vous procurer mes livres, comme mon nouvel ouvrage, Le Spectre du colonialisme, disponible dans toutes les bonnes librairies.

Nedjib SIDI MOUSSA