Article de Messali Hadj paru dans El Ouma, cinquième année, n° 43, septembre-octobre 1936

En marge du Congrès Musulman Algérien
Si j’étais un professeur acharné, et ayant pour élève le peuple algérien, je lui donnerais à conjuguer le verbe organise-toi sur tous les temps et tous les tons.
Ce brave peuple, fier, courageux et généreux, manque totalement d’organisation.
Certes, il y a des groupements, des associations multiples, il y a également des cercles, où se réunit la jeunesse. Il y a aussi des confréries et des organisations sportives, mais toutes ces associations n’ont aucun sens véritable d’organisation et de direction. C’est regrettable, mais on est obligé de convenir qu’en Algérie, jusqu’à maintenant, il n’y a pas d’organisation politique pour prendre la défense du peuple algérien. Seule, l’Etoile Nord-Africaine a maintenu sous les gouvernements réactionnaires ses multiples sections dans toute l’Algérie.
Aujourd’hui, ces sections manifestent une grande activité politique et commencent, malgré des difficultés énormes, à pénétrer dans toutes les couches sociales du peuple algérien.
En dehors de l’activité organisée de l’Etoile Nord-Africaine, il n’y a point d’organisation digne de ce nom, et je vais le démontrer.
Il y a une maladie en Algérie, cette maladie s’appelle la maladie des élus et des élections. Toute l’activité, et toute l’organisation, et tout l’espoir du peuple algérien se trouve bloqué autour des élections municipales, aux conseillers généraux et aux délégations financières. A cette occasion, l’Algérie connaît une période électorale fiévreuse qui dure trois mois avant et un mois après les élections. Une fois les candidats élus, la température électorale baisse et le silence couvre de son linceul noir la misère, l’ignorance et l’exploitation.
J’ai parlé aussi bien au peuple de cette question, qu’aux élus eux-mêmes, et ils ont été obligés de reconnaître la faiblesse mortelle qui est l’inexistence du sens de l’organisation.
Le candidat le plus intelligent, le plus sincère, lorsqu’il est battu par un adversaire genre béni-oui-oui, se contente de se retirer et de vivre dans le silence en maudissant le peuple de n’avoir pas apprécier sa valeur et ses capacités.
Toute l’activité, pour lui, consiste en deux mois d’activité autour des élections. Le malheur et le danger sont autour de ces élections. Jusqu’à aujourd’hui, on n’a jamais vu un candidat battu créer, autour de son programme politique (quand programme il y a), une organisation ou un semblant d’organisation pour grouper ses électeurs égarés, pour leur démontrer sa bonne foi, son désintéressement et le but poursuivi par lui de réunir le peuple, de l’instruire et de l’éduquer politiquement pour le préparer, non seulement aux élections futures, mais à la lutte quotidienne pour défendre ses propres revendications.
Il y a une autre maladie, maladie que j’appellerai la maladie des intellectuels. Les intellectuels ont une mauvaise conception du peuple, et ce dernier ne les intéresse que dans la mesure où il peut leur procurer des sièges. L’intellectuel, en Algérie, qu’il soit médecin, avocat, instituteur, professeur ou ingénieur, croit dur comme fer que, parce qu’il sait coucher noir sur blanc, que les paysans, les ouvriers, les petits commerçants doivent le porter en triomphe et déposer entre ses mains toute la destinée du pays sans qu’il fasse le moindre travail d’éducation et d’organisation.
Chez le peuple, existe également la même conception dans le sens contraire, c’est-à-dire que, lorsque les élections sont terminées, le peuple se retire, croyant avoir fait tout son devoir. D’après le peuple, les élus doivent défendre et obtenir les revendications immédiates qui ont été agitées devant lui pendant la période électorale. L’électeur croit fermement que sa mission est finie lorsqu’il a déposé son bulletin dans l’urne du scrutin et ne pense, ni à continuer la lutte sur le terrain de l’organisation, ni à contrôler l’élu.
L’élu ne veut aucunement, et sous aucun prétexte, être contrôlé. Il ne fait jamais aucun compte rendu et il ne daigne pas s’abaisser à faire une tournée chez les ouvriers et les fellahs pour les organiser et s’inquiéter de leur sort. La misère du peuple, son exploitation, la répression permanente ne l’intéresse pas.
L’élu croit et dit : le peuple m’a élu, m’a fait confiance, il n’a plus aucun droit de contrôle sur mon action et je ne dois lui en rendre aucun compte. Si l’élu ne s’intéresse que très peu de la population citadine, il s’intéresse encore et bien moins de la population rurale, qui je se trouve livrée, pieds et poings liés au bon plaisir des colons.
D’une façon générale, les intérêts du peuple algérien, qui sont sacrifiés, repoussés par l’Impérialisme, se trouvent très mal défendus par l’élu qui, lui-même, ne dispose d’aucune force organisée, d’aucun moyen de défense sérieux, même quand ce dernier est sincère et animé de bonnes intentions à l’égard de ses électeurs.
La situation actuelle, très critique à tous les points de vue, ne peut durer, et, maintenant plus que jamais, un parti politique s’impose au peuple algérien pour sortir de cette anarchie, de ce désordre et de ce guêpier que l’Impérialisme français lui a tendu, car les élus, le mode d’élection, ont retardé l’évolution et l’émancipation du peuple algérien d’au moins trente ans.
Par conséquent, ce cercle vicieux dans lequel piétine indéfiniment le peuple algérien, doit être brisé. Le salut le bonheur, la dignité, la liberté sont dans l’organisation, donc, peuple algérien, si tu veux vivre et vaincre, organise-toi.
Cette organisation existe, elle s’appelle l’Etoile Nord-Africaine, elle mène la bataille depuis dix ans, et c’est elle seule qui a sauvé l’honneur de l’Algérie, aux moments les plus critiques de son histoire, et également au moment où tout le monde se taisait, elle seule a élevé la voix pour protester contre les horreurs de l’Impérialisme et a osé, avec courage et dignité, rappeler le peuple arabe à son devoir national.
Cette organisation fait appel à vous, à votre sentiment patriotique et islamique pour vous dire que c’est bien le moment de vous organiser, de vous grouper, de vous unir solidement, pour jouer le rôle qui s’impose à vous. L’occasion qui s’offre à nous actuellement est unique, les circonstances actuelles sont favorables à nos revendications et à notre émancipation.
Individuellement, nous porterons la responsabilité sur nous si nous commettons le crime de laisser passer ce moment qui ne se présente pas souvent. L’Etoile Nord-Africaine a des sections dans toute l’Algérie, adhérez à ces sections, renforcez-les, facilitez leurs tâches par la bonne parole, donnez-leur le moyen d’existence et ne faites rien qui puisse arrêter la marche du mouvement, ne serait-ce qu’une seconde.
Mes frères, je voudrais pénétrer dans votre cœur pour vous ancrer l’amour de votre Patrie, la dignité et l’amour de l’Organisation, qui, seule, est capable de sauver notre pays de cette honte et de cette pieuvre qui voudrait étouffer notre existence.
MESSALI HADJ.
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Nedjib SIDI MOUSSA
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