Article de René Maran paru dans La Jeune République, 34e année, janvier 1954

Alarmé, dès la Libération, par la surabondance de faits qui contredisaient toutes les mesures libérales prises en 1944 par la Conférence de Brazzaville touchant la politique que notre pays devait suivre désormais en matière coloniale, j’ai publié, dans le numéro de la revue « Europe » du 1er mai 1946, les lignes que voici :
« Depuis la Conférence de Brazzaville, qui s’est tenue du 30 janvier au 8 février 1944, tous les ministres de la France d’Outre-Mer qui se sont succédé rue Oudinot, tous les ministres de la Guerre qui ont siégé rue Saint-Dominique, ont traité ou toléré qu’on traitât, citoyens ou sujets, les gens de couleur avec un racisme et un cynisme tels qu’on y sent nettement le machiavélique désir de pousser les Nord-Africains, les Indochinois, les Aofiens, les Camerounais, les Aéfiens et les Malgaches à la révolte, afin de pouvoir noyer cette révolte dans le sang, et retirer à tout jamais à l’ensemble des colonies françaises, non sans prendre l’Univers à témoin de la grandeur d’âme de la France et de l’indignité de ses territoires d’outre-mer, les jésuitiques et réticents avantages qu’on avait feint de leur accorder. »
Rien, jusqu’à présent, n’a démenti les prédictions que j’avais faites en 1946. Des troubles larvés, dont la gravité ira sans doute s’amplifiant avec le temps, émeuvent de fois à autre, de façon sporadique, l’A.O.F., le Cameroun et l’A.E.F. Nul n’ignore, d’autre part, qu’on a fait entendre raison aux Malgaches en massacrant près de cent mille des leurs, ni que de sanglantes échauffourées défraient périodiquement la chronique de la Tunisie et du Maroc. Ce qui se passe en Indochine, depuis sept ans, est enfin devenu de notoriété publique.
Il est probable que la France disposerait moins facilement du Maroc et de la Tunisie, ainsi que des noires populations de l’A.O.F., du Cameroun et de l’A.E.F., que travaillent de courtes effervescences assez souvent justifiées, si elle n’usait aussitôt de représailles qui ne le sont pas toujours. Quant à l’Indochine, il n’est pas douteux que nos malheureuses troupes en seraient rapidement chassées, si l’armée du Viet-Minh parvenait un jour à faire entrer dans son jeu tant soit peu de cette aviation, de ces tanks et de ces bombes au napalm qu’on lui prodigue avec cette générosité naturelle aux nations civilisées, quand elles prennent leurs adversaires moins bien armés pour cobayes.
A qui cherche à s’expliquer l’étrange situation où est placé notre pays depuis la fin de la deuxième grande guerre mondiale, on ne peut donner que trois raisons, toutes trois solidaires. La première dérive en droiture des séquelles laissées chez nous par les doctrines hitlériennes ; la seconde, des préjugés raciaux que les Etats-Unis s’appliquent à implanter partout où ils s’installent ; la troisième, du racisme et du colonialisme français. Contrairement, en effet, à ce qu’on affirme un peu trop à la légère, le racisme et le colonialisme français ne font que croître et embellir. C’est un fait qu’ils sont plus réels, plus solides, plus puissants que les profanes ne consentent d’ordinaire à l’admettre. Et d’abord deux remarques, qui paraissent, à première vue, hors du sujet abordé ici. La haine de l’homme de couleur est générale aux Etats-Unis. Où se manifeste-t-elle, où s’extériorise-t-elle avec le plus de virulence ? Dans les Etats du Sud, c’est-à-dire dans ceux qui formèrent, jusqu’au moment où Napoléon les eût vendus aux Etats-Unis, une enclave française, ou, si l’on préfère l’image historique que voici, un pistolet braqué au cœur de la grande nation qui, par deux fois, a de toutes ses forces contribué à sauver la France et sa civilisation de l’esclavage.
Seconde remarque, qui tend à prouver, comme la première, que le Français change du tout au tout en changeant de climat. Qui personnifie, à l’heure actuelle, le mainteneur le plus acharné de l’apartheid, en Afrique du Sud ? Le Dr Malan. Or le Dr Malan descend d’une de ces familles françaises protestantes qui durent s’expatrier en Hollande au lendemain de la Révocation de l’Edit de Nantes, et qui émigrèrent plus tard en Afrique du Sud.
Peut-être convient-il de faire remarquer aussi l’irrécusable influence qu’exercèrent sur notre amour-propre national les conquêtes coloniales faites par la France de 1830 à 1930, conquêtes où elle retrouva, malgré la sombre éclipse de 1870, la fierté et l’orgueil qu’elle avait momentanément perdus à Waterloo et à Sedan.
La première des deux grandes guerres mondiales l’a plongée dans la lassitude et le dégoût, à mesure qu’elle prenait mieux conscience qu’elle n’avait remporté sur l’Allemagne qu’une victoire à la Pyrrhus, et qu’elle aurait été irrémédiablement écrasée par sa rivale sans l’aide conjuguée de l’Angleterre, de l’Italie, des Etats-Unis, et, tant qu’elle dura, de la Russie des tsars.
Vinrent le second effondrement de notre pays en mai 1940, l’invasion allemande, les affres, les cruautés, les humiliations de l’occupation, et, finalement, sa libération, grâce aux efforts menés de front par l’Angleterre, les Etats-Unis, l’U.R.S.S. et les résistants de l’intérieur, grâce aussi aux contingents de l’armée française née au Tchad et définitivement formée en Afrique du Nord. Celle-ci comprenait, en janvier 1944, 530.000 hommes, dont 340.000 étaient ou des Nord-Africains ou des Français de couleur.
On a vu alors pour la première fois, je crois, dans l’histoire des peuples et des races, des « protégés », des « sujets », des « colonisés », sacrifier leur vie pour protéger leurs protecteurs de la veille et les libérer de la colonisation germanique dont ils avaient commencé à goûter les douceurs.
Il semble que le grand colonat des territoires français d’outre-mer, le moyen et le petit aussi, sans oublier, il va de soi, les fonctionnaires, qui la plupart du temps ne sont là que pour faire exécuter ou exécuter leurs ordres, ne soient pas encore revenus de ce séisme socialo-racial, et souffrent, depuis lors, d’un incoercible complexe d’infériorité.
Qui veut être payé d’ingratitude n’a généralement qu’à obliger de bon cœur son prochain dans l’embarras. C’est ce qui dresse à l’heure actuelle, en Afrique blanche comme en Afrique noire, en Indochine comme à Madagascar, les féodalités françaises de tous ordres contre leurs sauveteurs d’hier. De là vient qu’elles font pression sur nos dirigeants pour qu’on mate avec la plus extrême rudesse, en prenant, si besoin, exemple sur Oradour, les plus faibles et les plus désarmés. On se revanche ainsi de la reconnaissance qu’on leur doit. On leur fait payer de la sorte les mortifications subies au temps où il fallait ployer l’échine sous la botte du « Peuple des Seigneurs ». C’est en cela, du reste, que le racisme colonialiste français n’a rien, absolument rien à envier aux théories malano-hitlériennes et aux préjugés raciaux propres aux Etats-Unis.
J’ai cru qu’il était de mon devoir de brosser ce tableau amer et dur. Il a été peint par un homme habitué à ne pas se payer de mots et à qui on ne fera jamais prendre des vessies pour des lanternes, ni la bogue d’une châtaigne pour son amande.
N’ayant jamais eu d’ambition, je ne demande qu’à vivre libre, à mes risques et périls. Mais j’aime la France, l’ai toujours aimée et cherche, chaque fois que je peux le faire, à la prévenir des dangers capables de menacer sa sécurité.
Le racisme et le colonialisme sont, pour elle, les pires de tous ceux qui menacent son destin. Si elle n’y prend garde, si elle n’y met le holà avec la plus implacable fermeté, ils consommeront sa perte.
René Maran.
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Nedjib SIDI MOUSSA
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