Article de René Maran paru dans Le Droit de vivre, 15e année, n° 186, novembre 1947

ON a beaucoup parlé, au cours de ces derniers mois, des regrettables incidents dont Madagascar a été, ou continue à être, le théâtre. Depuis des semaines et des semaines, la majeure partie de la presse française ne cesse de fulminer des bulles d’excommunication contre les indigènes de la grande île. Elle a brossé le cruel tableau des atrocités dont ceux-ci s’étaient rendus coupables. Les rares voix qui se sont élevées pour prendre leur défense ont été aussitôt couvertes par les huées des grands colons européens. On ne saurait cependant oublier les fautes que ces derniers ont commises. Le moment est venu de les rappeler. Toutes, comme on va le voir, se fondent sur un racisme qui n’a rien retenu des leçons de l’histoire rien compris des causes profondes qui ont provoqué l’effondrement du nazisme.
Il ne semble pas exagéré d’affirmer que la plupart des mouvements de révolte qui ont eu lieu dans certains territoires de l’Union Française au lendemain de notre libération et de la victoire ont pris naissance à Paris, grâce au manque de doigté politique et à l’impéritie de l’homme que le ministère de l’Information avait nommé, en 1944, après approbation de la direction politique du ministère de la France d’outre-mer, directeur des émissions coloniales de la Radiodiffusion française.
A cette époque, la France entière ne savait que faire pour prouver sa gratitude aux gens de couleur qui avaient tant contribué à son salut. M. René Pléven, tout plein du grand souvenir de Félix Eboué, ne pensait, c’est une justice à lui rendre, qu’à honorer sa mémoire, en associant de plus en plus étroitement au même destin la France et ses colonies. Certains de ses collaborateurs les plus proches, petits commis de peu d’envergure, tout pétris de colonialisme mais se prenant pour de grands politiques, pensaient, par malheur, tout autrement.
Les partis politiques s’étaient cependant reformés en un tournemain. Chacun cherchait à s’assurer des leviers de commande. Le nouveau directeur des émissions coloniales de la Radiodiffusion française, M.R.P. de stricte obédience, estima, soutenu qu’il était peut-être dans ses desseins par M. Bidault, le « cher petit homme » que nous avons comme ministre des Affaires étrangères, qu’il se devait de remplir de ses ouailles la plupart des services qu’on venait de placer sous ses ordres.
Il ne pouvait parvenir à ses fins qu’en se séparant de la douzaine de gens de couleur – Indochinois, Aofiens, Antillais et Malgaches – employés, dans ce temps-là, par cet organisme. Ceux-ci furent avertis de ce qui se tramait contre eux par des dactylographes indignées d’avoir surpris des phrases comme celle-ci : « Nous n’avons rien à faire avec des gens pareils. Ils sont trop loin de nous. Les plus instruits d’entre eux ne pourront jamais ni nous être comparés ni nous comprendre », ou comme telles autres de même mouture.
Un incident, qu’il avait cherché, permit au directeur des émissions coloniales de démissionner d’office, le 15 janvier 1945, ces Indochinois, ces Aofiens, ces Antillais et ces Malgaches. Par lettre que je fis tenir le lendemain à MM. Giacobbi, ministre de la France d’outre-mer, Teitgen, ministre de l’Information, et Guignebert, directeur général de la Radiodiffusion française – lettre à laquelle personne n’a d’ailleurs jamais répondu – je donnai très nettement à entendre à nos dirigeants – gouverner, c’est prévoir, n’est-ce pas ? – que ce méfait du racisme colonialiste, si on ne s’empressait d’y mettre bon ordre, ne pouvait manquer de porter des fruits dangereux.
Qui ne se rend compte, aujourd’hui, qu’on a eu tort de ne pas tenir compte de ma protestation désintéressée ? Et pourquoi ne révélerai-je pas, à présent, puisque tout le monde se plaît à l’accabler, que parmi les gens de couleur jetés littéralement à la rue, le 15 janvier 1945, figurait alors Joseph Rabemananjara, dont ses congénères ont fait un député, et qui est devenu depuis si tristement célèbre ?
Voila où peut nous mener le racisme imbécile. Celui qui sévit à Madagascar est tout aussi néfaste. Est-il bien nécessaire de le prouver ? Il y a treize ou quatorze mois, le jeune administrateur adjoint Robert Eboué, fils du glorieux Félix Eboué, gouverneur général de l’Afrique Equatoriale Française, est mandé à Tuléar par son commandant de cercle. Dès son arrivée dans cette ville, cherchant un endroit où se loger, il se présente dans trois ou quatre hôtels tenus par des Réunionnais. Partout la même réponse. On regrette de n’avoir rien pour lui. Tout est plein depuis plusieurs jours.
La vérité est tout autre. En effet, Robert Eboué a appris, par la suite, que des voyageurs européens, arrivés après lui à Tuléar, avaient trouvé gîte et couvert dans ces mêmes hôtels que sa seule apparition avait suffi à remplir.
La honte soit sur ces mauvais Français de Réunionnais, qui ont agi de la sorte envers ce jeune fonctionnaire, parce qu’il était noir ! En ne faisant pas grâce au nom illustre qui est le sien, ils ont injurié la France et craché sur le général de Gaulle et M. René Pléven.
Ces deux faits sont aussi éloquents que significatifs. Tous deux méritent d’être un instant médités. Tous deux sont porteurs de ces germes de haine qui peuvent infecter les gens de caractère rancunier ou coléreux. Rabemananjara était à la fois l’un et l’autre. Ne gagnant que huit mille francs par mois aux émissions coloniales de la Radio, il a trouvé excessif que son directeur ait eu besoin de sa solde, et de celle des gens de couleur qui l’entouraient, pour la porter à douze ou quinze mille francs par mois, plus les honoraires de sa clientèle aryenne. On voit le beau, l’admirable résultat qu’il a obtenu ? La rancune et la vengeance du député malgache coûtent, chaque mois, des millions à la France.
Mais il y a aussi le cas de Robert Eboué. Peut-être les Malgaches sont-ils à bout de patience d’être toute leur vie traités comme les Réunionnais de Tuléar ont traité le fils de mon vieil ami ? Il est probable que tous les torts ne sont pas de leur côté. Les Européens, et plus particulièrement les colons ont les leurs. Pourquoi ces derniers n’ont-ils cessé de tout mettre en œuvre, dès son arrivée à Madagascar, pour boycotter les mesures que la IVe République avait chargé M. Marcel de Coppet d’y appliquer ? Ne parlaient-ils pas de le pendre ou de le jeter à la mer ? Certains d’entre eux ne donnent-ils pas plus ou moins dans une sorte de séparatisme antifrançais ? Certains d’entre eux ne tournent-ils pas leurs regards vers certaines nations étrangères ?
Seule une enquête, menée en toute impartialité, pourrait séparer le bon grain de l’ivraie. La couleur blanche de la peau ne signifie plus la force. Les Français de couleur ont payé de leur sang pour le savoir mieux que quiconque. Et aussi que la force n’a jamais signifié de droit.
René Maran.
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Nedjib SIDI MOUSSA
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