Article de Paul Nizan paru dans La Jeune révolution, n° 9, décembre 1933

La crise mondiale du capitalisme entraîne une crise générale de la culture et des idées. La mort apparaît à tous les tournants de la vie bourgeoise. Ce n’est pas seulement une mort de l’économie, c’est une mort d’une culture ancienne. Les clercs de la bourgeoisie sentent venir la mort et essayent de la conjurer par des moyens condamnés à l’échec.
La foi dans la permanence et la force du capitalisme disparaît. Personne n’ose désormais proclamer sa confiance dans une forme de civilisation qui n’aboutit qu’à la misère et à l’angoisse. Mussolini lui-même annonce la fin du capitalisme. Dans tous les pays du monde paraissent des livres bourgeois qui parlent du déclin et de la ruine. Tous les pays du monde ont aujourd’hui des imitateurs de Spengler et de son « Untergang des Abendlandes ». Et les utopies réactionnaires essayent de conjurer la catastrophe. Sur le plan idéologique, les fascismes allemand ou italien sont des utopies réactionnaires qui veulent masquer les efforts désespérés du capitalisme en face de la révolution menaçante.
La science, la philosophie bourgeoise sont entraînées dans la catastrophe. Comme le progrès technique et scientifique qui fut une part éminente de la mission bourgeoise est arrêté, comme tout progrès de cet ordre accroit les contradictions où le capitalisme se débat, la science effraie la pensée bourgeoise. La bourgeoisie doute de la science et la condamne. Dans un article récent de la « Rundschau », A. Fogarasi parlait d’une « fuite devant la science ». Le terme mérite d’être repris. Mais quand on fuit, c’est pour aller quelque part : alors, on fuit vers la mystique, on condamne le rationalisme « abstrait » comme MM. Aron-Dandieu, on voue à la même condamnation le rationalisme capitaliste et le rationalisme « marxiste », on édifie une mystique du « concret ». On invente plus d’une mystique ; en Allemagne cette fuite devant la connaissance prend les formes brutales de la réaction médiévale : le sang et le sol. Le ministre Darré succède à la grande philosophie allemande. La philosophie officielle aujourd’hui de M. Heidegger systématise la fuite devant la connaissance : elle substitue à l’univers de la connaissance un petit monde étroit, où une fausse profondeur remplace l’ampleur, l’étendue du savoir scientifique. En France ces mystiques se cherchent sur les ruines des philosophies rationalistes de la démocratie bourgeoise : Bergson vieilli retrouve des idées analogues à celles de Heidegger et parle de Dieu ; les jeunes fascistes des revues cherchent des cautions mystiques dans Nietzsche ou dans Péguy, en attendant le recours pur et simple à la religion de Rome. Ces Français qui veulent retrouver la tradition de Jeanne d’Arc font appel au philosophe N. Berdiaeff, grand penseur des jeunes Russes blancs. En Angleterre, les savants reculant devant les conséquences de leur science trouvent Dieu au bout de leurs lunettes d’astronomes. Et Russell peut dire d’eux dans son livre : « The Scientific Outlook » :
« Ce que ces savants apportent aux idées religieuses traditionnelles ne leur appartient pas en qualité de savants, mais en qualité de bons bourgeois, qui tremblent pour leur propriété. La guerre et la révolution russe ont fait des conservateurs de tous les gens craintifs et les professeurs, d’ordinaire, sont par tempérament des couards. »
La crainte, la peur, l’angoisse, l’inquiétude ne caractérisent pas pour rien la philosophie la plus nouvelle d’aujourd’hui, la pensée de Heidegger. L’angoisse sociale se dissimule mal sous les masques flatteurs de l’angoisse métaphysique.
Ailleurs, la fuite devant la science aboutit à la mystique psychanalytique. Les mystères de l’analyse détournée de son sens scientifique primitif fournissent de merveilleux thèmes d’évasion et dispensent de poser les problèmes réels de la révolution ou du fascisme. Quand Jean Bernier fait sur le modèle des utopies industrielles bourgeoises un plan « d’économie libidinale dirigée », il répète les ruses des hégéliens de gauche attaqués par Marx qui substituaient à la lutte contre le monde réel la lutte contre les phrases de ce monde. Les recours à toutes les mystiques, si « révolutionnaires » qu’elles puissent paraître, traduisent simplement les desseins les plus conservateurs et dispensent aisément de reprendre en 1933 les leçons de Marx sur la nécessité de transformer le monde et non les interprétations du monde. Toute mystique est réactionnaire.
Cette fuite devant la connaissance facilite encore la fabrication des « mythes ». Les Nazis font des mythes ; les fascistes de Rome font des mythes. Ils les font consciemment. Ainsi le journal catholique-fasciste « 1933 » répand le mythe de la jeunesse. Ainsi la revue « Ordre Nouveau » répand le mythe du concret. Ces mythes vont foisonner autour des mythes centraux de la « Personne » et de « L’Esprit ». Au sommet des mythes trônera demain le mythe de la violence. Ce mythe qu’un Spengler résume parfaitement bien quand il écrit :
« Dans l’histoire véritable, Archimède avec toutes ses découvertes scientifiques est bien moins important que ce soldat qui le frappa lors de la prise de Syracuse. »
Mussolini découvre assez la signification des mythes, lorsqu’après avoir déclaré au Parlement italien : « L’Etat, c’est les carabiniers », il écrit dans son livre : « Le Fascisme » :
« L’Etat fasciste, forme la plus élevée et la plus puissante de la personnalité, est une force, mais une force spirituelle … On ne peut donc pas le limiter à de pures fonctions d’ordre et de protection comme le voulait le libéralisme … Son principe … pénètre au plus intime de l’individu et dans le cœur de l’homme d’action comme du penseur, de l’artiste comme du savant : c’est l’âme de l’âme. »
Et dans l’Encyclopédie italienne, il dit encore que l’Etat est une « volonté éthique universelle », « une conception spiritualiste de la vie », « une représentation religieuse du monde ». On comprend facilement qu’il puisse aussi déclarer cyniquement : « Nous avons créé un mythe. Le mythe est une foi et une passion. Il n’est pas nécessaire qu’il soit une réalité ».
Un des caractères essentiels de toute idéologie fasciste sera donc la négation sceptique de la science, du progrès scientifique et technique et l’affirmation de valeurs mystiques et mythiques destinées à dissimuler l’effort même du capitalisme déclinant pour maintenir par la force sa domination et écarter la menace de la poussée révolutionnaire. Toute idéologie fasciste est contrainte d’affirmer que le développement « en profondeur » dans le sens de l’intuition et de l’instinct doit remplacer le travail progressif de la technique et de la science. Toute idéologie fasciste proclame malgré elle les limitations et l’impuissance de la pensée bourgeoise. Quand la science devient impossible, quand les pas en avant sont interdits, il ne reste plus de ressources apparentes que dans le repli sur soi de l’Esprit. L’onanisme intellectuel est l’envers de la violence de classe.
Paul Nizan

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Nedjib SIDI MOUSSA
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