Catégories
revues

Maxime Rodinson : Israël, une lutte de libération nationale ?

Article de Maxime Rodinson paru dans Partisans, n° 21, juin-juillet-août 1965, p. 34-40

Lors d’une réunion organisée le 14 mai dernier par l’Union Générale des Etudiants Palestiniens (en collaboration avec les autres organisations estudiantines arabes), à l’occasion de l’anniversaire de la création de l’Etat d’Israël, un court exposé que j’ai prononcé a amené des contradictions intéressantes. Elles posent en effet un problème théorique important et un problème d’action politique primordial. C’est en réalité une interrogation que le mouvement national arabe pose à la gauche européenne et non-arabe en général.

L’opinion que j’exprimais représentait en fait le point extrême jusqu’où veut aller la majorité de la gauche non-arabe dans le soutien aux aspirations nationales arabes. Dans l’état actuel de la question (l’attitude ultérieure du gouvernement israélien pourrait tout faire changer), ne veulent aller au-delà que l’extrême-gauche pro-chinoise et les individus, fussent-ils d’extrême-droite, atteints par le « complexe de Lawrence » c’est-à-dire prêts à s’identifier aux Arabes et à combattre pour toutes les causes arabes sans en examiner la valeur. Encore, malgré la position de principe récemment affichée par le gouvernement chinois, beaucoup d’adeptes des thèses chinoises ne semblent pas prêts à le suivre sur ce point comme le montre au moins leur silence embarrassé.

Lorsque les contradicteurs en question (ce furent ce soir-là un Français et deux Arabes) relèvent une incohérence dans mes propos, il s’agit donc de savoir en réalité si c’est la gauche non-arabe, sensible à la justesse des thèses arabes, qui n’ose pas aller jusqu’au bout de sa pensée. Et même, ce qui est plus grave, s’il n’y a pas là encore une manifestation d’européo-centrisme, donc de racisme camouflé. La complaisance envers l’Etat d’Israël pourrait masquer un choix, une sympathie inavouée, pardonnant à un peuplement européen (au moins dans ses éléments dirigeants) ce qui n’a pas été pardonné à d’autres (pourtant encore plus européens !). Au maximum, chez les Juifs comme moi, on pourrait soupçonner une résurgence d’un patriotisme juif, plus ou moins refoulé pendant longtemps, mais se manifestant à nouveau par sursaut devant les ultimes conséquences des positions prises.

La question se pose réellement et a de grosses implications théoriques. Je suis reconnaissant à ceux qui m’ont poussé à la formuler nettement.

UNE LUTTE DE LIBÉRATION NATIONALE ?

Pour qu’aucun doute ne subsiste chez les Arabes qui pourront lire cet article isolément, je résume très brièvement ici les thèses que j’ai développées ailleurs depuis une dizaine d’années, et que je ne renie pas sauf certaines formulations « staliniennes » (1). Ce sont d’ailleurs tout simplement les thèses communistes essentielles, celles de l’époque où le communisme représentait la seule aile conséquente du mouvement socialiste. Et sur ce problème les intérêts d’Etat de l’Union Soviétique non plus que les déviations idéologiques du stalinisme ne venaient troubler l’analyse.

Le sionisme représente un mouvement nationaliste d’un type particulier. Dans le milieu juif européen du XIXe et du début du XXe siècle, il représentait une option, détournant les énergies des masses juives plus ou moins persécutées et discriminées de la lutte directe contre les Etats persécuteurs vers une « utopie » nationale, la création ex nihilo d’un Etat dont importait seul le caractère national juif. D’où la faveur dont cette option bénéficia de la part d’antisémites avérés qui partageaient sa thèse essentielle : le caractère étranger des Juifs en Europe (2). De plus, tirant parti, pour bénéficier d’un soutien de masse, des aspirations religieuses encore vivantes chez les Juifs d’Europe orientale, le sionisme était amené à revendiquer un territoire, la Palestine, occupé par un autre peuple, les Arabes. Seule une démarche de caractère nettement mythologique pouvait attribuer des droits sur cette terre à des populations telles que les Juifs européens. Pour aboutir à son but, l’emprise sur la Palestine, le mouvement sioniste était fatalement conduit à se situer dans le cadre de l’expansion européenne aux dépens des peuples des autres continents. Ce fut donc typiquement un mouvement « colonialiste » quelles qu’aient pu être les aspirations socialistes d’un grand nombre de sionistes militants et conquérants. Ce socialisme était d’ailleurs surtout à usage interne, national, débouchant très rarement sur une vision internationaliste du problème.

Il est vrai que les Arabes, au début de leur mouvement national, ont aussi utilisé, pour parvenir à leurs fins, les impérialismes et qu’ils ont manifesté encore moins de tendances internationalistes. Mais, sous la forme de maturité que ce mouvement était nécessairement amené à prendre, une contradiction fondamentale l’opposait à ces impérialismes et il a été poussé à se dresser contre eux. Au contraire, les aspirations à long terme du nationalisme sioniste sous sa forme dominante l’ont poussé à s’accorder avec les impérialismes qui, seuls, pouvaient lui fournir un appui contre les aspirations nationales arabes auxquelles il s’oppose. L’Etat d’Israël, aboutissement du mouvement sioniste, a été amené à constituer un appendice du système impérialiste mondial par lequel les nations industriellement développées tirent parti de leur supériorité économique pour dominer et expioiter (sous des formes maintenant plus ou moins indirectes et masquées) le monde des pays moins développés.

Contre Israël, les Arabes soutiennent-ils donc une lutte de libération nationale ? Cela paraît incontestable. Les Arabes de Palestine sont actuellement divisés en trois groupes. La minorité arabe restée en Israël (environ 250.000 individus en 1961 contre 1.985.000 Juifs) est une minorité nationale souffrant d’un certain nombre d’incapacités légales, de mesures de discrimination, subissant l’autorité de la majorité juive (3). Les réfugiés arabes ayant fui le territoire israélien au cours de la guerre de 1948-1949 et empêchés d’y retourner, sont au nombre de plus d’un million vivant dans des conditions lamentables en général dans les camps spéciaux subventionnés maigrement par les Nations-Unies (4). Enfin, le territoire de l’ancienne Palestine (dans ses limites du temps du mandat britannique) annexé par la Jordanie, doit contenir environ un demi-million d’Arabes palestiniens demeures sur place. Tous aspirent normalement à recouvrer d’une façon ou d’une autre leur autonomie de décision nationale (5) et les réfugiés au surplus à rentrer dans leur pays, à recouvrer leurs terres et leurs biens. Ce sont là incontestablement des caractéristiques d’un mouvement de libération nationale et des objectifs analogues ont été ailleurs considérés comme légitimes par l’opinion progressiste internationale. Des mouvements de ce type en ont reçu l’appui sur le plan de la propagande et parfois sur le plan de l’aide pratique.

Le soutien accordé par les Arabes en dehors de la Palestine au mouvement arabe palestinien pose des problèmes théoriques difficiles. Ils impliquent la grave question des facteurs d’unité et de différenciation des peuples de langue arabe. Je ne veux dire ici que quelques grandes lignes très simples. Un sentiment de solidarité populaire existe en faveur des revendications arabes palestiniennes, particulièrement fort en Orient et surtout dans l’Asie arabe où les divers Etats n’ont été séparés de la Palestine par des frontières artificielles qu’en 1920. Les gouvernements arabes, s’appuyant sur ce sentiment, l’utilisent naturellement pour leurs buts particuliers de politique intérieure et extérieure. On peut souvent être défiant à l’égard de ces manipulations. Les Arabes palestiniens sont d’ailleurs les premiers à s’en défier. Mais le sentiment de solidarité de populations présentant une certaine unité ethnique est un fait réel, fortement enraciné et au surplus légitime.

VOIE GUERRIÈRE OU VOIE PACIFIQUE ?

C’est ici que les voies divergent, même pour le petit nombre de progressistes non-arabes qui ont accepté l’exactitude de l’analyse résumée ci-dessus. On sait en effet que la propagande sioniste extrêmement active, le sentiment de solidarité juive chez les uns, la sympathie envers les Juifs victimes des persécutions hitlériennes, la haine de l’antisémitisme chez les autres, la confusion savamment développée et entretenue entre la persécution antisémite barbare, sans ombre de fondement, raciste et réactionnaire et la lutte nationale arabe contre l’Etat d’Israël (6) ont abouti à des succès importants. Ils ont accrédité dans de larges secteurs de l’opinion européenne (y compris la gauche) les thèses sionistes des droits imprescriptibles et exclusifs des Juifs sur la Palestine, de l’antisémitisme raciste des Arabes, voire du caractère socialiste de l’Etat israélien. Thèses fausses que j’ai déjà combattues et que je combattrai encore, mais je ne veux pas en reprendre la discussion en ce moment et ici, admettant que je m’adresse uniquement à ceux qui n’y adhèrent pas.

Les Arabes, normalement, du caractère de libération nationale de leur lutte, déduisent qu’elle doit être menée aussitôt que possible par les moyens militaires employés dans d’autres luttes de ce type et qui ont abouti à la libération recherchée. L’exemple algérien est souvent mis en avant et notre soutien à la lutte algérienne invoqué comme précédent. Le gouvernement chinois les suit sur cette voie ainsi que d’autres éléments.

Les forces progressistes, souvent, répugnent à aller aussi loin et prêchent une solution pacifique. Mais jusqu’à présent elles n’ont guère fondé cette attitude sur des assises théoriques sérieuses. Elles sont dès lors suspectes de pacifisme unilatéral et de complaisance envers certains colonialistes.

Je crois qu’il y a une base théorique sérieuse à cette préférence conditionnelle) pour une solution pacifique.

La guerre est la poursuite de la politique par d’autres moyens, comme aimait à le répéter Lénine d’après Clausewitz. Une politique de libération nationale, comme une politique de libération d’une classe sociale, peuvent déboucher sur les méthodes militaires dans certaines conditions. Ce n’est jamais une obligation. Même les Chinois l’admettent en principe : « Le parti prolétarien et le peuple révolutionnaire doivent savoir mener la lutte sous toutes ses formes, y compris la lutte armée. » (7) « Il faut que le parti du prolétariat se prépare à deux éventualités, c’est-à-dire que tout en se préparant au développement pacifique de la révolution, il doit se préparer pleinement au développement non-pacifique » (8).

Dire, comme on le dit souvent, que la libération nationale n’est jamais acquise sans guerre est une erreur historique. Il y a d’ailleurs toutes les gradations possibles entre les formes de lutte « pacifiques » et la lutte militaire : manifestations de masse, démonstrations violentes limitées, petits coups de force, guérilla et maquis, lutte armée de grande envergure. L’exemple d’une révolution ou d’une guerre de libération nationale réussie peut contraindre ailleurs des classes ou nations oporessives à des concessions très importantes, voire à une capitulation. Le Maroc, l’Egypte n’ont pas gagné leur indépendance par des luttes de type militaire. La Syrie et le Liban l’ont obtenue avec quelques fortes manifestations et en jouant des contradictions impérialistes. L’Afrique noire est devenue indépendante simplement par la crainte des métropoles devant l’éventualité d’une guerre de type algérien. Plus anciennement, les masses hindoues n’ont jamais eu recours aux maquis. Si l’on dit qu’il s’agit d’une indépendance plus ou moins factice, que la dépendance subsiste par les méthodes néo-colonialistes, il est facile de répondre que, dans le cas palestinien, une méthode militaire éventuelle ne garantirait nullement contre un asservissement camouflé de ce type. La lutte contre les méthodes d’asservissement néo-colonialistes est un autre problème qui se pose une fois l’indépendance « formelle » acquise. Ceci est seulement pour dire que l’obtention de cette indépendance « formelle » des Arabes palestiniens (c’est leur seul problème en ce moment) n’est pas forcément à envisager par les moyens militaires.

D’autre part, la libération nationale est une lutte contre l’oppression nationale. L’oppression nationale peut revêtir des formes multiples. Il est nécessaire de les distinguer et on ne peut conclure d’une méthode applicable ou appliquée à une de ces formes que cette méthode a une validité générale.

Quand l’oppression, la domination, s’exercent de loin par l’intermédiaire d’une mince couche de fonctionnaires et de militaires métropolitains, le problème est simple. La lutte doit viser à l’élimination de cette couche en obligeant la métropole à renoncer à sa politique de domination. Ainsi dans l’Inde anglaise ou dans l’Afrique noire francophone.

Si la domination a entraîné une colonisation de peuplement, le problème est plus complexe. Il devient un problème de relations entre deux ethnies installées en proportions inégales sur le même territoire et dont l’une domine l’autre sous des formes multiples et à des degrés différents suivant les cas.

Naturellement l’idéologie progressiste dont je m’inspire et dont s’inspirent ceux à qui je m’adresse, nous impose de lutter contre toute forme de domination par toutes les méthodes nécessaires. Mais nous impose-t-elle de lutter contre toute présence étrangère, résultat de la violence, de la conquête et de l’oppression ?

LE FAIT ACCOMPLI.

La réponse est extrêmement délicate. Un contradicteur me disait que l’acceptation du fait accompli n’est pas révolutionnaire. Je ne connais pas de principe métaphysique qui distingue ce qui est révolutionnaire et ce qui ne l’est pas. Je constate que les régimes les plus révolutionnaires ont accepté, de gré ou de force, maints faits accomplis. Ceci est particulièrement vrai en ce qui concerne les déplacements de population. Tout dépend du temps écoulé et des circonstances concrètes. L’Union Soviétique a accepté les déplacements de population qui ont été la conséquence des conquêtes tsaristes et les a même accentuées, parfois. En 1920, au Kazakhstan soviétique, il y avait 27 % de colons russes. En 1959, ils étaient plus de 52 %. Il est très douteux qu’on fut arrivé à cette situation sans l’activité colonisatrice des tsars. De même, si la République populaire de Chine contient dans ses limites le Tibet et le Sin-Kiang ouïgour, cela est évidemment dû aux conquêtes des empereurs han. L’Alsace est depuis longtemps francaise dans tous les sens valables du mot, mais sa francisation ne s’est faite que parce qu’elle avait été conquise militairement au cours de la guerre de Trente Ans. Les Arabes ont conquis par la force au VIIe siècle le vaste territoire depuis longtemps arabisé à peu près au moment où les Slaves envahissaient non moins brutalement les Balkans, formant la base ethnique d’Etats comme la Bulgarie et la Yougoslavie que personne ne propose de rendre … à qui au fait ?

Naturellement, ces faits acquis sont immoraux. Plus la conquête a été sanglante, totale, brutale et plus le fait est acquis, ce qui est profondément immoral. Les colons anglo-saxons ont anéanti tous les indigènes de la Tasmanie, ce qui fait que personne ne peut revendiquer quoi que ce soit sur le caractère « tasmanien » de la Tasmanie. Pas très loin de ce cas-limite, les Anglo-Saxons des Etats-Unis ont si bien réduit les moyens d’existence des tribus indiennes que nul ne pense à soutenir les droits incontestables de ces vestiges d’une population florissante sur les 48 Etats entre San Francisco et New York. Mais la morale est impuissante en face de phénomènes de cette envergure.

La lutte algérienne elle-même était menée contre la domination pied-noir, non contre la présence pied-noir. Cent appels et proclamations du F.L.N. l’attestent. Si la majorité des Pieds-Noirs ne pouvant accepter les nouvelles conditions de leur présence en Algérie ont préféré partir, c’est là un développement indépendant de ce principe. Observons à ce propos que bien peu de propositions positives ont été faites jusqu’ici aux Juifs d’Israël concernant les conditions de leur présence sur la terre palestinienne contrairement aux nombreux appels du F.L.N. dans ce sens. Ailleurs, la lutte contre la domination blanche sur les Bantous d’Afrique du Sud n’a non plus entraîné personne jusqu’ici (à ma connaissance) à préconiser l’expulsion totale de la population blanche de cette région, si déplorable que soit le comportement de ses dirigeants.

Une lutte éventuelle contre la présence de la colonie juive d’Israël en terre palestinienne me paraît difficilement justifiable. Il est à noter d’ailleurs, restreignant la validité de ce que je viens de dire, que des organisations comme le Front Démocratique Palestinien ont reconnu une certaine présence juive en Palestine comme devant se poursuivre en essayant d’y marquer des limites d’après la date d’immigration. On parle de plus en plus dans les milieux arabes les plus belliqueux de la destruction d’Israël sous sa forme actuelle.

Une lutte contre la domination de l’élément juif sur l’élément arabe est au contraire dans la ligne de la pensée progressiste. Doit-elle se faire fatalement par des moyens militaires ? C’est une question de politique et aussi de morale. Aucun principe métaphysique n’oblige à préférer la voie violente. Aucun principe politique non plus. Les marxistes n’ont jamais prétendu que le choix de la violence était affaire de principe. C’est affaire de circonstances. Et toute l’éthique implicite dans l’attitude marxiste pousse à essayer d’éviter les catastrophes humaines quand on le peut.

Accepter le fait acquis de la présence juive (dans quelles conditions ? l’avenir seul peut le montrer) en Palestine n’est pas accepter le fait acquis de la domination de l’Etat sioniste. Or, il n’est nullement prouvé que toutes les possibilités d’ébranler pacifiquement cette domination ont été épuisées. Bien plutôt, ce sont les méthodes militaires qui s’avèrent des plus difficiles à appliquer pour bien des raisons. Nasser vient de le constater publiquement.

ÉGALITÉ TOTALE.

La domination exclue ainsi que l’expulsion, il reste comme but à poursuivre la coexistence pacifique des deux ethnies sur un pied d’égalité totale. Cela semble impliquer maintenant une structure fédérale régionale en Palestine, comme celle qu’ont proposée diverses commissions du temps du mandat britannique. Elle paraît requérir, pour l’équilibre des communautés, une fédération plus large s’étendant au Moyen-Orient. Cela fut proposé par les Arabes de Palestine à l’Agence juive (et repoussé) déjà en 1943. C’est l’essence des projets de l’Israélien Ouri Avnery (une « fédération sémitique ») et du Tunisien Bechir Ben Yahmed.

Il est certain que l’opposition des cercles dirigeants d’Israël à des projets de ce type est forte. Mais aussi la situation des masses juives de l’Etat sioniste est particulièrement inconfortable. Des propositions positives autres que leur élimination pure et simple par la violence pourraient avoir un vaste retentissement sur elles et, jointes à des facteurs de politique extérieure, déterminer une pression sur les gouvernants pour des contre-propositions de compromis. Dès lors, la négociation peut acquérir une dynamique propre. C’est au moins une méthode qu’il ne convient pas de repousser sans l’avoir essayée.

Un programme de reconversion pacifique de la situation devrait donc être proposé. Des éléments en Israël sont déjà disposés à explorer des possibilités de ce genre. Il faudrait leur faire comprendre que la voie pacifique a ses exigences. Dans les faits, Israël devrait reconnaître que la création même de l’Etat, après la colonisation de la terre palestinienne, a fait subir à la communauté nationale arabe palestinienne un tort fondamental. En tant que communauté, on ne peut attendre d’elle qu’elle renonce à une attitude de revanche belliqueuse que si des compensations et des réparations lui sont accordées. D’où la nécessité de reconsidérer le problème palestinien dans son ensemble et non seulement (comme l’offre Israël) le problème des compensations particulières aux torts individuels infligés aux réfugiés. Plus largement, un rapprochement serait facilité par des signes d’une orientation israélienne en politique extérieure vers les aspirations dont s’inspire le Tiers-Monde, en particulier sa volonté d’indépendance à l’égard des impérialismes occidentaux, et en politique intérieure vers le traitement de la minorité arabe sur un plan d’égalité complète.

Du côté arabe (qui en réalité a intérêt aussi, je crois, à une solution pacifique), il serait bon, pour développer le climat pacifique, de reconnaître clairement et hautement que la communauté juive de Palestine a acquis un caractère national et qu’on est prêt à admettre les droits que cela implique dans la mesure où ils ne s’opposent pas à d’autres droits du même type.

D’une manière générale, une solution de ce type ne peut être préparée que dans des milieux où règne un esprit universaliste, refusant de placer au rang de valeurs suprêmes les valeurs nationales de chacun. Cela implique pour les Arabes de ne considérer la guerre que comme un pis-aller que l’on doit faire son possible pour éviter. Cela implique pour les Israéliens qu’ils mettent de côté leur mythe du droit éternel et exclusif des Juifs sur la Palestine découlant de l’histoire de l’Antiquité et des valeurs de la religion juive (9).

C’est à ce prix qu’on pourrait aller vers une solution pacifique. Les perspectives de succès ne sont peut-être pas très grandes, mais l’action n’est pas si désespérée qu’on soit dispensé de l’entreprendre.

Maxime RODINSON.


1) Je pense surtout à mon article Sionisme et socialisme (Nouvelle Critique, no 43, février 1953, p. 18-49.)

2) Les faits à l’appui sont nombreux et j’en ai cite quelques-uns dans mon article précité. Naturellement il y a eu des tendances contradictoires chez les antisémites. Voir un bon article récent nuancé qui touche à ce sujet de façon très documentée, celui de L. Hirszowicz, Nazi Germany and the Partition Plan (Middle Eastern Studies, London, vol. 1, no 1, oct. 1964, p. 40-65) (traduction d’un chapitre d’un ouvrage polonais paru à Varsovie en 1963).

3) L’ouvrage le plus équilibré sur la question me paraît être celui de Walter Schwarz, The Arabs in Israel, London, Faber and Faber, 1959.

4) Cf. une bonne étude (dans l’ensemble) de Don Peretz, Israel and the Palestine Arabs, Washington, The Middle East Institute, 1958.

5) En réalité, l’autonomie de décision des Arabes palestiniens cisjordaniens restés en dehors de l’Etat a été violée par le roi Abdallah de Transjordanie lorsqu’il annexa la Cisjordanie, administrativement en décembre 1949 et politiquement en avril 1950, malgré leurs protestations et celles de la Ligue Arabe. Il ne s’agit pas en effet d’un dépassement des frontières artificielles de 1920, mais d’une tutelle de la Palestine arabe plus avancée par les structures dictatoriales du royaume jordanien s’appuyant sur l’étranger et sur les éléments les plus arriérés de la population transjordanienne. La lutte nationale des Palestiniens s’oppose donc au royaume jordanien. Mais c’est la constitution de l’Etat d’Israël qui a permis l’annexion en question et a donne un poids spécifique démesure aux bédouins transjordaniens. La revendication d’indépendance est dérisoire tant qu’elle vise un territoire très restreint (de l’étendue du département de l’Hérault) sans moyen de défense autonome. L’autonomie de la Palestine arabe, fut-ce sous une forme mutilée, paraît inconcevable sans le dépassement du statu quo territorial. Des lors, la lutte nationale du peuple cisjordanien vise aussi l’Etat d’Israël qui se présente comme allié objectif de l’Etat jordanien, Si la Jordanie dans son ensemble, malgré ces obstacles, se démocratise, la lutte des Jordaniens contre Israël deviendrait simplement une lutte de solidarité avec les réfugiés et les Arabes d’Israël et une fraction de l’irrédentisme arabe.

6) Naturellement dans certains cas, surtout au niveau des exécutants, en vertu du phénomène courant que j’ai appelé le « racisme de guerre » la lutte contre Israël a entraîné des excès typiquement antisémites en pays arabe. La campagne arabe actuelle contre le « schéma sur les Juifs » du Concile catholique en est un aspect. C’est un phénomène qu’il faut espérer passager. Les gouvernants arabes semblent, ces derniers temps, particulièrement soucieux d’y mettre un terme.

7) Propositions concernant la ligne générale du mouvement communiste international, Pékin, Ed. en langues étrangères, 1963, p. 17.

8) Ibid., p. 23.

9) Dans ce sens, il faut saluer la dernière résolution du M.R.A.P., mouvement à dominance juive, préparée par une commission où se trouvaient des représentants de l’Union des étudiants maghrébins, texte qui parle à la fois de l’Etat d’Israël et des droits de la communauté nationale arabe palestinienne.


[sinedjib.com] est librement accessible depuis 2012 afin de faire connaître mon actualité et partager des textes issus de mes recherches. Chaque jour ou presque, je retranscris des articles ou documents qui concernent les luttes pour l’émancipation.
Pour soutenir cette démarche, vous pouvez vous abonner et relayer le contenu de [سي نجيب]. Vous avez aussi la possibilité de vous procurer mes livres, comme mon nouvel ouvrage, Le Spectre du colonialisme, disponible dans toutes les bonnes librairies.

Nedjib SIDI MOUSSA