Article de Nicolas Vinay paru dans La Voie communiste, nouvelle série, n° 26, janvier-février 1962

DEPUIS les analyses de Trotsky – dans « La Révolution permanente » , la littérature d’inspiration marxiste n’a guère approfondi les problèmes de la révolution coloniale. Le mérite essentiel du dernier ouvrage de Frantz Fanon (1) est de nous faire entrevoir – ou réentrevoir – les perspectives de développement révolutionnaire qui s’offrent aux peuples du Tiers-Monde.
Pendant plusieurs années, Frantz Fanon (2) a lutté aux côtés du peuple algérien ; en tant que représentant du G.P.R.A., il a participé à plusieurs conférences pan-africaines. C’est dire qu’il avait (3) une connaissance directe des problèmes qui se posent aux mouvements nationalistes des pays du Tiers-Monde. Son expérience et l’étendue de sa culture politique lui permirent de reformuler une théorie révolutionnaire qui puisse s’appliquer à l’ensemble des pays colonisés ou en voie de décolonisation. Montrer que la réalité coloniale est une, bien qu’elle présente divers visages ; corrélativement montrer que la lutte des masses colonisées – avant et après l’indépendance – comporte une vérité qu’il faut savoir déchiffrer, c’est ce qu’a tenté de faire Frantz Fanon et il l’a fait avec une telle vigueur qu’on peut dire avec Sartre que le « Tiers Monde se découvre et se parle par cette voix ».
DE LA VIOLENCE
Qui ne sait – dans la France d’aujourd’hui – que le colonialisme fondé sur la violence ne peut être combattu ou extirpé que par la violence ? Mais lequel d’entre nous ose en tirer toutes les conséquences ?
C’est ce scandale constitué par la violence que Fanon place au centre de sa réflexion pour définir le rapport colonisateur-colonisé.
Fanon rappelle quelques chiffres : 45.000 morts à Sétif en 1945, 90.000 morts à Madagascar en 1947, 200.000 morts au Kenya lors de la révolte Mau-Mau. Telle est la vérité du colonialisme.
Mais Fanon rappelle également que seule la violence emporte le régime colonial. En dernière instance, c’est toujours la peur d’une répétition de Dien-Bien-Phu qui précipite les décolonisations.
Les faits sont là, irrécusables. Fanon se fait l’interprète de la situation, rien de plus. Mais l’hypocrisie libérale reprend ses droits et nous cache ce qu’un instant nous avions entrevu. Nous ne pouvons examiner en détail les divers moments de la dialectique qu’il déploie devant nous pour montrer que la violence doit être assumée et revendiquée par les dirigeants nationalistes des pays colonisés et doit déboucher sur l’insurrection armée.
Deux points ont particulièrement retenu notre attention.
LA VIOLENCE COMME RÉACTION SPONTANÉE DES PEUPLES COLONISÉS
« Quand le dirigeant politique convie le peuple à un meeting, on peut dire qu’il y a du sang dans l’air ». Ainsi s’exprime Fanon en parlant des masses colonisées et en particulier des masses rurales. Le monde colonial baigne dans une telle atmosphère de colère et de haine qu’il peut suffire du moindre incident pour qu’il y ait explosions sanglantes. On ne s’est pas suffisamment interrogé sur la signification de cette violence à fleur de peau.
Il y a d’abord les « jacqueries », les mouvements du type Mau-Mau, et toutes ces explosions de violence collective qui jalonnent l’histoire des pays colonisés. Il n’est pas difficile d’interpréter de telles manifestations ; elles expriment la colère contre le blanc contre le missionnaire, contre le colonisateur qui vole les terres, impose des corvées, détruit des coutumes.
Mais il y a d’autres formes de violence ou d’explosion collective plus difficiles à interpréter. Il y a les « guerres tribales », il y a les luttes entre individus, les règlements de compte des bidonvilles. Il y a toutes ces manifestations à caractère religieux ou magique – danses de possessions, processions des mouvements messianique – qui font dire au colon que le colonisé est un hystérique. Dans des pages passionnantes – sinon entièrement convaincantes – Frantz Fanon interprètera toutes ces pratiques comme des conduites d’évitement, comme des comportements de fuite permettant au colonisé d’extérioriser son agressivité et sa haine au lieu de les diriger contre le colonialisme qui seul les engendre.
L’EFFICACITÉ DE LA VIOLENCE
Mais lutter par la violence contre le monde bardé de fer de colonialisme – avec ses tanks, ses canons, ses avions – n’est ce pas une conduite vouée à l’échec, une conduite suicide ? Non, répond Fanon. Tout d’abord, l’on sait que la technique de la guérilla employée par les colonisés peut rendre partiellement impuissante l’armée du colonisateur. Mais surtout la lutte nationale du colonisé s’insère aujourd’hui dans une situation absolument nouvelle. Le colonialisme a changé ses méthodes. La politique de la terre brûlée, le pilonnage d’artillerie ne constituent plus une politique coloniale. Pourquoi ?
En premier lieu, il y a une question de rentabilité économique. Ce qui aujourd’hui intéresse les industriels et les financiers de la Métropole, c’est le contrôle de zones économiques et non plus tellement le maintien de zones de souveraineté. La fraction monopoliste de la bourgeoisie ne souhaite bas un gouvernement « dont la politique est uniquement celle de l’épée ». Les colonisés ne doivent pas croire que le colonialisme va tous les massacrer. « Les militaires, bien sûr, continuent à jouer avec les poupées datant de la conquête mais les milieux financiers ont vite fait de les ramener à la réalité ».
En second lieu il y a le contexte international d’aujourd’hui, le contexte de la guerre froide, la lutte entre l’Est et l’Ouest. Dans un pareil contexte, le capitalisme international se rend compte qu’il a tout à perdre au développement des guerres nationales, à l’installation de guerillas meurtrières. Il craint qu’elle ne profite surtout à l’ennemi, à l’U.R.S.S. La lutte armée des masses colonisées crée un milieu particulièrement réceptif à la propagande socialiste. Dans ce contexte, les Américains conseillent aux pays européens de décoloniser à l’amiable.
Les colonisés doivent donc profiter de cette situation – avant comme après l’indépendance – et brandir la menace de la violence pour satisfaire leurs revendications. Aucun pays colonialiste n’est capable de les écraser car « aucun d’eux n’est capable d’adopter la seule forme de lutte qui aurait une chance de réussir : l’implantation prolongée de forces d’occupation importantes ».
L’ORGANISATION DES MASSES
Dans un chapitre intitulé « Grandeur et faiblesse de la spontanéité », Fanon commence par examiner d’une manière critique la politique des partis nationalistes durant la période coloniale, mais aussi après l’indépendance (ses exemples sont surtout empruntés à l’Afrique noire) ; mais il se pose des problèmes relatifs à l’organisation et l’éducation idéologique de la paysannerie qui, dans les pays colonisés, constitue à ses yeux la seule classe vraiment révolutionnaire.
CRITIQUE DES PARTIS NATIONALISTES
Son analyse des partis nationalistes est un véritable réquisitoire. Il montre la faiblesse et l’insuffisance de leurs méthodes d’organisation, l’insignifiance de leurs doctrines et de leurs idéologies. Ce qui les condamne principalement, c’est leur incompréhension des problèmes qui se posent aux masses rurales. Calquant leurs méthodes sur celles des partis métropolitains, les partis nationalistes des pays colonisés s’appuient essentiellement sur la population urbaine, c’est-à-dire sur les ouvriers et les fonctionnaires qui par rapport aux paysans occupent une situation privilégiée dans le régime colonial et sont donc plus disposés à composer avec ce dernier. Tout au plus utilisent-ils les paysans comme une simple clientèle électorale ou comme une force d’appoint. Ils se servent d’eux pour amener le colonisateur à leur faire de plus larges concessions, à leur octroyer de plus larges privilèges. Les partis nationalistes n’arrivent jamais à implanter leur organisation dans les campagnes, au moins d’une manière durable. Quand ils ont besoin du support des paysans, ils se rendent dans la brousse pour diffuser leur propagande, mais ne savent rien faire d’autre que de mener le village ou le douar comme « une cellule d’entreprise » sans jamais essayer d’utiliser les structures traditionnelles existantes en leur donnant un contenu nationaliste. « L’histoire de la nation future piétine avec une singulière désinvolture les petites histoires locales, c’est-à-dire la seule actualité nationale ».
Après l’indépendance, les partis et le gouvernement au pouvoir devront payer leur incapacité. En laissant se développer une opposition entre la ville et la brousse, ils compromettent l’avenir de la future nation et en stérilisent la vie politique. Les tendances décentralisatrices, les manifestations de tribalisme vont se renforcer. En ce sens on peut dire que ce sont les partis qui sont responsables de la floraison de revendications autonomistes et régionalistes à laquelle on assiste pendant la phase nationale.
LIMITES DE LA SPONTANÉITÉ
Les masses rurales des pays sous-développés sont les forces sociales les plus résolument révolutionnaire, parce que le plus exclus des avantages du colonialisme. Cette appréciation de Fanon nous semble correcte. A bien des égards, les colonisés des villes – exception faite du « Lumpen » prolétariat, à l’analyse duquel Fanon consacre d’ailleurs d’excellentes pages – sont privilégiés par rapport aux milieux de la brousse qui en raison de leur dénuement absolu sont plus portés aux options radicales. Il nous semble pourtant qu’à vouloir trop prouver, Fanon finit par obscurcir son analyse. Si les paysans enserrés dans leurs structures sociales traditionnelles ont bien conservé des comportements communautaires et savent faire preuve de discipline, qui ne dit qu’un tel esprit communautaire ait un sens hors des limites de la tribu et du clan, et puisse être récupéré dans des formes d’organisation moderne, adaptées à un cadre non plus ethnique mais national.
Cette réserve faite, nous sommes d’accord avec Fanon quand il insiste sur le dynamisme révolutionnaire des masses rurales et quand il montre que le problème décisif est le problème de leur intégration dans des formes d’organisation spécifique qui, sans autoritarisme bureaucratique, arriverait à les politiser et surtout à élever le niveau de leur lutte.
Dans ses explosions spontanées – ou plutôt non complètement organisées – le paysan intervient de manière décisive dans le processus de maturation de la conscience nationale. Quoi qu’on ait pu dire et malgré leurs limites, les manifestations malgaches de 1947, et les manifestations Mau-Mau ont été des étapes essentielles dans la formation du nationalisme Kenyan et Malgache.
Mais en même temps qu’il réhabilite toutes les manifestations révolutionnaires spontanées, Fanon en montre les limites ; ou plutôt il montre qu’elles ne sont valables qu’à une étape de la lutte de libération nationale. Il s’appuie surtout sur l’exemple de la révolution algérienne dont il connaît parfaitement les divers moments. Dans la période initiale de la lutte, face au « gargarisme », « au verbalisme », à « la blagologie », à « l’agitation stérile » de la politique traditionnelle des partis urbains, les masses rurales en armes, et les dirigeants révolutionnaires les plus concrets ont tendance à se limiter à une doctrine simple : faire que la Nation sache, faire que l’étranger parle, et pour cela renforcer la lutte armée. Au départ, un tel programme est efficace et toutes les initiatives – même si elles sont relativement incomprises – pourvu qu’elles soient radicales portent des coups décisifs aux forces colonialistes. Mais le colonialisme change ses méthodes et d’abord ses méthodes de combat. Les dirigeants de l’insurrection s’apercevront alors que les « Jacqueries » même grandioses, demandent à être contrôlées et orientées, et qu’il faut transformer les luttes partielles en guerres révolutionnaires.
Et surtout le colonialisme finit par changer de tactique ; à la politique brutale de répression, il allie « l’action psychologique » ; il tâche de gagner la sympathie de certains groupes de population, de se concilier certains chefs. Dès lors, si l’on ne donne pas à la lutte nationaliste un contenu idéologique précis, elle risque de s’effriter. Le colonisé n’avait d’abord besoin que de sa haine pour combattre. La haine est « désamorcée » par ces « trouvailles psychologiques ». C’est donc le développement même de la lutte qui montre la nécessité d’un encadrement et d’une structuration des masses, et qui rend indispensable un travail de clarification idéologique extrêmement poussé.
Fanon expose dans son livre comment il conçoit le passage d’une idéologie nationaliste à une idéologie révolutionnaire qui ne serait plus seulement tournée contre le colonialisme mais contre la bourgeoisie nationale.
Nicolas VINAY.

(1) – Les Damnés de la terre, préface de Jean-Paul Sartre, Cahiers libres n° 27-28, Ed. Fr. Maspero (1961).
(2) – Frantz Fanon est d’origine antillaise.
(3) – Frantz Fanon est mort d’une très grave maladie peu après la sortie de son livre.
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Nedjib SIDI MOUSSA
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