Article de Mohamed El Djebaïli paru dans La République algérienne, VIe année, n° 189, 26 août 1949

Jean-Paul Sartre a consacré à la question juive, ou plus exactement à celle de l’antisémitisme en France, une étude aiguë, qui arrache impitoyablement tous les masques dont s’affublent l’injustice, la bêtise, la haine et la convoitise.
Il traite la question à fond, la presse jusqu’à l’épuisement, fouille et fouaille avec une puissance et une souplesse dans l’analyse qui fait bonheur à l’intelligence, et qui font date.
C’est dire que l’ouvrage est très brillant. Mais, s’il n’était que cela, il nous intéresserait à titre très secondaire. Il plus et mieux que brillant, il est généreux. Ni l’amère dureté dans l’ironie, ni l’objectivité scientifique à laquelle l’auteur choisit de se cantonner en s’interdisant tout lyrisme dans l’expression, ne réussissent à dissimuler longtemps la révolte d’une conscience face à la subtile tartufferie des médiocres et à leur sadisme.
Comme il arrive souvent aux œuvres de bonne foi, ce petit livre, tout en traitant d’un sujet particulier, ouvre des perspectives qui vont très loin et offre des thèmes de méditation qui touchent à d’autres problèmes.
C’est ainsi que, page après page, la question juive apparaît comme un cas particulier de la question des rapports de force entre groupes humains d’inégale puissance. Les réflexions de Sartre s’appliquent exactement, avec un synchronisme troublant, à la situation qui est faite par les Blancs aux Noirs en Amérique et par l’impérialisme européen aux autochtones de ses colonies. Les mots, les phrases sont superposables et peuvent s’appliquer indifféremment soit à l’antisémitisme, soit au colonialisme.
J’entends bien que la question juive ne ressemble à aucune autre, qu’elle a sa personnalité, et ses difficultés. Les rapports entre Juifs et non-Juifs sont, par exemple, beaucoup plus complexes et nuancés que ceux qui opposent le colonisateur au colonisé. Mais, après avoir fait à ces différences la place qu’elles méritent, il demeure qu’une armature commune d’instincts, de réflexes, de contradictions, de paradoxes bouffons et de tragiques sophismes sont à la base de l’une et de l’autre attitude, apparentant étroitement l’antisémite au colonisateur, quoique l’un et l’autre s’en défendent généralement.
Ils appartiennent si bien à la même famille d’esprit que Sartre lui-même, sans s’écarter un seul instant d’un sujet qui l’accapare exclusivement, amorce cependant une ou deux fois, au passage, un tel rapprochement. C’est ainsi qu’après avoir souligné que l’antisémitisme est « une attitude globale que l’on adopte non seulement vis à vis des Juifs, mais vis à vis des hommes en général, de l’histoire et de la société … », il ajoute avec plus de précision encore : « Le Juif n’est ici qu’un prétexte ». Oui, un prétexte au besoin de violence qui sommeille au cœur de l’homme. Prétexte qui, pour s’assouvir « se servira ailleurs du nègre, ailleurs du jaune ».
Et, plus loin : « Cela signifie donc que les Juifs, comme aussi bien les Arabes ou les Noirs, dès lors qu’ils sont solidaires de l’entreprise nationale, ont droit de regard sur cette entreprise ». Et ils sont bien, les uns et les autres, solidaires de l’entreprise nationale, puisqu’on ne dédaigne pas de les convoquer sur les champs de bataille.
Ces brèves citations nous donnent le ton de l’ouvrage. Tout au long de deux cents pages extraordinairement denses, Sartre interroge, avec une curiosité mêlée de mépris, la conscience des monstres civilisés qui ne le cèdent en rien, quant à l’imposture, aux monstres à l’état brut, mais qui l’aggravent en tentant de la camoufler sous un déluge de justifications. Cette misérable littérature n’abuse pas longtemps la courageuse lucidité de Sartre. Il nie qu’on puisse être à la fois d’une part « bon père et bon mari, citoyen zélé, fin lettré, philanthrope et d’autre part antisémite ». De même les hommes et les femmes qui ont participé aux massacres de Sétif, en 1945, les brillants officiers qui torturent les Vietnamiens, les juges intègres qui ont condamné les députés malgaches peuvent être apparus longtemps comme des civilisés. Ils n’en avaient pas moins usurpé ce titre puisqu’il a suffi d’une occasion, d’une tentation, d’une simple sollicitation extérieure pour qu’ils retombent à la barbarie primitive de la pensée ou de l’acte, celle-ci suivant généralement de très près celle-là : « En traitant le Juif comme un être inférieur et pernicieux, j’affirme du même coup que je suis d’une élite. Et celle-ci, fort différente en cela des élites modernes qui se fondent sur le mérite ou le travail, ressemble en tout point à une aristocratie de naissance. Je n’ai rien à faire pour mériter ma supériorité et je n’en puis pas non plus déchoir ».
Nous touchons du doigt, cette fois, l’intérêt que présentent de tels passages pour l’homme colonisé.
De même, si « l’antisémitisme, c’est la peur devant la condition humaine », ne peut-on en dire autant du colonialisme ? Et s’il est vrai « que l’antisémite n’entend rien à la société moderne, qu’il serait incapable de concevoir un plan constructif, que son action ne peut se placer au niveau de la technique », n’en va-t-il pas de même de l’impérialisme français dans ce pays, n’en déplaise au « colonialisme constructeur » de M. Naegelen ? Il suffit pour s’en persuader, de constater l’échec des plans qui prévoient sur le papier l’industrialisation de l’Algérie et la colonisation totale de l’enfance musulmane.
Mais il faudrait tout citer. S’agissant de pages si riches, le choix est déjà une trahison.
Puisqu’il faut, cependant, aller de l’avant, passons à un autre aspect, magistralement mis en valeur par Sartre, des rapports entre Juifs et non-Juifs : « Le Juif, dit-il, a des ennemis passionnés et des défenseurs sans passion ». Ses ennemis, nous les connaissons. Ses amis, ce sont « les démocrates tolérants par état, qui ont même le snobisme de la tolérance et qui l’étendent jusqu’aux ennemis de la démocratie ».
C’est en vertu de ce même principe que les grandes trahisons nous sont venues de « gauche » et que la plus grande défaillance, en matière coloniale, est celle de feu le Front Populaire.
« Vigoureusement attaqué, faiblement défendu », tel est aussi le sort du colonisé. C’est que ses ennemis ne songent qu’à lui, alors que ses amis sont distraits, sollicités par de multiples préoccupations auxquelles il demeure étranger. Les impérialistes libéraux jouent avec lui « la comédie de la tolérance ». Tolérance émasculée, purement verbale et verbeuse, qu’aucune réalisation ne vient traduire dans les faits. Les Pactes succèdent aux Chartes, les promesses aux engagements, les étiquettes aux programmes, sans que le problème colonial soit jamais traité de haut et dans son ensemble.
Quand le conquérant, d’aventure, se lie d’amitié condescendante avec un autochtone, celui-ci devient l’exception qui confirme la règle, le bon Arabe que l’on fréquente « en dépit de sa race », parce qu’il n’est pas comme les autres, ou l’Arabe influent « qu’il faut bien fréquenter ».
Aux autres, on tente de persuader qu’ils sont inassimilables, que « le véritable sens des choses leur échappe ».
Et nous dirons, parodiant Sartre après Beaumarchais : à en juger par les qualités qu’on exige d’un Musulman pour l’assimiler à un « vrai » Français, combien de Français seraient dignes d’être Musulmans.
En réalité, on ne l’assimile jamais, on le « tolère » quelquefois. Comme le reste, l’assimilation était et reste une escroquerie morale. Obstacle coriace, irréductible. Tandis que l’élite musulmane s’ingéniait naïvement à se faire admettre au sein d’une société qui la repoussait, elle perdait un temps précieux, un temps qu’elle aurait mieux employé à « tirer son orgueil de son humiliation ». De même qu’il existe des Juifs que Sartre appelle « inauthentiques », et qu’on pourrait appeler des Juifs honteux, il existait en Algérie, au temps du projet Blum-Viollette, par exemple, des colonisés « inauthentiques », qui recherchaient une issue à une invivable situation dans des « conduites de fuite », façon élégante d’appeler le reniement. Le colonisé ne sentait pas encore qu’il « se met en état de complexe (d’infériorité) lorsqu’il choisit de vivre sa situation sur le mode inauthentique. Il s’est laissé persuader, en somme, par les colonisateurs, il est la première victime de leur propagande ». Ceux-ci avec un cynisme machiavélique et parfaitement conscient ont ainsi mené pendant des décades ce jeu perfide. Alors que l’élite algérienne de 1936 se fuyait, se renonçait, tentait volontiers de se désolidariser de ses frères, elle « se revendique » aujourd’hui et, avec elle, toutes les élites coloniales et tous les peuples coloniaux. Ils ont retrouvé la paix du cœur en même temps que le courage et la dignité. Le conquérant, et lui seul, s’est engagé si avant dans l’impasse que ses ruses traditionnelles seraient bien impuissantes à l’en tirer.
Sartre pose enfin la question : « Si nous ne respectons pas la personne de l’Israélite, qui donc nous respectera ? » C’est alors que le parallélisme entre la question de l’antisémitisme et celle du colonialisme est si vrai qu’Aimé Césaire a pu souligner, en un tableau saisissant, que pas un Européen ne sera libre tant que les coloniaux ne jouiront pas de la plénitude de leurs droits, que pas un Français ne sera en sécurité, tant qu’un Vietnamien, tant qu’un Malgache, tant qu’un nègre d’Afrique, tant qu’un coolie de l’Inde pourra craindre pour sa vie.
Césaire et Sartre, sont interchangeables parce que la liberté est une et indivisible. Et c’est parce qu’ils méconnaissent dans les faits une vérité qu’ils proclament, stérilement tous les jours dans les mots que nos adversaires se hâtent vers leur perte.

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Nedjib SIDI MOUSSA
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