Catégories
presse

Leur légalité

Editorial paru dans La Jeune Garde, n° 10, 12 décembre 1936

La situation actuelle de la jeunesse illustre clairement la nature de l’intérêt que lui portent tous ceux dont le métier est de nous tromper.

La morale bourgeoise a beaucoup d’égard pour tous les jeunes, « espoir de la Patrie », « richesse de l’avenir ». Et tous les soins qu’on leur prodigue caractérisent la grandeur de cet amour intéressé.

Les jeunes traînent les rues. La vie pour eux s’annonce superbe au travers des longues journées de chômage et de désœuvrement.

Les jeunes n’ont pas de travail. Ils portent avec espoir le petit bagage de connaissances qui devait les armer pour arracher leur pain. Mais il n’y a plus de pain. Ils ont travaillé pour posséder un métier ; ils ont payé avec la force de leurs bras pour connaître ce métier. Mais il faudrait qu’ils tuent leurs pères pour prendre leur place devant la machine ou le comptoir

Patience, jeunes camarades ! on s’occupe de nous.

Si les usines, les bureaux, les chantiers ferment devant nous leurs portes, celles de la caserne sont toutes grandes ouvertes. Des situations dignes de notre ambition nous appellent sous l’uniforme. Quel moyen plus sûr y a-t-il de résorber le chômage, que d’embaucher au service de la Patrie toute la jeunesse désœuvrée.

Il est vrai que nous sommes des ingrats et que nous ne savons pas apprécier tous ces sacrifices qui coûtent tant à la nation. Il nous faut apprendre à estimer de telles intentions à notre égard.

Aimer sa Patrie, ambitionner de la servir cela s’apprend. Aussi on nous y obligera. Deux années de préparation militaire obligatoire nous seront une leçon suffisante. Et pour éviter toute distraction dans ces nobles études quelques séjours dans des camps de préparation, nous fourniront le moyen de nous donner tout entier à cet enviable destin.


C’est ainsi sans doute qu’au nom de la lutte contre le fascisme barbare on nous inflige les méthodes de ce même fascisme, au nom de la démocratie. C’est ainsi que dans notre pays on entraîne les jeunes dans un système de militarisation totale.

Mais si la jeunesse veut ne pas laisser étouffer au fond d’elle-même l’instinct de révolte qui lui est naturel, la duperie lui apparaissant en toute clarté, elle devra se raidir et se dresser pour refuser cette camisole de force qu’on s’apprête à lui enfiler.

Si ce réveil se produit à temps, tous les jeunes donneront un sens à leur volonté de refus et comprendront rapidement avec nous quelles sont les conditions et les objectifs de la lutte acharnée qu’il est nécessaire de mener jusqu’au bout.

Toutes les raisons que l’on invoque pour arracher de nous tous une acceptation tacite, devront leur apparaître comme de grossiers mensonges. Au nom de la liberté on nous demande d’abdiquer le peu de chose qu’elle représente dans notre vie.

La liberté bourgeoise est un arbre qui pour nous tous porte les fruits de la misère. Nous avons la liberté de ne pas travailler et aussi celle de mourir de faim. Nous avons la liberté de peiner et de suer chaque jour pour un salaire que « librement » un patron rapace nous octroie. On nous offre la liberté de collaborer à la grande œuvre qui doit nous conduire à la mort.

Tout cela dans le régime présent est légal. C’est légal pour les bourgeois de posséder des biens avec lesquels ils nous écrasent, c’est légal aussi pour les bourgeois de posséder des biens avec lesquels ils nous écrasent, c’est légal aussi pour eux de se servir de leurs richesses pour nous empoisonner l’esprit et nous faire croire leurs mensonges, c’est légal aussi de nous obliger à défendre leurs coffres-forts en nous apprenant à tuer nos frères de classes, de nationalité ou de couleur différentes.

Nous sommes paraît-il, tout aussi libres que ceux qui nous oppriment !

Mais leur légalité c’est notre mort. Aussi tous les jeunes qui à la lueur des événements présents sentent gronder au fond de leur cœur une colère légitime apprendront avec nous, que la légalité ouvrière ne s’exprimera contre « leur » légalité de classe, que par la force des travailleurs en lutte contre leur propre bourgeoisie.

En Espagne, la légalité bourgeoise a servi Franco.

En France, elle est une arme pour ralentir notre lutte émancipatrice.

Contre le fascisme, contre la guerre et tout ce qui hypocritement la prépare, l’action autonome de la classe ouvrière doit s’intensifier pour détruire ces fléaux par l’avènement de la Révolution socialiste, qui passera par-dessus la legalité, paravent des privilèges de ceux qui nous oppriment.


[sinedjib.com] est librement accessible depuis 2012 afin de faire connaître mon actualité et partager des textes issus de mes recherches. Chaque jour ou presque, je retranscris des articles ou documents qui concernent les luttes pour l’émancipation.
Pour soutenir cette démarche, vous pouvez vous abonner et relayer le contenu de [سي نجيب]. Vous avez aussi la possibilité de vous procurer mes livres, comme mon nouvel ouvrage, Le Spectre du colonialisme, disponible dans toutes les bonnes librairies.

Nedjib SIDI MOUSSA