Texte paru dans Spartacus, n° 8, avril-mai 1935

Le texte ci-dessous est le résultat du travail collectif d’un certain nombre de membres des Jeunesses Socialistes de la Seine, (aidés de camarades plus âgés, membres du Parti) et qui ne constituent ni un syndicat pour la conquête des postes responsables, ni une chapelle vouée au culte d’un grand homme chargé de penser pour leur compte. Ils n’ont ni intention de manœuvre, ni prétention au « monolithisme » et à l’infaillibilité. Leur but est simplement de soumettre au jugement des militants leurs points de vue sur quelques questions de principe et sur les tâches pratiques immédiates des révolutionnaires. Ils demandent aux camarades qui se rapprochent de leurs opinions de se faire connaître. Ecrire à l’adresse de la revue.
LE PARADOXE DE NOTRE EPOQUE
Malgré la vérification éclatante du marxisme par les faits, malgré les sentiments anti-capitalistes toujours accrus des couches populaires, bien que les conditions objectives pour la transformation socialiste de la société humaine soient mûres, nous assistons à la montée des forces anti-prolétariennes et contre-révolutionnaires, à la menace croissante du fascisme dans le monde entier et à la préparation d’une nouvelle boucherie impérialiste.
C’est la défaillance du mouvement ouvrier scindé, et figé dans des formes d’organisation périmées ; c’est l’impuissance des socialistes de toutes les tendances qui sont les causes de ce paradoxe.
Et pourtant, de toutes les classes de la société, seule, la classe ouvrière est capable d’opposer au capitalisme un programme sans équivoque. Elle doit polariser autour d’elle toutes les couches laborieuses ; elle seule, peut montrer à l’immense majorité du peuple une issue réelle aux maux sociaux : le socialisme. La lutte pour le Socialisme est devenue une tâche immédiate. La défaillance du prolétariat mènerait à la guerre et à la barbarie du fascisme. Pour l’éviter, une régénération profonde du mouvement ouvrier s’impose.
2. LE ROLE DE LA JEUNESSE
La jeunesse a le plus à souffrir de la crise capitaliste. C’est elle qui, dans la prochaine guerre, doit servir de chair à canon. C’est elle qui tient entre ses mains l’avenir de l’humanité et du mouvement ouvrier. Pour mener cette tâche à bien, elle doit participer au mouvement socialiste dans ses organisations propres.
Elle doit exiger, NON PAS L’AUTONOMIE, mais L’EGALITE DES DROITS dans ses rapports avec les organisations adultes. La jeunesse doit être liée étroitement avec les organisations adultes ; elle doit pouvoir influencer la politique du Parti (représentation des J.S. dans les Congrès et organisations dirigeantes du Parti).
La jeunesse a le droit de demander cette égalité de droits, car c’est son sort futur qui est déterminé par la politique présente des adultes. Elle peut être utile aux adultes, car elle n’est pas figée dans des traditions périmées.
Le rôle de la J.S. est la régénération du mouvement socialiste ; elle doit être l’un des germes du parti révolutionnaire unifié de l’avenir.
3. PRINCIPES FONDAMENTAUX
Nos principes sont ceux d’un parti révolutionnaire :
Organisation de l’avant-garde ouvrière pour mener au socialisme l’ensemble des masses laborieuses opprimées par le régime capitaliste. Education, clarification de la conscience des masses par l’action. Préparation de la révolution socialiste, dont le point culminant est l’insurrection pour la prise du pouvoir, la destruction de l’appareil étatique capitaliste et l’édification d’un Etat des travailleurs. L’Etat des travailleurs devra être guidé par le prolétariat ; celui-ci devra substituer aux organismes de la démocratie bourgeoise, indirecte et falsifiée par la puissance économique du capitalisme, l’organisation de la démocratie directe des masses laborieuses. Election des organes législatifs, exécutifs et judiciaires du pouvoir, placés sous le contrôle permanent des masses populaires.
La tâche du prolétariat sera de transformer la société dans un sens socialiste et de prendre toutes les mesures de force nécessaires pour briser les résistances de la contre-révolution.
Ces résistances brisées, et les bases du système socialiste solidement établies, l’Etat dépérira progressivement, perdant sa raison d’être devant le développement de l’initiative des travailleurs.
Pas d’illusions parlementaires : aucune classe dirigeante n’a cédé sa place de bon gré.
Pas d’illusions putschistes : la révolution prolétarienne est l’œuvre des masses prolétariennes et non un coup de main d’une minorité.
Pas de verbiage pseudo-révolutionnaire : il ne s’agit pas de parler de la révolution, il s’agit de l’organiser.
STRATEGIE ET TACTIQUE
LUTTE CONTRE LE FASCISME. – Pour vaincre le fascisme, il faut abattre le capitalisme qui, par la force des choses évoluant du capitalisme de libre concurrence au capitalisme monopolisateur et étatique, change de peau, se débarrasse de sa forme de domination démocratique pour devenir autoritaire. Pour y parvenir, il profite de l’incapacité du mouvement ouvrier en favorisant la croissance d’un mouvement fasciste de masse qui attire et utilise grâce à une démagogie faussement anti-capitaliste les désespérés auxquels le mouvement socialiste ne montre aucune issue.
Seule une politique claire et hardie du prolétariat qui ne pourra s’identifier ni avec le système pourri de la démocratie bourgeoise, ni avec l’autoritarisme bureaucratique et militaire du fascisme, saura faire du mouvement ouvrier le centre des aspirations anticapitalistes des masses.
Pour accomplir cette tâche le mouvement ouvrier doit transformer sa défensive en offensive contre le capitalisme. Il ne s’agit pas de protéger la démocratie bourgeoise mais de prendre les libertés démocratiques conquises de haute lutte par nos aînés, comme point de départ pour une lutte dont but sera l’abolition complète de la domination bourgeoise.
Pour le faire le prolétariat doit être uni dans la lutte.
L’UNITE D’ACTION ne doit pas être seulement conclue entre les sommets des Partis. Elle ne doit pas se cantonner dans l’inactivité et la phraséologie, ni se borner à un conservatisme défensif.
Elle ne doit pas être dépourvue de tout programme positif.
L’unité d’action doit être réalisée par la totalité des masses travailleuses et doit embrasser toutes les organisations – politiques et économiques – de la classe ouvrière et des autres couches laborieuses qui sont prêtes à lutter contre le fascisme, la misère et la guerre.
Elle doit se réaliser dans des actions de masses de plus en plus larges.
Elle doit passer du stade défensif au stade offensif.
Elle doit être basée sur un programme solide montrant aux masses l’avenir que le socialisme leur ouvre.
L’unité d’action n’exclut pas la liberté de critique des participants ; pourvu qu’elle reste courtoise et honnête la critique est une condition indispensable de la clarification des problèmes posés devant le prolétariat.
L’unité d’action doit lier les revendications immédiates des différentes couches de la population aux mots d’ordre de transition, aux mots d’ordre généraux dont la nécessité s’impose aux masses et qui mènent à la prise révolutionnaire du pouvoir par la classe ouvrière et ses alliés. (Nationalisation démocratique des banques et principales industries. Contrôle populaire par les conseils d’entreprise, etc … )
Nous devons demander l’établissement par des comités populaires, élus à la base, de cahiers de revendications des différentes couches travailleuses à l’échelle locale, régionale, nationale, en vue d’aboutir à l’élaboration d’un programme de transformation de la société et de tracer le chemin susceptible de conduire à cette transformation.
L’UNITE ORGANIQUE. Le prolétariat ne pourra accomplir sa tâche que dans la mesure où il sera uni. Cette unité ne sera fructueuse que si elle repose sur des bases révolutionnaires et ne pourra sortir que de l’action militante des masses.
Aujourd’hui nous voyons dans divers pays de nombreux militants, membres d’organisations d’origine réformiste comprendre la nécessité de l’action révolutionnaire, cependant que des militants membres d’organisations d’origine communiste sentent de plus en plus que l’unité est nécessaire à la révolution et qu’il est impossible de la réaliser dans le cadre d’une des vieilles organisations existantes.
La IIe Internationale incapable d’agir à cause de ses contradictions internes, la IIIe Internationale dirigée par une caste bureaucratique qui subordonne les intérêts du prolétariat à ses intérêts propres, laissant la classe ouvrière démunie d’une véritable direction internationale révolutionnaire.
La formation d’une internationale unitaire nouvelle se trouve à l’ordre du jour de notre époque. Mais cette Internationale ne pourra être que le résultat d’un processus historique et sortir des actions et expériences des masses. Le meilleur travail pour la nouvelle internationale réside donc dans notre effort pour le développement de l’action révolutionnaire et la clarification de la conscience prolétarienne au cours de ces actions. La charte constitutive de la future internationale unitaire devra être basée sur l’analyse critique des principaux événements qui ont marqué l’histoire du mouvement ouvrier et notamment tenir compte de la charte de 1905 et des thèses des 4 premiers congrès de l’Internationale Communiste, mais ne pas se limiter à elles, car elles sont insuffisantes du seul fait qu’il s’est écoulé une longue période historique depuis leur rédaction.
Elle devra condenser toute l’expérience historique du socialisme révolutionnaire.
LUTTE CONTRE LA GUERRE. La nature des guerres modernes fait de la prétendue « défense nationale » un mot vide de sens et une duperie sanglante.
Dans chaque pays il y a deux nations ; celle de la minorité des profiteurs et celle de la majorité des travailleurs. Les guerres modernes sont des guerres impérialistes, c’est-à-dire des guerres entre les différents clans d’exploiteurs pour le partage du monde. Les conditions techniques modernes en font des guerres d’extermination menées par les états-majors contre les peuples et contre toute la civilisation.
En aucun cas le prolétariat ne saurait s’associer à une guerre menée par les exploiteurs de quelque prétexte qu’elle puisse être couverte. Il ne saurait s’associer à sa propre bourgeoisie dans une guerre dirigée contre un fascisme étranger au nom de la « démocratie ». On n’apporte pas la liberté d’un peuple à la pointe des baïonnettes, et ne lutte pas contre le fascisme d’autrui en acceptant dans son propre pays un régime équivalent à celui qu’on prétend combattre (état de siège – suppression de toute liberté – destruction physique et morale du peuple, etc … )
La défense de la Révolution Russe ne saurait davantage légitimer l’adhésion du prolétariat à la lutte menée par un des clans impérialistes alliés de l’U.R.S.S. La défense de la Révolution Russe consiste à l’élargir en révolution mondiale. Le prolétariat trahirait sa mission historique s’il subordonnait sa lutte contre la guerre et pour le renversement du capitalisme international aux actuelles manœuvres diplomatiques des dirigeants de l’Etat Soviétique, et à une politique d’alliance quelconque.
La lutte du prolétariat contre la guerre ne doit pas verser dans les illusions du parlementarisme international (S.D.N.) et le verbiage du désarmement capitaliste général. On ne lutte pas contre le réformisme national pour l’accepter à l’échelle internationale.
SI TU VEUX LA PAIX, PREPARE LA REVOLUTION. Tel doit être notre mot d’ordre central de lutte contre la guerre. Plus particulièrement et dans les circonstances actuelles, face aux deux ans, nous devons revendiquer notamment la suppression de la fabrication et du commerce privé des armements, une véritable politique de désarmement contrôlé par des organes populaires dans chaque pays.
Toute la lutte contre la guerre doit être une lutte autonome par les méthodes de l’action directe du prolétariat et de toutes les couches laborieuses de la nation authentique, pour la défense du peuple contre les marchands de canons, les états majors et les chancelleries.
5. LE SYNDICALISME.
Le mouvement syndical doit se déterminer lui-même en pleine indépendance, sans aucune intervention de l’extérieur, par le libre jeu de ses assemblées délibérantes. Cette indépendance du syndicalisme ne saurait être, bien entendu, l’indépendance des dirigeants syndicaux à l’égard des syndiqués et la transformation de l’organisation syndicale en un parti « syndicaliste » concurrent des autres partis ouvriers. L’indépendance syndicale se réalise par l’autodétermination des syndicats, c’est-à-dire par le développement de la démocratie intérieure. Il est indispensable que s’établisse entre l’organisation syndicale et l’organisation politique de la classe ouvrière une véritable collaboration sur un pied d’égalité sans la moindre espèce de subordination dans un sens ou dans un autre.
Le devoir de tous les révolutionnaires conscients est de travailler à l’unité syndicale réalisant la plus large démocratie. L’unité syndicale et l’unité politique se commandent mutuellement.
6. ARMEMENT DU PROLETARIAT.
Des cadres spécialisés en vue de protéger la propagande et l’action des socialistes sont nécessaires. Ces cadres de protection doivent être créés partout et seront le germe de la milice ouvrière, organisation plus vaste englobant l’ensemble de la classe. La milice ouvrière ayant sa base sur les lieux de travail et dans les quartiers ouvriers aura, outre des tâches purement défensives, celle de l’attaque des formations fascistes au moment opportun.
Pourtant ni la milice, ni l’armement général du prolétariat ne sauraient être des mots d’ordre centraux dans le stade actuel de la lutte. La milice la plus forte et la mieux armée ne pourra renverser le capitalisme par ses propres moyens. Le capitalisme et son état ne peuvent être renversés que par un vaste mouvement populaire qui entraîne la majorité de la population et désagrège les forces de l’état bourgeois. Dans la révolution prolétarienne la milice ne pourra jouer qu’un rôle subordonné mais elle est quand même une arme indispensable pour l’insurrection et le maintien du pouvoir car des la conquête de celui-ci la milice se transforme en armée rouge.
L’armement général du prolétariat, supposant à la fois l’occupation des usines de guerre et arsenaux et la mutinerie dans l’armée, ne peut être réalisée qu’en période de pleine ébullition révolutionnaire. Donc lancer le mot d’ordre de l’armement du prolétariat dans la situation actuelle, cela ne peut que semer la confusion chez le militants, créer des illusions putschistes et détourner les militants de leur devoir principal : préparation et déclanchement d’un vaste mouvement populaire en vue de la prise révolutionnaire du pouvoir.
7. ROLE DU PARTI.
L’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes ; les révolutionnaires n’ont pas d’intérêts distincts de ceux du prolétariat tout entier.
Le parti ne doit pas être un état major pratiquant vis-à-vis des masses des méthodes de commandement ; son rôle est « de mettre en avant et de faire valoir les intérêts communs à tout le prolétariat … et d’autre part, dans les diverses phases que traverse la lutte entre le prolétariat et la bourgeoisie, de représenter constamment l’intérêt du mouvement total ».
Il est « la fraction la plus résolue, celle qui pousse toujours en avant ; théoriquement il a l’avantage de comprendre les conditions, la marche et les résultats généraux du mouvement prolétarien ». (Manifeste Communiste).
Dans la lutte révolutionnaire et après la prise du pouvoir, le parti ne sera pas un dirigeant prédestiné des organes de la démocratie prolétarienne et de l’état socialiste. Ses membres devront tendre à en être les animateurs. Ces organes conserveront leur entier droit d’autodétermination et ne subiront pas la volonté du parti ; ils auront à se prononcer librement sur les propositions que feront en son sein les membres du Parti au même titre que n’importe quel travailleur.
8. STRUCTURE DU PARTI.
L’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes.
C’est également de ce principe que doit s’inspirer le parti révolutionnaire dans son action et sa structure. La base du Parti est la démocratie, mais non pas une démocratie où la masse laisse faire la politique par les dirigeants pour se borner à l’accepter. La démocratie ouvrière a pour condition l’activité politique permanente de l’ensemble des militants, l’orientation politique du Parti ne doit être que le résultat généralisé des conceptions politiques des militants, unanimement disciplinés dans l’action.
Le parti de la classe ouvrière doit être démocratique et uni. La discipline n’est pas une question formelle de statuts, c’est avant tout une question de confiance mutuelle et de convictions. Un parti qui n’est pas animé par un dynamisme révolutionnaire puissant ne peut être ni discipliné, ni démocratique. Dans notre parti il est nécessaire de réagir a la fois contre l’indépendance anarchique des dirigeants parlementaires ou autres, et contre la passivité des adhérents.
9. L’U.R.S.S.
Le devoir internationaliste commande aux travailleurs des pays capitalistes de défendre les conquêtes de la révolution d’octobre et de maintenir vivant son esprit. C’est précisément parce que cette révolution est le bien des prolétaires du monde entier qu’il importe de connaître exactement sa situation actuelle et d’avoir vis-à-vis de l’U.R.S.S. de 1935 une attitude aussi éloignée de l’admiration sans discernement a priori que de la désapprobation systématique.
Notre devoir est de défendre la Révolution russe contre les calomnies de la presse bourgeoise et de dénoncer les légendes qu’elle répand à son sujet.
Mais cela ne peut nous obliger à accepter de voir des révolutionnaires comme Victor Serge, Miasnikov ou Trotsky privés de gagne-pain, traqués et bannis par les dirigeants actuels de l’U.R.S.S.. Nous ne pouvons accepter non plus la politique extérieure de la diplomatie soviétique qui subordonne les intérêts du prolétariat mondial aux combinaisons impérialistes ; nous ne pouvons accepter la bureaucratisation des syndicats, la suppression du contrôle ouvrier, les entorses à la légalité révolutionnaire et l’étouffement de la vie politique des Soviets. Nous revendiquons l’existence légale et le droit à l’organisation pour toutes les tendances révolutionnaires, qu’elles soient trotskystes, mencheviques, syndicalistes ou anarchistes. La liberté pour ceux qui acceptent les principes socialistes et la légalité soviétique étant la condition indispensable de la démocratie prolétarienne.
Au prochain numéro paraîtront les paragraphes sur les revendications immédiates, la question coloniale, le travail parmi les intellectuels, le travail parmi les jeunes paysans, etc.
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Nedjib SIDI MOUSSA
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