Article de Marceau Pivert paru dans Le Populaire, 18 mars 1935

LA fascisation du régime se développe dans tous les domaines : l’Etat-Major mène la danse ; même objectif dans les projets de domestication des instituteurs et dans ceux d’augmentation du temps de service ; il s’agit d’avoir à sa disposition un instrument militaire bien en main et une éducation nationale tout entière orientée vers la docilité et la servilité à l’égard des puissants du jour. Pour « défendre la patrie » ? Non ! Pour défendre des privilèges de classe de plus en plus menacés ! Nous verrons bientôt nos hitlériens s’accorder avec ceux d’en face pour faire cette besogne contre-révolutionnaire ! Comme en 71 ! Comme en 1918 ! L’ennemi, pour ces messieurs, c’est le prolétariat. Que cette réalité s’inscrive en lettres de feu en tête de toutes nos discussions intérieures !
Même objectif aussi dans les projets superscélérats du jésuite Pernot : ceux-ci ont pour but (la loi de 1894 ne suffisant pas !) de réduire au silence toute velléité d’opposition à une politique de préparation de la dictature. On peut frapper le plus timide des républicains simplement parce qu’il évoque un article fondamental de la Constitution rappelant le cas où « l’insurrection est un devoir ».
Même objectif aussi dans la tentative de militarisation des populations civiles, sous prétexte de défense passive … Est-ce pour organiser la recherche des abris contre les gaz qu’on veut faire voter cette loi ? Non ! Quand on sait qu’il n’y a AUCUNE protection possible … Quand on sait qu’une seule bombe de 1.800 kilos tombant à 50 mètres d’une maison de six étages la réduit en miettes … on comprend immédiatement qu’il y a d’autres mobiles à ces projets : on veut faciliter aux formations fascistes leurs opérations de guerre civile, ni plus, ni moins …
Même objectif dans cette lutte sournoise qui prend pour cible les institutions laïques : suppressions d’écoles, diminutions de crédits, infiltrations cléricales, sanctions contre les meilleurs militants.
… Et aussi contre une représentation équitable du peuple de Paris à son Hôtel de Ville, où continueront à siéger des Topazes voleurs de mandats et leur sinistre Chiappe.
… Et aussi contre les libertés syndicales : affaire du Gaz, affaire Cazaubon, etc …
Tout se tient, dans l’attaque continue des forces de réaction, cherchant le point de moindre résistance de notre défensive, et développant, sous le camouflage savant des discussions parlementaires, l’armature de choc des ligues armées, qui tenteront de porter, au moment convenablement choisi, le coup décisif à nos institutions, à nos libertés, à nos organisations de classe.
Mais si « tout se tient » dans les problèmes proposés à notre attention et dans les tactiques convergentes de nos adversaires, est-il donc impossible d’en tirer certaines conséquences pour notre propre action de classe ?
Des désaccords existent incontestablement au sein de la classe ouvrière sur des questions de premier plan. « N’en parlons pas ! », dit-on. Pardon ! La réalité les pose, objectivement, ces questions ! Et plus les difficultés sont grandes, et plus nous avons le devoir de les aborder avec le maximum de liberté d’esprit dans nos assemblées et dans notre presse !
Tout se tient ! On ne luttera EFFICACEMENT contre les deux ans que si on dresse les ouvriers et les paysans contre toute guerre, « QUEL QU’EN SOIT LE PRETEXTE ». On ne fera un véritable travail de pénétration socialiste que dans la mesure où l’on dressera les masses contre toute éventualité d’entrer dans la guerre sous la direction de la bourgeoisie capitaliste, avec ses munitionnaires, ses buts impérialistes nécessaires et ses généraux de plus en plus fascistes …
On ne luttera efficacement contre la pénétration cléricale dans l’enseignement et le sabotage de l’Ecole laïque que si l’on prépare la classe ouvrière et paysanne à conquérir le pouvoir et à créer son système d’éducation libératrice (1) (!).
On ne luttera efficacement contre la crise économique que si l’on met au premier rang, dans notre propagande et notre stratégie, notre volonté de saisir les manettes de commande économiques, pour démanteler le capitalisme, socialiser les industries clés, édifier la société socialiste ; d’où la nécessité d’établir des rapports avec la C. G. T., pour préciser et propager « le Plan ».
On ne luttera efficacement contre les bandes armées du fascisme, que si on se prépare à répliquer, avec les mêmes moyens, la même organisation minutieuse, le même souci d’éliminer les illusions pacifistes et légalitaires.
Je me trouve en désaccord, sur ce point, à la fois, avec des leaders de mon parti et ceux du parti communiste. Mais l’observation scrupuleuse des événements internationaux et de l’agitation antifasciste depuis un an suffit à mes yeux : les travailleurs n’accepteront pas de se laisser désarmer, ligoter, et livrer à des bandes d’assassins à gages sans prendre des précautions qui sont à la fois conformes aux enseignements de Marx et aux directives de Lénine. Je souhaite seulement qu’un certain « désarmement idéologique » n’ait pas retardé trop dangereusement l’heure de l’organisation dans ce domaine.
Tout se tient. Nous courons derrière la digue qui nous protège contre la marée contre-révolutionnaire. Nous bouchons les trous, oui, nous élevons même le système de protection en renforçant notre front anti-fasciste … Mais la marée s’élève en même temps. Il faut passer à autre chose : ceindre ses reins, préparer le combat, attaquer. L’agitation contre les deux ans peut servir de point de départ pour imposer, par l’action directe de masse, la dissolution d’une Chambre complètement discréditée.
Mais – tout se tient ! – s’il faut chasser les corrompus et les lâches qui font le lit du fascisme, ce n’est pas pour en réinstaller d’autres de même calibre, mais pour installer au pouvoir toutes les forces vives de la révolution sociale et pour construire un monde nouveau.
Ne rusons pas avec la réalité historique : ou nous irons dans cette direction, avec tous les risques et toutes les obligations qu’elle comporte et nous marquerons le point de départ d’une offensive prolétarienne internationale contre la guerre qui vient, ou nous serons balayés par les événements …
Tout se tient !
Marceau PIVERT.
(1) Je renvoie ici à un article de Mussolini dans le Figaro (18-12-34), commente par l’Osservatore Romano (20-12-34), par la Croix (19-12-34), par la Victoire (19-12-34), où il apparaît clairement que la fascisation, conduit au Concordat (voyage de Laval au Vatican), car toute « rupture de l’union religieuse est un crime de lèse-nation ». Les Jésuites sont, chez nous, derrière les Croix de Feu : On n’est pas à la fois laïque et nationaliste ! Tout se tient ! M. P.
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Nedjib SIDI MOUSSA
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