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Marc Bernard : Humanisme socialiste

Article de Marc Bernard paru dans Le Populaire, 15 novembre 1936

LA naïveté de bien des gens, et en particulier des hommes qui sont directement aux prises avec la réalité, c’est de croire qu’un écrivain est libre en face de son œuvre, qu’il peut la diriger où bon lui semble, la faire servir à toutes fins qui lui paraissent désirables.

Ces gens-là confondent raisonnement et sentiment, calcul et passion : ils ne se doutent pas qu’une œuvre d’art de quelque valeur est, avant tout, œuvre de chair, au vrai sens de ces mots, et qu’elle ne vaut que par là. Le reste n’étant que mort et poussière. Que l’on ne pénètre pas dans une œuvre par où l’on veut, mais bien par où l’on peut, et que la volonté créatrice refuse d’avancer si l’on veut la contraindre à s’engager dans une voie qui lui répugne, sans que le créateur sache au juste pourquoi parfois.

Or, l’humanisme socialiste – c’est là, il me semble, sa grandeur, mais aussi la dureté de l’effort qui le sollicite sans cesse – ne peut rien rejeter de ce qui est véritablement vivant dans l’homme. Si tout ce qui est mort, vidé de substance, uniquement tourné vers le passé, lui est ennemi, tout ce qui témoigne de preuves réelles de vitalité ne saurait être repoussé, ou combattu par lui a priori, d’une façon systématique.

Il s’agit au contraire pour lui de comprendre, et de voir le meilleur parti qu’il pourra tirer de cette réalité vivante qui avec, sans lui, ou contre lui, continuerait à se manifester. Le grave danger pour cet humanisme, appelé à relever l’ancien, serait que la formule – ainsi que cela s’est trop souvent produit – vienne prendre la place de l’esprit, qu’il se corrompit à son tour, que des parties mortes vinssent se substituer à la chair vivante, qu’il se dérobât à la tâche historique que les circonstances lui assignent. Il ne saurait d’ailleurs s’y résoudre qu’en se reniant lui-même.

Lénine, qu’on ne saurait accuser de mollesse sur ce point, écrivait à Gorki le 25 février 1908 :

« Je suis d’avis qu’un artiste peut tirer de bonnes choses de n’importe quelle philosophie. Je pense également que dans les questions artistiques votre jugement est le meilleur, et que si vous tirez de telles conceptions de votre expérience artistique, ou de la philosophie, même si c’est une philosophie idéaliste, vous pouvez arriver à des conclusions qui peuvent être extrêmement utiles au mouvement ouvrier. »

Lénine pourtant, à mon sens, s’arrête à mi-chemin, car s’il est des écrivains qui puisent leur inspiration dans les thèmes sociaux, il en est d’autres qui sont plus vivement sollicités par la vie intérieure de l’homme – comme le fut Gorki d’ailleurs – par les difficultés qui sont entièrement attachées à notre essence d’hommes, par les mille drames qui se jouent au plus secret des êtres, et pour le dénouement desquels nul appui extérieur ne saurait être espéré. Il y a là, sans doute, deux familles d’esprits qui poursuivront éternellement deux routes parallèles, chacune d’elles venant tour à tour au premier plan, selon les époques ; chacune d’elles pouvant revendiquer de grands noms, de grandes œuvres. Mais, pas plus qu’il ne nous est permis de choisir nos particularités physiques, il ne nous est possible d’élire le groupe dans lequel nous nous rangeons dès la naissance.

Et voici le but de cet article qui, soyons franc, est dans une certaine mesure un plaidoyer pro domo : Les écrivains qui, politiquement, se rangent dans le mouvement socialiste, mais dont les préoccupations sont tournées davantage vers la vie intérieure de l’homme que vers ses rapports sociaux, sont-ils en contradiction avec eux-mêmes ; l’élan qui les pousse vers le socialisme est-il superficiel puisqu’il ne parvient pas à nourrir leur œuvre ?

Je ne le pense pas. Bien des voies mènent au socialisme. La leur ne le cède en rien en doctrine aux autres. Elle ne se justifie pas moins. Leurs travaux en profondeur – et qu’on ne voie certes dans ce terme aucune espèce de vanité, ce qui se passe sur d’autres plans n’étant ni moins beau, ni moins passionnant – tendent à montrer l’unité de l’homme, par-delà les époques, les latitudes, les contingences sociales. Or, s’il est un critère sûr pour juger des valeurs réactionnaires, c’est qu’elles tendent sans cesse à la division de l’homme : classes, qu’il s’agit de perpétuer ; nationalismes, qu’on oppose à d’autres ; religions, coutumes, langues, races, tout est bon qui tend vers ce but. Il n’y a qu’a voir dans quelle fureur le seul mot d’internationalisme jette ceux qui défendent ces valeurs. Ils en ont fait une injure.

Et l’on peut dire, par conséquent, sans aucunement forcer le sens des mots, que tout ce qui élève l’homme, l’éclaire, fût-ce sur le mécanisme délicat et secret de sa vie intérieure ; qui lui permet de se mieux connaître et de mieux connaître les autres, qui lui apparaissent alors si semblables à lui par-delà les frontières, les mœurs, la langue ; tout ce qui lui montre cette magnifique unité humaine, le constant rayonnement de la culture, ce continuel effort pour mettre plus de clarté dans la vie ; tout ce qui brise la carapace de préjugés, de lieux communs, de conventionnel qui se reforme sans cesse autour de la vie et tend sans cesse à l’étouffer, à remplacer la vivacité de l’esprit, du cœur, du sentiment, de l’intelligence par la lettre ; tout ce qui, en un mot, sous une forme ou une autre, se range du côté des forces de vie et de lumière contre celles de mort et de division, est révolutionnaire.

C’est là, il me semble, le plein sens de l’humanisme socialiste, puisque le socialisme, aujourd’hui, comporte la plus large part d’humanité ; et c’est à ce titre que les écrivains dont je parlais peuvent revendiquer fièrement le droit de le défendre avec autant d’efficacité que quiconque.

Par Marc Bernard


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Nedjib SIDI MOUSSA