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Humanisme prolétarien

Article paru dans Le Populaire, 15e année, 9 août 1932

D’un point de vue évidemment très sympathique au bolchevisme, mais avec une certaine liberté d’esprit, Victor Serge pose dans un petit livre (Littérature et Révolution, Cahiers bleus, Valois) une série de problèmes que nous avons souvent effleurés dans cette page. Celui d’abord de la « culture prolétarienne », Victor Serge, après s’être convenablement référé aux bons auteurs, en l’occurrence Lénine et Trotzki, conclut que la culture proprement prolétarienne ne peut, comme la dictature du prolétariat, refléter qu’une époque de transition, si longue soit-elle.

« Ces réserves évidentes admises, les termes de littérature (ou de culture) prolétarienne correspondent à un besoin de l’époque de transition et correspondent dans une mesure appréciable à des valeurs nouvelles. Plusieurs générations de travailleurs ne connaitront vraisemblablement pas d’autres temps. Elles se battront surtout. Elles auront énormément à détruire et à souffrir ; le monde est à refaire. Mais, comme les armées antiques, elles auront leurs bardes, leurs conteurs, leurs musiciens, leurs philosophes. Cela est d’autant plus vrai que le prolétariat doit, pour vaincre, être conduit par de vrais chefs, penseurs et stratèges, qui, selon l’exemple de Marx et de Lénine, se seront assimilé l’essentiel de la culture moderne ; il lui faut ses grands intellectuels. Il lui en faut aussi de moindres, pour de moindres tâches, mais vitales. L’essentiel est que les uns et les autres soient bien à lui, ses serviteurs. L’œuvre qu’il accomplit a ainsi une valeur culturelle intrinsèque. En ce sens, historiquement restreint, il y aura, il y a déjà, une culture du prolétariat militant. » (p. 62-63).

Dans un de ses derniers chapitres, Victor Serge examine le contenu de l’ « humanisme prolétarien ». Naturellement, il prend pour objet d’analyse la littérature bolcheviste. Mais il en extrait, somme toute, des caractéristiques fort acceptables : intérêt pour la production et sa grandeur, sentiment que le destin du monde se décide, que la révolution est commencée, conception d’une relation nouvelle entre l’homme et la machine, entre l’individu et la collectivité, etc. Et il précise en termes assez heureux l’ensemble de cet effort par rapport à la civilisation actuelle :

« L’humanisme prolétarien naissant reprend l’héritage de l’humanisme bourgeois, moins ce que l’humanisme bourgeois comprend d’utopisme, d’illusion trompeuse sur l’homme et la société, de pacifisme abstrait et débilitant, d’idéalisme désuet, presque puéril ; nous ne pouvons nous fier à un « progrès » qui se ferait tout seul, demain est vraiment trop noir ; ni croire à la bonne volonté des classes dirigeantes parce que nous savons que les lois de leur propre développement les dépassent ; ni admettre le pacifisme à l’époque des grandes guerres de classes qui seules nous permettent d’entrevoir la fin des guerres suicidaires du capitalisme et l’avènement de la paix par la révolution ; ni confondre la liberté et la culture des hommes ; professer le culte, très noble mais très impuissant, de « l’esprit », comme s’il existait un esprit désincarné planant au-dessus des mêlées et des misères humaines ; ni nous fier à la « révolte des consciences » qui n’est rien tant qu’elle ne s’est pas faite chair en des millions et des millions d’hommes … Mais nous entendons comprendre l’homme, tout l’homme, à fond ; lui restituer la conscience de sa valeur, travailler à dégager la civilisation moderne de la barbarie capitaliste, aller vers l’avenir par des chemins réels. L’humanisme prolétarien, plus large que l’autre, est véridique, viril, novateur, héroïque. » (p. 123-125).

Dirons-nous qu’après cela, tout est élucidé ? Il s’en faut de beaucoup …


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Nedjib SIDI MOUSSA