Article d’André Chouraqui paru dans Non !, n° 3, janvier 1933

Le monde traverse à l’heure actuelle une crise qui marque certainement la fin du régime qui l’a produite ; car, étant de caractère mondial, elle ne peut être que la crise du capitalisme puisque c’est lui qui régit le monde.
Le capitalisme n’a rien épargné dans ses conséquences, ni les conditions de vie matérielle, ni ce qu’on croyait encore à l’abri de toute atteinte, la Civilisation, manifestation de l’activité spirituelle de l’humanité.
Au point de vue matériel, il n’est besoin que d’ouvrir les yeux pour observer les ravages que le régime a causés dans la vie des hommes et qui tiennent à son injustice essentielle : le divorce de plus en plus complet entre la propriété et le travail, le fait que la propriété est restée individuelle alors que le travail est organisé en commun. D’où ce paradoxe : ceux qui produisent ne possèdent pas et souvent n’arrivent jamais à posséder, ceux qui possèdent ne travaillent pas ou n’ont jamais travaillé. Résultat : l’humanité n’a jamais autant produit et pourtant jamais elle ne s’est trouvée plongée dans une misère plus profonde ni plus générale.
Mais une autre conséquence, et certes pas la moindre, de ce vice fondamental du régime économique est la faillite complète de ce qu’on a appelé jusqu’ici la Civilisation qui n’avait d’universel que l’intention puisque le prolétariat en était exclu.
Le capitalisme a tout accaparé pour son œuvre de domination et d’oppression. Tout ce que l’esprit humain a produit de plus beau, de plus sublime dans tous les domaines où s’est manifestée son activité créatrice, tout ce dont avec raison le monde tirait orgueil, a été prostitué aux fins égoïstes et ne s’exerce plus qu’en vue du profit.
La Science apportait aux hommes les possibilités les plus étendues : la connaissance des lois des phénomènes naturels leur permettait de soumettre à eux la nature. La science permet de créer le maximum de richesses sans exiger une grande dépense d’énergie humaine. Elle s’est donc substituée à l’homme dans les travaux les plus durs, les plus pénibles. Eh bien, en est-il résulté un mieux être pour la société humaine, comme l’on était en droit de s’y attendre ? Est-ce que les hommes ont moins à se préoccuper de la satisfaction de leurs besoins matériels puisque la science le fait pour eux ? Non certes, parce que la classe qui détient les moyens de production n’a recherché dans les applications techniques de la science que des moyens d’augmenter le profit par la diminution du prix de revient et l’augmentation de la production. Et c’est alors la criminelle imbécillité que notre raison ne peut tolérer : on ne se soucie que de la production sans seulement s’occuper des moyens d’écouler les produits fabriqués, de la consommation. Et, qui pis est, non seulement on ne cherche pas à augmenter le pouvoir d’achat des consommateurs, mais encore on remplace les ouvriers, par des machines et on ne leur fournit pas de moyens de subsister. Or, comme c’est précisément l’humanité et surtout la grande masse des travailleurs qui, grâce au salaire, consomme, à peu près seule, la majeure partie de la production humaine, on a peine a croire que la recherche du profit ait à ce point aveuglé les capitalistes qu’ils enlèvent à l’humanité le pouvoir d’acquérir ces mêmes produits qu’ils veulent écouter. Il s’ensuit logiquement ce que nous voyons aujourd’hui : les capitalistes, aveugles, se plaignent que l’on surproduise, c’est-à-dire que l’on produise plus qu’il ne faut pour satisfaire les besoins essentiels de l’humanité et pourtant l’immense majorité des hommes qu’on pourrait croire gavés est en réalité dans la misère la plus grande.
Mais ce qui est encore plus odieux, c’est que la science qui est essentiellement création, conquête de l’esprit humain sur la nature n’a pas tardé à devenir dans une société si déséquilibrée, si anarchique, le plus redoutable, le plus diabolique des instruments de destruction. Et tout permet de croire que rien ne survivra à une guerre prochaine qui sera une guerre scientifique.
Ainsi, aux mains de la bourgeoisie la science n’est pas restée cette force divine qui unit tous les hommes dans la recherche de la vérité – puisque, comme l’a dit Comte, « la science réalise la convergence mentale » -, mais est vite devenue la cause principale de la misère et le plus effroyable des brandons d’incendie.
Et la philosophie ! Sa faillite s’est consommée lors de la guerre dernière, encore une des conséquences – toutes néfastes ! – du capitalisme : les « penseurs » s’étaient vendus à lui et, tels des « chiens de garde », formaient les cerveaux aux besoins du régime qui les payait. On a alors assisté à la ruine de toutes les valeurs morales en cours. Tout ce que la pensée a permis à l’homme de trouver en lui de plus bas, de plus abject a été glorifié. Les sentiments belliqueux, l’égoïsme, la haine, le culte de la force, tout ce qui est pour l’homme l’héritage de siècles de barbarie et dont le temps et la vie morale avaient déjà réussi à refouler les traces bien loin, a été remis au premier plan et exalté : « La guerre est vraiment la régénératrice » s’est-on écrié, et devant les ruines accumulés et fumantes, devant les spectacles désolants de mort et de désolation qui succédaient aux carnages, un Paul Bourget ne trouvait rien de mieux à faire que de « rechercher la divinité qui présidait à ces scènes grandioses » ! C’est révoltant. Ainsi la religion même n’a pas été laissée de côté. Ô Christ ! toi qui prêchais le pardon de l’offense, l’amour du prochain, même de l’ennemi, que de crimes on a commis en ton nom – d’un côté comme de l’autre ; tu t’es sacrifié pour sauver les hommes, les hommes se sont perdus en t’invoquant !
Enfin l’Art. Vous rappelez-vous, camarades anciens combattants, quels poèmes on vous faisait chanter, quels tableaux on imposait à votre vue, quelles chansons on faisait sans cesse retentir à vos oreilles. Musique guerrière, peintures guerrières, strophes guerrières ! Et nous-mêmes, dans nos berceaux : ce n’étaient pas de belles mélodies chantant la joie de vivre au rythme desquelles nous nous endormions, ce n’étaient pas de belles mamans tout heureuses, que nous contemplions dans nos rêves d’enfants : Mais des chansons haineuses, des mamans attristées, maudissant Guillaume et Poincaré et soupirant après les maris exposés à la mort !
Ah non, on ne nous a rien laissé, pas le moindre courant où rafraîchir nos lèvres brûlantes de fièvre, étancher notre soif d’idéal, calmer notre besoin de spiritualité. Partout l’esprit a capitulé, partout le cœur humain s’est tu pour laisser parler la force, maîtresse du monde.
Le cœur humain avait bien tenté d’élever sa voix pour défendre ses droits. La force brutale, de son grand poing de fer l’a étouffée. Pauvre cœur humain, silence à toi !…
Le monde va-t-il revenir à la bestialité ? A la ruine de toutes ses créations, l’esprit humain, survivra-t-il ? On va criant partout à l’effondrement de la civilisation « humaine ». Pardon ! cette « civilisation » vous la croyiez universelle alors qu’elle n’était que bourgeoise, civilisation de classe, civilisation PARTIELLE ! Vous la croyiez indépendante, mais on s’en est servi pour le crime. Alors ?
Alors, j’écoute mon cœur, le cœur humain : il me crie amour ! A moi, ma raison : elle me clame justice ! Justice, amour, eh quoi, n’étaient-ils pas la base de la civilisation qui se meurt. Non. Ce seront les principes de la civilisation qui se lève.
Travailleurs, Sauveurs du monde ! Votre tâche ? : la société de demain. Justice, amour ? On a préféré la spoliation, l’oppression et on a sombré. A vous l’honneur de rétablir toutes valeurs humaines en harmonisant la société : le travail étant collectif, les instruments de travail doivent être collectivisés.
Nous voyons se lever l’aurore d’une civilisation nouvelle, civilisation TOTALE : le socialisme est en marche, le prolétariat est en marche pour sauver le monde !
Le socialisme ? Surprise ! Il flatte les aspirations les plus généreuses et hardies de nos cœurs de jeunes et pourtant, chose peu commune, la réflexion apporte encore l’adhésion de l’intelligence au mouvement spontané de notre conscience. De sorte que notre raison, loin de refroidir notre enthousiasme, le rend plus vibrant encore.
Voilà enfin une civilisation « humaine » : avec l’avènement de l’ordre réel, de la justice réelle dans une société où le travail sera souverain, les hommes, alors vraiment libres, verront s’établir entre eux des rapports fondés non plus sur la concurrence néfaste, mais sur l’amour du prochain, condition essentielle du bonheur.
André CHOURAQUI.
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Nedjib SIDI MOUSSA
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