Catégories
presse

Qu’est-ce que le socialisme ?

Article signé E. paru dans Der Republikaner, Sozialistisches Organ für den Ober-Rhein, 23 September 1931

Voilà bien un beau, un magnifique sujet de dissertation. Beaucoup de jeunes camarades ont demandé à ce qu’il soit traité à cette place, mais aussi attrayant qu’il soit, aussi téméraire et audacieux serait-il, de vouloir le traiter à fond, ou même de vouloir le concentrer dans deux colonnes de journal. Certes, les définitions ne manquent pas. On en trouve de bonnes et de vraisemblables, mais on en trouve autant de saugrenues. Le Grand Larousse dit :

« Le socialisme est un système de réformes sociales, visant surtout une nouvelle distribution des richesses sociales. »

L’ouvrage encyclopédique trace ensuite quelques nuances du socialisme et cherche à donner un bref aperçu de son histoire. D’autres dictionnaires se contentent de moins et disent simplement, que le socialisme englobe tout ce qui intéresse la société humaine. Comme dit, nous n’oserions pas affronter dans les détails ce magnifique sujet et nous nous voyons contraints de le tracer un peu à grands traits sans essayer, de le condenser en une définition.

D’abord il nous paraîtrait futile de situer les débuts du socialisme à une époque déterminée. Nous ne nous trompons certainement pas en affirmant que si le socialisme n’a pas toujours existé, il y a toujours eu, depuis le début de la pensée humaine, du socialisme. Avec le développement scientifique, philosophique économique et politique de la société, l’idée a trouvé une forme précise, mais elle était toujours là, germant souvent imprécise et inavouée dans les cerveaux. Depuis qu’il y a des hommes, depuis qu’il y a des intelligences qui se côtoient, des propos qui s’échangent, des volontés qui se combattent, ou se conjuguent, depuis surtout qu’il y a des dominateurs et des dominés, il y a du socialisme. L’esclave révolté contre les injustices du tyran, le vassal insurgé contre le seigneur, le prêtre réfractaire à l’absolutisme orthodoxe, le soldat insoumis devant la brutalité de ses chefs, l’ouvrier rebelle aux exigences inhumaines de ses patrons, tous avaient ou ont quelque part dans leur conscience une étincelle socialiste. Beaucoup d’entre eux ont senti l’impuissance de vaincre isolés sur leurs oppresseurs et exploiteurs, beaucoup ont reconnu que l’individualisme, cette véritable antithèse du socialisme, était incapable d’améliorer leur sort et ils ont reconnu la nécessité de l’effort commun, la nécessité du collectivisme dans l’action. Et s’il y a eu à travers les siècles de l’évolution humaine, dans les religions, dans la philosophie, dans la politique, des grands chefs qui surent entraîner les foules, si, avec la création de telle nouvelle divinité incarnant des vertus sociales, les prophètes du nouveau dogme surent gagner de nombreux croyants, il est certain, qu’ils flattaient un sentiment alors latent dans ce qu’on appelle l’âme, il est certain qu’ils visaient à la réalisation au moins partielle d’aspirations humaines approchant le socialisme, tel que nous le concevons. Ce n’est pas un hasard qu’après que les Bebel, les Jaurès et les Marx eurent, à la suite d’une profonde analyse sociologique. tracé un programme et indiqué au prolétariat le chemin qu’il fallait suivre, qu’une immense clameur se fit entendre à travers le monde et qu’un parti politique international naquit, dont la puissance va grandissante d’année en année, ce n’est pas un hasard, que ce parti a su rallier de grands savants et des hommes d’une rare intelligence. Ce n’est pas non plus un hasard, que le autres partis, effrayés par l’essor fantastique du parti socialiste, essayèrent de se servir de son enseigne pour attirer et tromper la population. Voyez les bolchévistes-« socialistes », les nationaux-« socialistes », les cléricaux « sociaux », etc.

Car le socialisme a une énorme puissance attractive, par le fait même qu’il est profondément humain. L’homme quel qu’il soit, a en lui, tant qu’il n’est pas déformé par son entourage, un besoin de justice et d’équité. Et ce sont justement les vives intelligences qui souffrent le plus de l’injustice commise et qui éprouvent le plus le besoin d’y remédier. Ce sont elles aussi qui critiquent et qui analysent le plus. Ce sont contre elles que s’érigent des préjugés millénaires et des barricades de conceptions réactionnaires. Et voilà pourquoi vous rencontrez le socialisme dans tous les domaines de l’activité et de la pensée humaine. Le socialisme qui explique, qui indique le chemin à suivre et qui lutte.

Et tant qu’il est possible de séparer ces différents domaines, il est possible d’en apporter la preuve. N’est pas entièrement socialiste, celui qui ne l’est pas partout ? Dans la politique, le socialiste s’insurge contre les guerres meurtrières qui arrachent les enfants à leurs familles, qui tuent les pères, qui ruinent et qui détruisent pour l’unique bénéfice de quelques gros capitalistes. Le socialiste dénonce la manœuvre criminelle, il met en garde contre l’appât des décorations et des « honneurs » militaires, car aller à la guerre n’est pas de l’héroïsme, le véritable héros est celui qui s’y refuse. Le socialiste indique les raisons de la guerre : la soif de profit des capitalistes ; il indique le moyen de l’éviter : la lutte contre le capitalisme, en plus le désarmement et pour y arriver – voilà de la politique électorale, – l’élection de socialistes conscients de leur devoir. Et ensuite, ceci nous porte dans le domaine économique -, le socialiste indique les raisons économiques des guerres : la volonté des capitalistes de conquérir par la force de nouveaux marchés, permettant d’augmenter leurs bénéfices et il dit : « pour éviter cela, réglons la production. » Le socialiste dévoile le scandale de l’anarchie économique dans le monde capitaliste, qui permet l’anéantissement d’une partie de la production, dont les autres, les chômeurs auraient besoin pour calmer leur faim ou pour se vêtir et il répète : « réglons la production. » Mais il va plus loin -, et nous passons dans le domaine sociologique -, en demandant que le travailleur soit garanti par des assurances contre les risques du travail, chômage compris, et que la société lui fournisse une rente honorable dans sa vieillesse. En somme, le socialiste demande que le travailleur obtienne le gain de son salaire et que les personnes qui vivent du travail des autres disparaissent, quitte à elles ensuite, de vivre de leur propre travail. Et si on nous permet une petite incursion dans le domaine philosophique, nous verrons que beaucoup de socialistes, les plus convaincus d’ailleurs, se rallient à la thèse matérialiste, qui étudie l’évolution des êtres d’après des données scientifiques et qui écarte le mysticisme sous toutes ses formes et les erreurs qu’il comporte. Sans doute ce socialiste matérialiste entrera en conflit avec certains dogmes religieux, qui, comme le catéchisme, permettent le crime de la guerre et qui prétendent que le sauveur est venu, au moment même où des millions meurent de faim ou périssent déchirés par des obus. Et sans même approfondir les convictions philosophiques, nous trouvons le cléricalisme, qui se prétend l’apôtre de la religion, dressant le plus grand obstacle contre l’émancipation de la classe laborieuse, soit en sabotant son instruction, ou en luttant contre les assurances sociales, comme ce fut le cas en Allemagne.

Et voilà que nous n’avons pas terminé tette timide esquisse de quelques formes d’activité socialiste. Nous n’avons même pas effleuré les nuances doctrinaires, variées dans la méthode, mais tendant au même but, qui est la juste répartition des biens, l’évolution matérielle et intellectuelle de la société humaine et l’abolition de tous les préjugés et de toutes les prérogatives, l’abolition de la cupidité capitaliste, surtout et avant tout l’abolition de la guerre et l’instauration d’une démocratie sincère et inviolable.

Et avant de terminer, permettez de vous dire qu’il y a beaucoup de socialistes qui ne le savent pas – c’est à vous de les trouver et de nous les amener – comme il y en a beaucoup qui croient être socialistes et qui ne le sont pas … Mais ce ne sont certainement pas eux qui crient le moins fort.

Nous sommes d’ailleurs certains, jeunes camarades, que vous avez compris ce petit exposé, car en vous vibre l’idéal socialiste, la fierté et l’enthousiasme avec lequel vous manifestez pour lui fait l’envie des autres. Mais ils n’ont pas cette passion et ce feu qui font la beauté de votre mouvement, car il leur manque la foi. – E.


[sinedjib.com] est librement accessible depuis 2012 afin de faire connaître mon actualité et partager des textes issus de mes recherches. Chaque jour ou presque, je retranscris des articles ou documents qui concernent les luttes pour l’émancipation.
Pour soutenir cette démarche, vous pouvez vous abonner et relayer le contenu de [سي نجيب]. Vous avez aussi la possibilité de vous procurer mes livres, comme mon nouvel ouvrage, Le Spectre du colonialisme, disponible dans toutes les bonnes librairies.

Nedjib SIDI MOUSSA