Article paru dans La Vie du parti, supplément du Populaire, n° 29, 11 avril 1932

La protestation contre la peine de mort est une des plus anciennes qu’ait fait entendre le socialisme. Le socialisme est profondément humain, humain par nature et par destination et, dans l’universelle dégradation du sentiment d’humanité qui caractérise l’après-guerre, il garde la volonté de demeurer humain.
C’est ce qu’exprime avec infiniment de force l’article suivant, paru dans un récent numéro de l’Arbeiter Zeitung, organe central du Parti socialiste autrichien.
Un crime atroce a remué dernièrement l’Autriche, rempli d’horreur toutes les couches de la population. Vite, la réaction catholico-bourgeoise, qui ne perd jamais le nord, a profité de l’émotion publique pour exiger du gouvernement le rétablissement de la peine de mort, rayée des codes par la Constitution républicaine.
Le chancelier Buresch a annoncé son intention d’obéir à cette sommation barbare.
L’article de l’Arbeiter Zeitung est une éloquente riposte à cette campagne odieuse et qui n’a que trop de chances d’être couronnée de succès.
Un meurtre atroce émeut la ville. Et, immédiatement, les instincts de vengeance sanglante qui sommeillaient dans les âmes et qui sont les vestiges des premiers temps de l’humanité se réveillent. Immédiatement, un grand nombre de gens demandent la potence pour le scélérat qui a commis le crime. Le petit boutiquier, assis à la table du café, déclare que la République a commis une lourde faute en supprimant la peine de mort. Comme si dans la monarchie, qui livrait les assassins au bourreau, il n’y avait pas d’assassinats ! Comme si dans les pays qui pendent et qui guillotinent aujourd’hui encore, les assassinats étaient moins fréquents qu’en Autriche !
Comme les hommes ont peu de mémoire ! Quelques années seulement se sont écoulées depuis la guerre, et les hommes semblent avoir déjà oublié les plus cruelles de leurs expériences. En Autriche, le Parlement avait été supprimé pendant les premières années de la guerre, et cette suppression du Parlement a amené des conséquences si insupportables, qu’en 1916 déjà, tout le peuple, depuis les aristocrates membres de la Chambre des seigneurs jusqu’au dernier manœuvre, tout le monde réclamait la restauration du parlementarisme ! Les hommes l’ont déjà oublié ; des milliers de personnes demandent aujourd’hui la suppression du Parlement, comme si nous n’avions pas fait l’expérience de ce que signifie l’absolutisme ! L’histoire de l’Autriche pendant la guerre fut une orgie d’exécutions. On a pendu sans motif, sur le front, de pauvres paysans ruthènes, parce qu’une lâche crainte les faisait prendre pour des espions. On a pendu un paysan innocent parce qu’il se tenait dans le voisinage d’un moulin à vent ; le commandant avait lu quelque part que, dans les guerres d’autrefois, on utilisait les ailes des moulins à vent pour faire des signaux à l’ennemi !… Un paysan était assis dans sa maison auprès d’une lampe à pétrole ; et, comme le vent faisait mouvoir le feuillage d’un arbre devant la fenêtre éclairée, il sembla aux soldats que la lumière apparaissait et disparaissait alternativement ; on a pendu le paysan, parce qu’on prenait pour des signaux en alphabet Morse le jeu du vent dans les arbres ! On a fusillé des soldats qui, exténués après une longue marche, étaient restés couchés dans un fossé. On a pendu des jeunes gens qui avaient conservé un tract à la maison. Dans aucun pays belligérant, on n’a, pendant la guerre, pendu et fusillé sous l’empire de la loi martiale autant d’hommes qu’en Autriche. C’est cela qui a rempli d’exaspération contre la peine de mort tous les hommes de cœur. C’est pour cela que la République a fait figurer dans sa loi fondamentale la suppression de la peine de mort. Avec les Habsbourg, le bourreau aussi devait partir. Déjà les hommes ont oublié cela. Et déjà ils appellent de nouveau le bourreau …
Ce n’est pas le socialisme, mais c’est la science bourgeoise qui a raconté au monde l’histoire atroce du meurtre judiciaire. Elle a raconté au monde les cas innombrables dans lesquels on a exécuté des innocents. Elle a montré ou cela conduit lorsqu’on donne à des hommes, qui sont faillibles, le droit de vie et de mort. Faut-il exécuter seulement le meurtrier qui a avoué ? Ce serait récompenser l’obstination qui refuse d’avouer, ce serait récompenser la ruse qui peut se soustraire à l’évidence. Ou faut-il donner aussi aux juges le droit de prononcer des condamnations à mort sur de simples indices ? Ce serait exposer la justice au danger constant de tuer des innocents. C’est cela le motif essentiel qui fait que les hommes civilisés de toutes les conceptions sociales et de toutes les classes luttent depuis des siècles pour l’abolition de la peine de mort. Le socialisme a repris de la science bourgeoise son opposition à la peine de mort. Mais ce n’est pas par hasard qu’il l’a reprise. Les partisans de la peine de mort doivent apprendre comment il y est parvenu.
La grande révolution française a connu le règne de la terreur. La terreur sanglante de la Révolution a envoyé des milliers de personnes à la guillotine. Sous son couperet sont morts des savants dont le nom est inscrit d’une manière indélébile dans les livres de la science. Sous son couperet sont morts de pauvres gens qu’une parole irréfléchie, que souvent la dénonciation d’un ennemi personnel avait rendu suspects. La mémoire de la terreur sanglante de 1793 a témoigné pendant de longues années contre la Révolution. Le socialisme a repris dans sa jeunesse la tradition de la grande Révolution française. Mais il n’a pas repris la tradition de la terreur révolutionnaire. Son opposition de principe à la peine de mort, c’est son opposition au règne de la terreur de 1793. En cela, le socialisme démocratique s’est distingué du jacobinisme. En cela, il se distingue aujourd’hui du bolchevisme. Il est assez plaisant de constater que le même petit bourgeois qui nous accuse d’être terroristes et nous traite de bolchevistes, nous reproche de repousser la peine de mort qui nous distingue des conceptions du terrorisme révolutionnaire, des méthodes du bolchevisme !
Quant à nous, ces faits ne nous déconcerteront pas. Nous ne croyons pas que le bourreau puisse faire disparaître le meurtre du monde. Le fait que des crimes pareils à cet assassinat qui émeut la ville depuis des jours entiers puissent se produire montre seulement que, dans la société capitaliste qui refuse aux masses populaires leur part de culture humaine, qui refuse de leur accorder une éducation mettant en pratique la culture de l’humanité, la barbarie primitive survit sous un mince vernis de civilisation. C’est à cette barbarie que nous faisons la guerre ; c’est au meurtre collectif commis par la société capitaliste contre les centaines de milliers de personnes qu’elle jette dans le chômage, la détresse et la misère, qu’elle conduit au suicide, dont elle livre les corps à la sous-alimentation, à la faim, à la tuberculose, dont elle assassine les enfants par la sous-alimentation et la misère des taudis ; c’est au meurtre individuel, qui provient de la barbarie dans laquelle le monde capitaliste condamne à vivre la majorité des hommes ; c’est à cela que nous faisons la guerre. Notre mission n’est pas de céder aux instincts primitifs de l’homme, à l’avidité d’une vengeance sanglante, mais de réfréner les instincts primitifs de l’homme, les tendances sauvages de la barbarie au moyen d’un ordre social qui accorde à tous une culture humaine. Ce n’est pas le bourreau qui délivrera le genre humain des meurtres. C’est le socialisme, en tant que forme de manifestation d’une humanité civilisée, le socialisme en tant qu’éducateur de tous, qui obtiendra ce résultat.
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Nedjib SIDI MOUSSA
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