Extrait de Victor Kibaltchitch dit Victor Serge, Littérature et révolution, Paris, François Maspero, 1976, p. 91-95 [1ère édition, Paris, Librairie Valois, 1932]

Ses éléments se retrouvent à divers degrés chez beaucoup d’écrivains ; par ces éléments, j’entends l’ensemble des sentiments et des idées ressortissant d’une conception prolétarienne de la vie, telle qu’elle se forme dans le mouvement ouvrier, les luttes révolutionnaires, l’U.R.S.S., chez les penseurs, les chefs et les militants du prolétariat. Et il s’agit bien d’un humanisme nouveau, notablement apparenté à une conception nouvelle de l’homme et du monde, dans laquelle l’homme est la valeur essentielle. Rien de définitif ou de statique encore dans cette conception appelée à évoluer avec la classe ouvrière et à subir les contrecoups des échecs et des succès de celle-ci. On ne peut donc que tenter d’en dégager empiriquement les données principales.
Ces données me semblent être les suivantes :
— l’intérêt pour la production, fondé sur l’intelligence du rôle primordial de celle-ci, de sa beauté, de sa grandeur ;
— la préoccupation du devenir social ; la conscience du fait que le destin du monde se décide, que tous les problèmes sont posés devant l’homme en termes inéluctables, que le capitalisme arrive au bout du rouleau, que la révolution est une réalité ;
— une conception des rapports de l’homme et de la technique (de l’homme et de la machine) tendant à un bouleversement total de ces rapports — les travailleurs étant aujourd’hui asservis à la machine qu’il s’agit pour eux de conquérir afin que la machine apparaisse enfin au service de l’homme [1], en relation avec ce qui précède, une idée nouvelle, socialiste, de la place du travail et des travailleurs dans la vie. De ce point de vue, des œuvres « populistes » dont les auteurs ne voient dans le « peuple » que matière à roman plus ou moins « naturaliste » peuvent appartenir à la partie la plus morte de la vieille littérature ; on ne peut plus décrire aujourd’hui les ouvriers uniquement de l’extérieur, sans mettre en cause la notion socialiste du travail, comme on décrirait une tribu canaque.
De là quelques autres notions essentielles :
— celles des rapports de l’individu et de la collectivité ; — l’antinomie, si souvent exploitée par les philosophes bourgeois, de l’individu et de la société tend à se résoudre : un sentiment de la vie collective se précise pour amplifier, enrichir, multiplier l’individu [2] ; — nous entrevoyons un avenir où la collectivité, loin de mutiler l’individu, lui assurera un développement complet qui sera la condition de sa propre grandeur ; — l’esprit ouvrier, avec ce qu’il comporte de révolte, de sens critique, de trempe des caractères, d’esprit d’organisation (dévouement au syndicat, au parti), d’aptitude à la solidarité, d’internationalisme, bref tous les éléments d’une éthique et d’un droit nouveau [3].
L’humanisme prolétarien naissant reprend l’héritage de l’humanisme bourgeois, moins ce que l’humanisme bourgeois comprend d’utopisme, d’illusion trompeuse sur l’homme et la société, de pacifisme abstrait et débilitant, d’idéalisme désuet, presque puéril ; nous ne pouvons nous fier à un « progrès » qui se ferait tout seul, demain est vraiment trop noir ; ni croire à la bonne volonté des classes dirigeantes parce que nous savons que les lois de leur propre développement les dépassent ; ni admettre le pacifisme à l’époque des grandes guerres de classes qui seules nous permettent d’entrevoir la fin des guerres suicidaires du capitalisme et l’avènement de la paix par la révolution ; ni confondre la liberté et la culture des hommes ; ni professer le culte, très noble mais très impuissant, de « l’esprit », comme s’il existait un esprit désincarné planant au-dessus des mêlées et des misères humaines ; ni nous fier à la « révolte des consciences » qui n’est rien tant qu’elle ne s’est pas faite chair en des millions et des millions d’hommes… Mais nous entendons comprendre l’homme, tout homme, à fond ; lui restituer la conscience de sa valeur, travailler à dégager la civilisation moderne de la barbarie capitaliste, aller vers l’avenir par les chemins réels. L’humanisme prolétarien, plus large que l’autre [4], est véridique, viril, novateur, héroïque.
Mais les luttes, au sein de la société — surtout celles des idées —, n’ont pas la simplicité qu’on leur prête de coutume. Une lutte a toujours des aspects d’association — voire de collaboration —, d’interpénétration, d’enrichissement mutuel. Ainsi les deux humanismes opposés, parfois confondus dans les mêmes milieux, mêlés chez les mêmes hommes. Cette interpénétration n’est pas pour nous sans danger, car nous sommes, nous l’avons vu, sous bien des rapports les plus faibles.
« … Si nous voulons apporter au monde des principes de rajeunissement susceptibles de reconstituer la Cité en pleine décomposition, nous devons, tout comme les chrétiens, maintenir à l’idéologie et à l’action socialistes leur caractère d’intransigeance absolue et refuser catégoriquement toute invitation à nous incorporer. » « … Ce prolétariat héroïque et révolutionnaire […] ne pourra accomplir sa mission historique et promouvoir une civilisation originale et vraiment prolétarienne que s’il se constitue une philosophie qui soit à la hauteur de la grande transformation dont il est l’agent. »
Je souscris pleinement à ces lignes d’Edouard Berth [5], à la condition d’entendre par civilisation prolétarienne la civilisation des producteurs libres, humains, au sens le plus complet du mot, pour laquelle la classe ouvrière combat quand elle combat pour la suppression des classes.
Tous ces problèmes paraissent plus complexes qu’ils ne le sont. C’est comme dans la vie : pourvu qu’on veuille y voir clair, on y voit. Chacun se l’avouera : on distingue sans peine le vrai et le taux, le juste et l’injuste, le devoir et l’intérêt, le courage et la platitude. Les plus vieilles vertus travaillent aujourd’hui pour ceux qui comprennent que le monde en pleine transformation a besoin d’hommes vaillants. Il ne s’agit pas pour ceux-là (et que nous importent les autres ?) de rêves ou de profits ; il s’agit, dans le métier littéraire comme dans tout autre, de se sentir utile, selon ses moyens, à la révolution qui vient ou s’accomplit inéluctablement.
Bien des choses dans le présent n’appartiennent déjà plus qu’au passé ; bien des choses même, dans ce qui naît, portent encore l’empreinte du pire passé. Indéfendables, les unes et les autres. Il faut, pour en parler, des âmes de bûcherons. Toutes les sincérités peuvent servir, pourvu qu’elles soient sans mollesse ni tiédeur. Ce temps veut des âmes viriles. Sa littérature tend à s’identifier avec la vie ; elle réclame des œuvres qui soient des actes ou des justifications d’actes, des témoignages, des appels, des exemples… L’écrivain reprend sa place parmi les millions d’hommes en marche.
Quelques-uns, les plus heureux parce qu’ils auront été les plus résolus, donneront aux prolétaires, avant-garde de ces masses, une littérature de combattants passionnés.
[1] Retenons le sentiment qui inspire des livres tels que celui de Georges Duhamel, Scènes de la vie future ; j’y vois plus qu’une protestation du vieil humanisme contre l’américanisme, cet apogée du machinisme capitaliste. J’ai beaucoup aimé un roman de Luc Durtain, Ma Kimbell, parce que le rapport de l’homme et de la machine y est présenté sous le jour le plus heureux : on y voit, simplement, ce qu’une moto peut donner de bonheur à l’homme qui la chevauche ; combien la machine accroît les possibilités de l’homme, avec quelle puissance et quelle fidélité elle le sert — et comme il faut savoir la comprendre.
[2] Walt Whitman est à cet égard précurseur magnifique. — J’ai déjà rappelé l’œuvre des unanimistes. — Le petit livre de Dominique Braga, 5 000, me fit impression, il y a quelques années, par la force avec laquelle il découvrait dans l’émulation une association et par la communauté d’existence qu’il révélait entre le champion, ses rivaux et la foule du stade.
[3] Exemples : Le Pain quotidien, d’Henry Poulaille, est comme une œuvre
authentiquement prolétarienne, non certes à cause du parler ouvrier reproduit avec tant de soin ou du sujet qui tient tout entier dans un moment de la vie de quelques familles ouvrières (on pourrait traiter ce sujet, dans cette langue, d’une manière tout à fait bourgeoise), mais à cause du caractère du charpentier Magneux. J’en dirais autant du Collignon de Tristan Rémy (A l’Ancien Tonnelier). Les livres de Panaït Istrati, exaltant la révolte et l’amitié, sont nôtres par là. — Je note dans un roman peu connu de Louis Hémon, Battling Malone, pugiliste, un sentiment de classe exprimé avec une force rare.
[4] L’humanisme bourgeois reste celui de la race blanche. Ses représentants les plus avancés font seuls preuve, à l’égard des races de couleur, d’une sympathie compréhensive ; encore est-ce chez eux l’indice d’une évolution vers l’humanisme prolétarien.
[5] Guerre des Etats ou Guerre des classes, p. 155, 160.
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Nedjib SIDI MOUSSA
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