Article de Jean Rabinovici dit Jean Rabaut paru dans La Jeune Garde, n° 2, août 1936

On vient – enfin ! – de rééditer la brochure écrite en 1907 par Rosa Luxemburg (1) à propos des grèves de masse qui venaient de déferler sur la Russie lors de l’éruption révolutionnaire de 1905. Rien n’est plus actuel et plus utile à relire que cette étude. Car si les organisations et la situation objective ont changé, les formes des luttes ouvrières et les thèses en présence à leur propos sont restées à peu de chose près identiques.
En 1906, en effet, deux grands courants d’idées partageaient le mouvement ouvrier quant au problème de la grève générale. Les réformistes, syndicalistes ou députés, arguaient de la non-maturité des conditions sociales, de l’existence des forces de répression, et surtout de la faiblesse et de la pauvreté des organisations ouvrières pour condamner le principe de la grève de masses et affirmer que, seule, l’action parlementaire apporterait sa libération au prolétariat. Les anarchistes et anarchisants, au contraire, négligeant toute autre forme de lutte, faisaient de la grève générale une panacée : pour eux, il suffisait que la classe ouvrière fut un beau jour suffisamment pénétrée de la nécessité de ce mot d’ordre pour, qu’à un signal, elle se levât comme un seul homme et en finit avec les exploiteurs en moins de temps qu’il ne faut pour le décrire.
Les uns et les autres commettaient la même erreur : celle qui consiste à croire que les actions de masse peuvent se déclencher comme par un décret et se dérouler dans l’ordre (ou créer un désordre savamment aménagé) suivant un plan préparé à l’avance dans les permanences syndicales par des stratèges chevronnés.
Ne connaissons-nous pas encore aujourd’hui deux courants analogues ? D’une part, les camarades que l’action directe effraie et qui ne rêvaient ces temps derniers que de voir l’occupation des usines faire place aux joutes parlementaires et aux pourparlers d’antichambres. De l’autre, ceux (naguère encore membres de nos jeunesses) qui croyaient provoquer la grève générale en hurlant ce mot d’ordre à tous les échos, comme si le proverbe « Tant crie-t-on Noël qu’il vient » était applicable aux luttes des masses ouvrières.
A l’une et à l’autre de ces fausses façons de voir, la spontanéité des travailleurs a réglé son compte. Rosa caractérise ainsi les mouvements grévistes, qui, dans les années 1904-1906 ont agité la Russie :
1° Ils ont été spontanés et ont éclaté avant toute décision des organisations. Parfois même les organisations avaient tenté de déclencher, peu auparavant, des mouvements sans recueillir le moindre succès ;
2° Les militants socialistes se sont trouvés cependant à la tête du mouvement dans la plupart des cas ;
3° Les mots d’ordre et les causes de ces mouvements étaient économiques autant que politiques. On constate une interpénétration continuelle de ces deux ordres de mobiles. Chaque grève revendicative s’accompagne d’un gros progrès de la conscience politique des travailleurs (à rapprocher encore des récents mouvements en France) ;
4° On voit entrer dans l’action des couches de la population laborieuse jusque-là réfractaires à l’action de classe, soit à cause de leur extrême misère et de leur ignorance, soit au contraire à cause de leurs affinités petites-bourgeoises ;
5° Les masses affluent vers l’organisation syndicale, d’une manière souvent inopinée pour les dirigeants. Les chefs syndicaux craignaient, au contraire, que leurs organisations ne se brisent dans le mouvement gréviste et voulaient pour cette raison en retarder le déclenchement jusqu’au jour où elles seraient assez fortes. « L’organisation est un produit de la lutte, et non la lutte un produit de l’organisation. »
En dépit de différentes importantes, tous ces traits se retrouvent dans les combats que nous venons de vivre et qui sont loin d’être terminés. Ce sont surtout la spontanéité des mouvements, la faculté d’adaptation et d’improvisation de la masse, l’incapacité où se trouvent les organisations centrales de lui fixer aussi bien un point de départ qu’un point d’arrêt dans le temps, un programme maximum qu’un programme minimum, qui doivent nous frapper aujourd’hui comme elles avaient frappé Rosa.
« Dans le nombre infini des grèves générales si diverses qui se sont produites en Russie depuis quatre ans, écrit-elle, le schéma de la grève générale considéré comme un acte unique, court, provoqué et exécuté d’après plan et méthode, ne s’applique exclusivement qu’à un genre et secondaire : la grève purement de démonstration ! »
Que ce genre de grève soit en effet secondaire et de moindre effet sur la bourgeoisie, la comparaison des grèves de 1936 avec celle du 12 février 1934, le prouve surabondamment.
« La grève de masse qui représente vraiment une secousse profonde ne peut être provoquée de toutes pièces, dût la décision en provenir de l’autorité la plus supérieure du parti socialiste le plus fort. »
Qu’on ne dise pas surtout que ce fait est dû à des circonstances particulières.
« Si l’élément spontané joue dans les grèves générales de Russie un rôle si prépondérant, ce n’est point parce que le prolétariat russe est « insuffisamment éduqué », mais parce que les révolutions ne se laissent pas régenter comme par un maître d’école. »
Quel doit être alors le rôle du Parti socialiste ? Il n’a à être ni un spectateur passif, ni une sorte de metteur en scène.
« Mais si la direction de la grève générale, en tant que direction qui aurait pour son déclanchement fait un calcul des frais et des moyens de les couvrir, est l’affaire de la période révolutionnaire elle-même, il n’en est pas moins vrai qu’en un tout autre sens, la direction dans les grèves générales revient au socialisme et à ses organes dirigeants. » –
« Au lieu de se casser la tête avec le côté technique, avec le mécanisme de la grève, le socialisme est amené, dans la période révolutionnaire à en prendre la direction politique. » Il faut que « la tactique du socialisme ne se trouve jamais, en décision et en précision, au-dessous du niveau des rapports de force existant en réalité, mais qu’au contraire elle dépasse ce niveau. » –
« Le Parti socialiste est l’avant-garde la plus éclairée, la plus consciente du prolétariat. Il ne veut ni ne doit attendre en fataliste, les bras croises, la venue de la « situation révolutionnaire », attendre que ce mouvement populaire spontané tombe du ciel. Au contraire, son devoir est, comme toujours, de devancer l’évolution des choses, de chercher a la précipiter. Mais comment peut-il le faire ? Non pas en jetant en l’air, à l’heure opportune ou non, soudainement, le « mot d’ordre » d’une grève en masse ; mais, avant tout, en faisant comprendre aux couches les plus étendues du prolétariat, la venue inévitable de cette période révolutionnaire, les conditions sociales internes qui y mènent et ses conséquences politiques. »
De cette union intime entre les mots d’ordre revendicatifs et la volonté politique des masses résulte celle d’un accord entre les syndicats et le parti. La « neutralité » formelle des syndicats peut être une nécessité pratique : elle ne peut signifier l’apolitisme, l’absence de caractère socialiste (au sens large) des organisations syndicales. C’est ce que Rosa démontre en un long parallèle entre le mouvement ouvrier russe et le mouvement ouvrier allemand de l’époque. Notons, en passant, qu’alors que les syndicats allemands d’avant-guerre étaient plus réformistes que le Parti, pour la France c’est l’inverse qui était vrai. La nécessité que le Parti et les syndicats prennent toutes leurs responsabilités révolutionnaires dans les périodes décisives n’en est pas moins évidente dans tous les cas.
Telles sont les premières réflexions qu’inspire cet ouvrage de la plus grand théoricienne que le mouvement socialiste ait connue depuis Marx. Bien des facteurs historiques ont surgi depuis sa parution. Mais n’avais-je pas raison de dire que la situation présente dans ce pays exige que tous, nous sachions assimiler l’enseignement de Rosa Luxemburg et nous inspirer de lui ?
J. RABAUD.
(1) Rosa Luxemburg : grève générale, partis et syndicats – En vente au prix de 2f. 70 à la librairie du Travail, 17, rue de Sambre-et-Meuse – Paris 10e.
[sinedjib.com] est librement accessible depuis 2012 afin de faire connaître mon actualité et partager des textes issus de mes recherches. Chaque jour ou presque, je retranscris des articles ou documents qui concernent les luttes pour l’émancipation.
Nedjib SIDI MOUSSA
Pour soutenir cette démarche, vous pouvez vous abonner et relayer le contenu de [سي نجيب]. Vous avez aussi la possibilité de vous procurer mes livres, comme mon nouvel ouvrage, Le Spectre du colonialisme, disponible dans toutes les bonnes librairies.


Vous devez être connecté pour poster un commentaire.