Article de Pierre Lentengre dit Pierre Lentente paru dans Le Combat syndicaliste, n° 64, 27 juillet 1934

Au commencement de la semaine dernière, nous apprenions que la grève générale était effective à San Francisco et que le gouvernement envisageait la proclamation de la loi martiale.
La principale cause de cette grève générale ? Une question d’ordre syndical : la volonté des syndicats des dockers et des marins d’obtenir le « contrôle complet » des bureaux d’embauche qui se trouvaient jusqu’alors sous la domination des patrons. Ceux-ci voulaient bien partager le contrôle avec les syndicats mais ils refusaient catégoriquement le contrôle exclusif.
Les syndicats tinrent bon. Ils voulaient organiser eux-mêmes les bureaux d’embauche. La lutte continua. Des conflits éclatèrent qui amenèrent les autres corporations à se solidariser avec les dockers. La grève générale fut décidée.
Toute l’activité de la population, qui s’élève à 1.200.000 habitants, fut paralysée.
A l’origine, 12.000 débardeurs avaient quitte le travail. Quelques jours plus tard, les ouvriers de la marine marchande, les mécaniciens, les cuisiniers, etc … se mettaient en grève aussi et les bagarres se succédèrent partout, mettant aux prises grévistes et policiers.
Le 15 mai, une rencontre avec la police causait deux tués et une soixantaine de blessés.
Un projet d’accord avait été mis sur pied entre les débardeurs de San Francisco et les compagnies le 16 juin, mais, le lendemain, l’Association internationale des débardeurs le repoussait, alléguant que les revendications des autres syndicats maritimes n’étaient pas prises en considération et que les compagnies ne s’engageaient pas à ne prendre que du personnel syndical. La grève continuait.
Le président nomma une commission pour essayer d’amener un accord.
Pendant ce temps, l’Association des industriels de San Francisco essayait de décharger et transporter leurs marchandises bloquées sur les navires par des équipes volontaires protégées par la police. De nombreux désordres en résultaient : deux débardeurs étaient tués, trente-deux blessés. Le mouvement de grève s’étendait ; finalement la grève générale était votée par de nombreuses unions ces jours derniers.
Jusqu’alors 20.000 hommes étaient en grève, 20.000 autres se joignaient au mouvement.
Puis la grève générale de San Francisco fit tâche d’huile ; elle s’étendit de plus en plus et toute la côte du Pacifique fut menacée.
Deux forces étaient en présence : celle des travailleurs en grève et celle de l’Etat représentée par la police.
Chacune avait son service d’ordre, ses méthodes. D’un côté, on s’efforçait d’organiser la résistance. De l’autre, on cherchait à briser le mouvement d’émancipation ouvrière à l’aide de tanks, de mitrailleuses, de gaz lacrymogènes.
Ensuite, le long de la côte de l’Atlantique, les travailleurs manifestèrent leur sympathie, à New-York, à Boston, en particulier.
Enfin, on apprenait que sur les 48 Etats des Etats-Unis, 38 étaient atteints. Le conflit devenait formidable.
Ce qui a permis un développement aussi prodigieux, aussi rapide, c’est incontestablement l’état de choses qui existe actuellement, non seulement aux Etats-Unis, mais partout. La crise économique, malgré les affirmations des gouvernants, ne s’atténue pas, au contraire. En France, au 30 juin dernier, il y avait 100,000 chômeurs de plus qu’en 1933. Le mécontentement gronde dans tous les pays et toutes les méthodes employées l’ont été en pure perte, Mussolini, Hitler, Roosevelt ont échoué. La solution est une solution internationale ; capitalistes et gouvernants sont incapables de la trouver.
Seul, le prolétariat organisé dans ses syndicats révolutionnaires et fédéralistes pourra remédier à cette crise épouvantable, quand il aura compris qu’il en a les moyens économiquement et politiquement.
Seul, il possède la force qui permettra de balayer le régime capitaliste, qui engendre les misères dont souffre l’humanité. LA LUTTE DE CLASSE SE DEVELOPPE AUX ETATS-UNIS. Elle prend une forme violente et le président Roosevelt était sur le point de se rendre en personne pour arbitrer, mais sentant que la bataille ne faisait que commencer il a préféré envoyer un représentant : le général Johnston.
Aux dernières nouvelles, nous apprenons que les syndicats ont eu complète satisfaction. Les employeurs acceptent de soumettre à l’arbitrage, non seulement les questions de salaires et des heures de travail, mais même celles du contrôle des bureaux d’embauchage des dockers.
Voyons, maintenant, les conclusions que nous pouvons tirer des événements qui viennent de se dérouler de l’autre côté de l’Atlantique.
Nous constatons que les méthodes de répression sont d’une telle sauvagerie qu’elles mettent les travailleurs dans l’obligation de réagir énergiquement en répondant du tac au tac.
C’est ainsi que des ouvriers grévistes se sont emparés des bombes que les policiers leur jetaient et ont réussi à les renvoyer, avant leur éclatement, dans les rangs de leurs adversaires, Avec un peu plus de préparation, ces hommes auraient risqué beaucoup moins leur existence.
Il faut bien se pénétrer que la lutte des classes amène fatalement la guerre des classes et que les scrupules ne doivent pas être l’apanage des ouvriers seulement.
Les travailleurs se trouvent en état de légitime défense. Patrons et gouvernants n’hésitent pas à les assassiner. La lutte est inégale. Les ouvriers devront envisager sérieusement leur défense et ne plus se laisser massacrer comme des moutons.
Cette grève générale a été un grand succès. Les dockers ont trouvé à leurs côtés toutes les corporations. La solidarité a joué, et c’est grâce à elle que le mouvement a si bien réussi. Les travailleurs américains savent maintenant ce qu’est la conscience de classe.
Ce que nous devons surtout retenir, c’est que ce sont les syndicats qui ont mené la lutte et cependant ils ne sont pas nombreux et pas reconnus. L’argument du « petit nombre » est enfoncé. Les possibilités d’une organisation comme la nôtre apparaissent clairement.
La minorité agissante a toujours raison de la masse endormie.
Le syndicalisme indépendant des partis politiques et luttant directement contre le capitalisme et l’Etat obtient toujours la victoire.
Une fois de plus les évènements, nous donnent raison.
La masse a suivi parce qu’elle a reconnu que l’action préconisée par les syndicats était la seule logique, la seule efficace.
Ce sont les syndicalistes qui ont organisé le COMITE STRATEGIQUE DE GREVE.
Toute la vie économique de San Francisco lui a appartenu pendant plusieurs jours. C’est ce comité, composé de 25 membres, qui a institué la garde syndicaliste et a apporté d’autres initiatives qui lui ont permis de tenir en échec patrons et gouvernants.
Il était le maître de la situation.
Voilà la grande leçon à tirer de ces événements et les multiples exemples que nous devons suivre, le cas échéant.
Au fond, c’est la confirmation des methodes que nous préconisons à la C. G. T. S. R.
Le syndicalisme ne peut lutter seulement contre le patron. Il doit lutter aussi et simultanément contre l’Etat.
Les syndicalistes révolutionnaires de ce pays le comprendront-ils ?
Nous le souhaitons ardemment, car même l’unité réalisée, elle ne changerait rien si les moyens de lutte des travailleurs ne sont pas modifiés et si les militants ne sont pas vigilants à l’égard des « professionnels » de la nouvelle organisation.
Que nos amis de la C. G. T. y songent et mesurent l’action, que sous leur impulsion, cette centrale a pu faire et qu’ensuite ils la compare à celle du Comité stratégique de San Francisco, composé de 25 membres !
Pierre LENTENTE.
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Nedjib SIDI MOUSSA
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