Errico Malatesta : Constituante et dictature

Article d’Errico Malatesta paru dans Le Réveil communiste-anarchiste, n° 656, 20 décembre 1924, p. 2.

Portrait of Errico Malatesta (Santa Maria Capua Vetere, 1853-Rome, 1932), Italian anarchist.

Nous avons donné dans notre n° 653 la traduction d’un article d’Errico Malatesta sur la Constituante, le faisant suivre d’une note pour attirer l’attention des camarades sur cette ques­tion subsidiaire, suggérée par la plus douloureuse des expériences : Comment empêcher que notre opposition à la Constituante ouvre la voie à la dictature ? Malatesta nous donne la réponse suivante :

La question est en effet importante et urgen­te, car les temps nouveaux mûrissent rapidement et d’un moment à l’autre nous pouvons nous trouver en face d’une situation qui ne nous permette plus de discuter et nous oblige à une action rapide à laquelle il nous faut déjà préparer nos esprits. Aussi j’invite à mon tour les camarades à approfondir la question, à l’en­visager de tous côtés et en attendant j’apporte ici ma contribution à la discussion.


Entre Constituante et Dictature, il n’y a pas de différence essentielle. L’une et l’autre sont des pouvoirs qui concentrent ou cherchent à concentrer entre leurs mains toutes les forces sociales pour imposer à la collectivité leurs propres intérêts. Dans leurs formes modernes, plus ou moins révolutionnaires, elles agissent au nom du «peuple souverain» ou au nom du « prolétariat conscient et évolué», mais en réalité ce sont toujours de petites minorités qui étouffent toute libre initiative et imposent au «peuple» ou au «prolétariat», c’est­-à­-dire à tous et spécialement aux travailleurs, la domination d’une caste ou d’un parti, quand ce n’est pas celle d’un petit nombre d’individus ou même d’un seul. Pourtant une différence existe entre elles, c’est une simple différence de degré et de manière, mais tout autre que négligeable, car dans la vie et dans l’histoire, au fond, tout est question de degré et de manière.

La Dictature, c’est le but atteint. C’est le petit groupe arrivé à constituer un organisme militaire et bureaucratique par lequel il domine, et toujours prêt à arrêter par la force brutale toute tentative de résistance.

La Constituante, c’est encore la lutte entre les partis pour conquérir la prédominance et imposer en fait, sinon en droit, leur propre dictature.

La Dictature, c’est la chape de plomb, c’est la suppression ouverte, éhontée de toute liberté contre elle la seule résistance possible est la conspiration et la révolte armée.

La Constituante, à cause des divergences et de la lutte contre les partis, est obligée de faire appel au consentement de la majorité tant que l’un des partis n’a pas réussi à s’imposer ; elle doit tenir compte des courants d’opinion qui agitent la masse populaire et par consé­quent elle laisse quelques échappées à la liberté.

Donc, si vraiment il n’y avait d’autre porte de sortie que la Dictature ou la Constituante, nous ne pourrions que préférer la Constituante. Je parle bien entendu d’une Constituante qui se réunirait pendant ou après une insurrection contre les pouvoirs constitués, car une Constituante convoquée en régime monarchique pour décider de la réforme de la Constitu­tion serait une comédie qui ne pourrait intéresser que les républicains… de Sa Majesté.

Mais par bonheur, il y a un autre moyen, le nôtre, l’action directe des masses.

Nous devons agir et amener les masses à agir sans attendre que d’un pouvoir, d’un centre quelconque viennent des ordres.

Avant tout réclamer et réaliser l’armement général, l’armement de tous, bien se garder de tomber dans le piège qui interdirait le port d’arme à certaines classes ou à certains par­tis sous le prétexte de désarmer les contre­-révolutionnaires, car cette voie c’est nous et la masse des travailleurs qui finirions par être les désarmés et l’on arriverait bientôt à la constitution de corps armés spéciaux au service du parti dominant. Dans l’état actuel des âmes, le meilleur et peut-être le seul moyen d’éviter l’usage des armes et les offenses à la liberté c’est que tous soient armés et que chacun soit mis dans la possibilité de défendre, par lui­-même, ou avec l’aide des amis et des voisins, sa propre liberté.

Et puis procéder immédiatement et pour le mieux à l’expropriation des capitalistes ; occupation par les travailleurs des usines, des terres, des navires, des voies ferrées et autres moyens de transport. Inventaire de toutes les denrées de consommation disponibles et organisation de la distribution et de la production par les syndicats, les coopératives, les Bourses du travail, les groupes de volontaires et toutes les associations existantes ou qui se constitueraient pour les besoins immédiats. Réunion d’assemblées de quartiers, communales, intercommunales, régionales, nationales qui pren­draient les initiatives nécessaires, les coordon­neraient avec les initiatives des autres, les mettraient à exécution sans prétention de faire la loi pour tous et de l’imposer par force aux récalcitrants.

Révolte active, armée s’il le faut contre toute tentative de dictature.

Refus de participer comme électeurs ou comme élus à tout corps représentatif, Constituante ou autre qui prétendrait faire la loi et créer une force armée pour la faire respecter.

D’autre part laisser faire aux autres tout ce que nous ne saurions faire mieux qu’eux, nous estimant même très heureux que d’autres agissent pour des choses nécessaires ou utiles et nous tenant prêts à donner dès qu’il le faudra notre concours volontaire.

Adaptation aux conditions imposées par la nature des choses et par les nécessités du moment, mais résistance à toute prétention à faire intervenir la force.

Esprit de conciliation et de transaction poussé jusqu’à la limite des principes fondamentaux de notre révolution : qui sont le respect de la liberté d’autrui quand cette liberté ne lèse pas elle-même celle des autres et la disparition de tous moyens d’obliger autrui à se laisser ex­ploiter.

Avec tout ceci, réaliserons-­nous l’anarchie ?

Dans l’état actuel de nos forces et du niveau moral de la population, probablement que non.

Probablement mettra­-t­-on sur pied encore une fois une constitution infectée d’autorita­risme et de privilège.

Mais plus notre activité pendant la période révolutionnaire aura été grande, plus les con­quêtes faites directement par le peuple auront été importantes, plus les réalisations opérées avant que s’impose la nouvelle loi auront été nombreuses et larges, moins le résidu d’autorité sera oppressif, moins le résidu de privilège sera lourd. Et plus large et plus facile s’ou­vrira la route de l’avenir.

Errico Malatesta

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