François : Le salut sous les décombres. Réflexions sur la montée en puissance des islamistes en Algérie

Extrait de la brochure de François, Le salut sous les décombres. Réflexions sur la montée en puissance des islamistes en Algérie, août 1990, p. 4-5

Abassi Madani, leader du FIS (Front islamique du salut) au volant de sa Mercedes le 15 juin 1990 à Alger, Algérie. (Photo by SIDALI-DJENIDI/Gamma-Rapho via Getty Images)

En partant pour l’Algérie, je me posais des questions très concrètes : qu’est-ce que au juste que l’islamisme, quelle est la force de ce mouvement, et à quoi tend-il ? Mais je m’interrogeais aussi et m’interroge toujours sur le rôle historique de la religion comme force d’organisation et de régulation sociale. Car je ne suis pas de ceux qui s’imaginent que Dieu est mort. Dans les pays développés, on s’est contenté de les laisser pourrir dans un coin, et l’on adore le Vide et à Sa place (1). Dans les pays pauvres, on reste fidèle à la Tradition, et l’on est chrétien, musulman, hindouiste, bouddhiste, au animiste de père en fils. D’un côté comme de l’autre, au Nord comme au Sud, la situation n’est pas brillante ! La religion « se réalise » un peu partout, et elle « se réalise », comme presque (2) toujours, en dressant les peuples les uns contre les autres. Ce qui entrave pour longtemps encore le développement de la lutte et de la conscience révolutionnaire, l’affirmation des individus prolétarisés comme négation de toutes les classes.

L’islam est aujourd’hui la seule grande religion monothéiste « vivante », susceptible encore de se renforcer et de s’étendre. Ce n’est donc pas un hasard si je m’en prends d’abord à celle-ci. Je n’ai aucun scrupule, bien que « Français », à m’attaquer à la foi d’un peuple longtemps et durement colonisé par des cons patriotes – à cette illusion qui constitue le bien le plus précieux des pauvres en Algérie comme dans tout le monde musulman. L’ennemi n’est pas seulement dans mon propre pays, et ne parle pas seulement le novlangue démocratique. Il est partout, et parle toutes les langues de la Terre. Il doit être bien clair cependant que je vomis l’idéologie occidentale sous toutes ses formes, notamment sous sa forme « radicale » parisienne. L’esprit critique n’est pas, malgré les apparences, une exclusivité européenne. Marx et Nietzsche, Sade, Bakounine et Stirner n’appartiennent à personne. Et tous les révoltés qui, dans tous les pays, commencent à s’approprier la puissance de cette pensée peuvent développer une critique révolutionnaire du monde.

La révolution dont je rêve est aussi bien culturelle que matérielle. Elle implique donc à la fois la destruction du système des forces productives (3) et celle de la plus vieille et plus coriace de toutes les idéologies dominantes, à savoir la religion. Il ne s’agit pas pour moi de combattre les croyants (sauf ceux qui dissimulent derrière leur discours sacré de profanes et sordides intérêts de classe) mais seulement les croyances. Durant mon voyage en Algérie, j’ai discuté avec des gens (le plus souvent jeunes et chômeurs) qui sont tous musulmans. Je ne leur ai jamais caché que je suis absolument et définitivement athée. Nos ennemis communs chercheront bien sûr à faire passer mon athéisme pour du racisme et ma haine de Dieu pour une haine des musulmans. A ces ordures, je n’ai qu’une chose à dire : profitez bien, pendant qu’il est encore temps, de la confusion qui règne chez les opprimés et de l’identification des individus à leur aliénation religieuse traditionnelle, parce qu’elle ne durera peut-être pas toujours. Moi, j’écris pour tous ceux qui ne courbent pas l’échine et se servent de leur cerveau. Ceux-là sauront me comprendre, malgré toutes les barrières et tous les écrans que vous mettez entre nous.


(1) Les nihilistes européens n’adorent pas un contenu particulier, une Idée absolue déterminée, mais seulement leur propre nullité.

(2) « Presque toujours » car elle a aussi été à l’origine de quelques grandes révoltes sociales (cf. « L’incendie millénariste »). Cependant, si l’on considère l’ensemble de la période historique marquée par le développement des trois grandes religions monothéistes – pour s’en tenir à ce qui nous touche de plus près – la foi a plutôt entraîné les pauvres à des croisades contre les infidèles qu’à des révoltes contre leurs propres maîtres.

(3) Je développerai cette idée bientôt, parce que j’en ai plus qu’assez d’entendre des insanités du genre « Les machines, il faut savoir les utiliser » ou « Sans machines, pas d’abondance et donc pas de plaisir ».

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *