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Gisèle Halimi : Le lait de l’oranger

Extraits de Gisèle Halimi, Le lait de l’oranger, Paris, Gallimard, 1988

Gisèle Halimi, avocate, le 18 octobre 1977 à Paris, France. (Photo by Laurent MAOUS/Gamma-Rapho via Getty Images)

p. 177-181 :

Aujourd’hui, je n’appellerai pas Camus. Je ne lui raconterai pas cette aventure unique : la justice militaire contrainte à la justice par l’effondrement d’un complot policier.

Je me revois, quelques mois avant ce procès, accrochée à un téléphone que je voulais charger de toutes mes forces de conviction. Je désirais, cette fois encore, que Camus intervînt auprès de Coty, de l’Élysée ou de je ne sais quel responsable gouvernemental.

Mohammed Ben Hamdi devait être gracié et j’avais besoin du soutien de Camus. Au même moment, il semblait amorcer son grand silence sur l’Algérie : « Les tueurs de femmes et d’enfants, je les méprise. »

Ce jour-là, il me refusait toute aide. Brièvement et sans fioritures. J’essayais d’argumenter. Pour n’avoir pas disposé d’une armée régulière au service de sa cause, un militant devait-il mourir comme un quelconque malfaiteur ? Un assassin est-il toujours l’assassin que l’on croit ?

Camus écoutait. Je l’entendais se taire au bout du fil et je m’enhardissais.

« Même un terroriste, peut-on accepter qu’une aube le coupe en deux, à Barberousse ? »

Pas de réaction. J’avais dû faire mouche. Puis soudain : « Parlez plus fort, je vous entends mal… parlez plus fort…, mais exceptionnellement. » Il appuyait sur le mot. « Oui, je dis bien exceptionnellement », insistait-il.

Avec lui, comme avec tous les autres, j’élevais très rarement la voix. Plus que maîtrise de soi, ma manière de parler exprimait un choc d’enfance. Une enfance traversée par les hurlements, l’exagération du verbe, la présence constante d’un Dieu menaçant (« Il te voit, Il sait tout, Il peut te réduire en cendres… »). J’ai gardé, de ce genre de démesure, une horreur inhibitrice. Même sous le coup d’une violente émotion, je fuis la dispute, j’évite les menaces, je ne lance pas d’ananathèmes.

Ceux qui ont croisé ma vie, occasionnellement ou de manière plus permanente, m’en ont souvent fait le reproche. Ils se sentaient, en quelque sorte, agressés. « Tu es calme, sèche. Avec ta voix, toujours la même, douce, tu peux dire des choses horribles, tu peux assassiner par tes mots… en souriant presque. »

Camus, au contraire, appréciait mon ton neutre, une bizarrerie, sans doute, pour l’homme natif d’Afrique du Nord. « Dans nos pays, me confiait-il, la voix, le geste sont souvent excessifs. Nous devons, par notre mesure — la mesure méditerranéenne —, influencer l’Europe. »


J’avais fait la connaissance de Camus un dimanche de l’été 1956, chez l’avocat Yves Dechezelles. Tous deux avaient fréquenté la même université, à Alger.

Avec un courage et une détermination exemplaires, Dechezelles avait choisi son camp : l’indépendance algérienne et la défense de Messali Hadj et de ses militants. Le F.L.N. lui reprochait d’influencer Camus en faveur du M.N.A. et voyait d’un mauvais oeil l’amitié des deux hommes interférer dans les tentatives de médiation des Français libéraux d’Algérie.

Ce dimanche de septembre, j’étais venue travailler à quelques dossiers algériens avec Dechezelles. Paris ruisselait de lumière. Il faisait chaud, chaud comme on l’aime sur nos plages, sur nos peaux. Pieds nus et en robe légère, je relisais les documents que j’avais apportés. Yves n’en finissait pas de discuter au téléphone. Myriam son épouse, née en Algérie de la bonne bourgeoisie juive, roulait un couscous.

Autour des couscous de Myriam, je rencontrais des responsables messalistes, des militants trotskystes, des poètes surréalistes.

Je me souviens d’André Breton, assis sur un divan bas, son assiette à la main. Il dissertait, éblouissant et impérieux, de poésie, d’indépendance algérienne, d’art catalan.

Voir, écouter ceux que j’avais découverts avec passion dans les livres me fascinait. Mais je n’osais me mesurer à un échange direct avec eux, je craignais d’être ridicule, je me taisais.

Quand Breton évoqua Barcelone et les merveilles recelées par les églises de ses environs, je me hasardai cependant à décrire l’une d’elles, qui m’avait enchantée. Je l’avais visitée entre deux procès d’étudiants antifranquistes. Avec un enthousiasme un peu primaire, je m’exclamai : « Cette petite église romane était si pure, si belle ! » Breton darda alors sur moi son œil de flamme et, secouant sa belle crinière, me lança, comme un ordre : « Mademoiselle, apprenez qu’une église n’est belle que lorsqu’elle brûle! »

Ukase de la beauté convulsive, sans doute… Je m’inclinai.


On sonna, j’allai ouvrir.

Camus. Surpris, il me toisa de son regard mauve : “Bonjour, printemps !” me lança-t-il. Puis, se ravisant : “Non, bonjour, été !” Un temps. ” Je viens voir Yves Dechezelles.”

Il fallait dire quelque chose, vite, pour sortir de l’émoi qui me clouait sur le seuil de la porte.

“De la part de qui ?” murmurai-je. Je n’avais rien trouvé de moins absurde !

Je le fis entrer, le priai de s’asseoir, cherchant, jusqu’à la crampe, à dissimuler mes pieds nus sous le fauteuil. Nous parlâmes de la Tunisie qui venait de proclamer son indépendance, de la guerre d’Algérie et de l’arrestation des son ami, le libéral Jean de Maisonseul.

Aborder des thèmes politiques que je connaissais un peu de me redonnait quelque contenance. Je brûlais de lui dire la magie qu’avaient exercé sur moi L’Étranger, ses criques blanches de soleil et les ombres tragiques de Meursault, condamné pour n’avoir pas pleuré à l’enterrement de sa mère, plus que pour avoir tué. Impressionnée, volubile, j’appréciai : « Quel récit superbe… cette pureté linéaire, cette sobriété… » La Chute, qui venait de paraître, m’avait moins bouleversée, ce n’était pas la même sensualité, je n’en parlai point.

« Oui, avoua-t-il avec une certaine chaleur, (enfin) touché, les gens comme vous ou moi ressentent Meursault dans toute sa complexité… parce que nous sommes de là-bas, n’est-ce pas ? »

Ce « nous »complice… complice… Quelle joie… Il nous quitta vite, trop vite. Il ne pouvait partager le couscous de Myriam. Des rendez-vous ou une répétition de son adaptation au théâtre du Requiem pour une nonne.

“Si je puis vous aider, pour certains de vos condamnés, appelez-moi.” Un peu officielle, sa voix. Mais comme, en même temps, il me gratifiait d’une série de numéros de téléphone, les siens – chez Gallimard, chez lui, à Paris, au Théâtre des Mathurins, à Lourmarin dans le Midi – je demeurai euphorique. Jusqu’au lendemain matin, où je l’appelai à la première heure. Assez patienté. Le délai d’attente me sembla décent et, surtout, je ne tenais plus en place devant mon téléphone.

Je le revis, lui remis mes notes, plaidai mes causes auprès de lui. Je continuai de rêver.

Je devais rentrer en Tunisie quelques jours plus tard et revenir en bateau pour rapporter ma vieille Peugeot 203. De Marseille, je roulerais jusqu’à Paris en voiture.

« Pourquoi ne pas vous arrêter à Lourmarin pour un soir ou deux ? » me proposa Camus qui comptait y prendre quelque repos en compagnie de ses deux enfants.

Il me donna une panoplie de croquis, de noms de routes, de repères.

« Impossible de vous perdre, armée de tout ça. De toute manière, appelez-moi d’Avignon ou d’Aix, je viendrais vous chercher s’il le faut », insista-t-il.

Un ami, journaliste à France-Observateur, décida que je ne pouvais, en ces temps difficiles et débarquant de ma province africaine natale, conduire seule de Marseille à Paris. Il s’offrit à m’accompagner. Nous nous retrouvâmes à mon arrivée au port et l’aventure commença joyeusement par une merveilleuse bouillabaisse.

La route que nous devions emprunter se confondait avec la dynamique de ma vie. Je « montais » à Paris m’installer comme avocate et prendre part au combat des intellectuels pour la décolonisation. La Haute-Provence éclatait de beauté. L’été m’inondait de ses lumières et se fondait parfaitement aux miennes. Fête unique, fête essentielle que la nature, l’amitié chargeaient d’un bonheur sensuel.


p. 185-186 :

A cette époque, en septembre 1956, le F.L.N. lançait ses premières bombes.

Quelques semaines après, l’armée française intercepta l’avion transportant Ben Bella et trois autres chefs historique du F.L.N. Le général Salan devint commandant en chef en Algérie et, à la veille de ce Noël 1956, éclata le complot du général Faure.

Camus avait déjà dit son désarroi.

L’homme révolté, plus tard, c’est lui, dans ses actes et dans ses refus. Il préféra sa mère à la justice.

Ce dilemme me sembla faux, éloigné d’un homme confronté à sa liberté de militant. Sa mère, la mienne nous mettaient en situation, comme les luttes entreprises.

Mais nos discussions tournèrent court.

Le prix Nobel couronna un Camus dépassé, différent. Celui de la lutte contre le nazisme, de l’antifranquisme, celui qui, dans L’État de siège, explique en quelques mots simples comment tombent les dictatures : « Il a toujours suffi qu’un homme surmonte sa peur et se révolte pour que leur machine commence à grincer. »

A Stockholm, en septembre 1957, se déroulèrent les cérémonies d’usage, toutes de mondanités et de confort. Quel Camus sacrait-on là-bas ? Celui des engagements passés, des constats présents ou des refus pour l’avenir ? Aux hommes qui revendiquaient leur dignité en Algérie — l’un d’entre eux l’interpella à l’université d’Uppsala, où il faisait une conférence — il répondit, il répéta qu’il défendrait sa mère avant la justice.

J’avais cessé depuis quelque temps de le voir, il n’intervenait plus à l’Élysée en faveur de mes condamnés à mort algériens, et je n’eus guère l’occasion de défendre, en lui parlant “exceptionnellement plus fort”, mon point de vue.

Dans l’une de nos dernières discussions, il martela : “Ceux qui déposent des bombes dans les autobus n’ont rien à attendre de moi… des criminels de droit commun.”

Entre nous, la cause fut entendue.


p. 190-191 :

Février 1957. Je me rends à Rome pour y rencontrer le roi du Maroc, Mohammed V.

Il s’agissait de l’informer des projets de Messali Hadj, que j’étais allée voir à Belle-Ile.

Les autorités françaises avaient assigné à résidence le leader algérien dans cette île, tout en mimosas et lumière bleue.

Arrivée à l’aube, après une nuit de voiture, j’en découvris la splendeur. Je humais l’air marin et, tel un chien de Pavlov, je me retrouvais régénérée, lavée de mes fatigues, lisse comme l’enfance. Le déclic avait joué.

Physiquement, Messali évoquait pour moi un pope de Zagorsk. Grand, altier, une barbe somptueuse, un regard aigu, un maintien solennel qui dérangeait à peine les plis de l’ample djellaba. Une icône.

Quand il parla d’une belle voix grave, je découvris un humaniste. Rousseau, Voltaire, et Allah en plus. Il invoquait la dignité de tout être humain, s’interrompait de temps en temps pour dire : “La France… une telle guerre…” Ou : “Heureusement, beaucoup de Français comprennent.” Ou encore : “On ne peut pas avoir fait la Révolution française, et exiger que nous restions sourds et aveugles à son message.”

Il se voulait conséquent pour deux, la France et lui-même, convaincant avec la dialectique de l’autre. Je fus conquise par sa douceur, sa largesse d’esprit et j’achevai à regret ce déjeuner frugal, en compagnie de ses deux enfants et de quelques fidèles.

Autour, à l’extérieur, sur les marches qui menaient à la villa fortifiée, des gardes. Au loin, la mer, pâle et puissante.

Je repris dans l’après-midi la route de Paris.

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