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Roger Hagnauer : A propos de l’affaire Kravchenko. Solidaires du prolétariat russe !

Article de Roger Hagnauer paru dans La Révolution prolétarienne, n° 25, avril 1949, p. 28-29

On March 1, 1949, on his action for libel against the magazine LES LETTRES FRANCAISES, the former apparatchik Victor KRAVCHENKO showing the mnuscript of his book J’AI CHOISI LA LIBERTE (I’VE CHOSEN LIBERTY) as the resounding piece of evidence prooving he is the author. Indeed, the magazine stood in 3 articles that the writer was not the author of the book J’AICHOISI LA LIBERTE which describes misery in USRR and the existence of concentration camp. (Photo by Keystone-France/Gamma-Keystone via Getty Images)

“Combat” ayant ouvert une enquête sur l’affaire Kravchenko, j’ai cru devoir préciser notre position en un papier remis directement à M. Claude Bourdet, rédacteur en chef.

Il est normal que le journal n’ait pas publié toutes les réponses reçues. Mais il est regrettable que le rédacteur chargé de l’enquête n’ait fait aucune allusion à l’opinion de ceux dont l’antistalinisme, né de leur fidélité à la Révolution russe, ne se confond pas avec l’anticommunisme vulgaire et réactionnaire. de soumets donc le papier au jugement de nos lecteurs.

R. H.


Il est peut-être permis à des militants syndicalistes demeurés fidèles aux idées qui avaient déterminé leur adhésion enthousiaste à la Révolution russe de 1917 – prodigieuse illustration du pacifisme révolutionnaire défini par la Conférence internationale de Zimmerwald en 1915 – de « situer » l’affaire Kravchenko dans le processus de corruption du communisme dont le stalinisme marque la dernière étape.

L’affaire Kravchenko s’éclaire à la lumière du procès actuel, mais n’a pas commencé et ne finira pas par celui-ci.

Il n’est rien de plus irritant que cette tendance de tout ramener à un conflit entre l’U.R.S.S. et les U.S.A. Que les staliniens se livrent à une opération de ce genre, c’est dans le cadre des grandes manœuvres diplomatiques de leur maître ! Que des gens, qui se piquent d’objectivité et d’impartialité, entrent dans le jeu, soit pour choisir entre les deux partis, soit pour distribuer les critiques et les objections, en un balancement de danseur de corde… c’est qu’ils préfèrent la simplification d’une explication abstraite à l’étude approfondie des problèmes, et qu’ils ignorent tout de l’histoire qu’ils prétendent interpréter.

De même que le problème allemand s’est posé avant Hitler et se pose après Hitler et qu’il n’est pas résolu par l’heureux écroulement du régime nazi, de même la lutte contre le stalinisme date de 25 ans et demeure absolument indépendante du conflit entre les deux impérialismes. Les procès de Moscou en 1936 ont parachevé l’anéantissement de la phalange des vieux bolcheviks, dont l’action avait atteint en 1917 son point culminant. Le témoignage de Kravchenko…, c’est toute la tragédie de cette jeunesse soviétique – née de la Révolution, vouée à la construction du socialisme, que le régime stalinien a corrompue, avilie et détruite. Rupture avec le socialisme soviétique après la rupture avec le communisme international.

C’est faux et stupide, hurlent les uns. C’est discutable, insinuent d’autres. Il ne serait pas difficile de nous apporter une contradiction vivante. Que l’on nous présente au procès un ouvrier connu comme socialiste, syndicaliste ou anarchiste, venu librement de Russie et pouvant y retourner impunément après avoir simplement affirmé ses convictions. Que l’on fasse état des discussions contradictoires qui se sont engagées en U.R.S.S. parmi les militants communistes de la génération de Kravchenko, à la veille de tous les changements importants dans la politique générale. Si Staline n’est que l’interprète du prolétariat russe, il a dû être mandaté dans les conditions normales et non par l’approbation magnifiquement orchestrée d’assemblées toujours unanimes. Si l’on prétend que la Russie des Soviets est intimement liée au prolétariat international, on peut en déduire que celui-ci doit toujours soutenir celle-là, mais à la condition qu’il y ait influence réciproque. En quelle circonstance a-t-on constaté que l’opinion du prolétariat international déterminait l’action de la Russie des Soviets ?

Si les ouvriers communistes sont sincères, les intellectuels stalinisants ne le sont pas. Ils savent fort bien que Kravchenko a décrit exactement les réalités soviétiques actuelles. Mais le peuple, pour eux, n’a pas droit à la vérité. Il doit lui suffire de croire en ses guides.

On se cherche de bonnes excuses, pour justifier cette abdication de l’intelligence et de la sensibilité. La Terreur, n’est-ce pas, c’est l’héritage des Jacobins ! Seulement la Terreur n’est qu’une expression. Ce qu’il faudrait comparer c’est le jacobinisme et le stalinisme. Et mesurer le temps. Si l’on pose au départ – ô simplification de l’histoire – 1793 = 1917… 1947 = 1823… Trente et un ans après Robespierre… Charles X montait sur le trône !… Et à la veille du 9 thermidor on discutait encore au club des Jacobins, comme on ne discute plus depuis longtemps dans les Soviets russes.

D’autres préfèrent la justification patriotique. Les purges staliniennes ont évité à la Russie de connaître la cinquième colonne ? Hélas ! si le procès de Nuremberg a :fourni de nouvelles preuves de la collusion hitléro-stalinienne de 1939 à 1941… il n’a apporté aucun élément justifiant les accusations de trahison lancées contre les opposants à Staline.

Un grand avocat regrette la publicité des débats du procès Kravchenko. Nous l’avons entendu naguère dénoncer avec courage, devant un public parisien, les infamies de Goering ! En 1927, nous avons brisé les vitrines de grands cafés des boulevards pour manifester contre l’abominable exécution de Sacco et Vanzetti, renouvelant ainsi le geste de nos pères, lors de l’assassinat de Ferrer. J’ai entendu une dame juive s’écrier : “Pourquoi viennent-ils vider leurs querelles en France ?” Et pourquoi, madame, protestait-on en France contre l’ignominie de l’antisémitisme hitlérien ? C’est peut-être grâce à l’émotion provoquée en France que vous avez vous-même échappé aux persécutions. Nous, internationalistes, nous ignorons les frontières, lorsqu’il s’agit d’affirmer notre solidarité de classe… Et vous, âmes sensibles, êtes-vous indifférents aux crimes perpétrés contre l’humanité, lorsque c’est le peuple russe qui en est la victime ?

Indifférents ? Non – Pire ! vous êtes consentants. Par idéologie, par conviction socialiste ? Allons donc ! Vous ne feriez pas à “votre socialisme” le sacrifice de la plus petite des commodités de votre existence bourgeoise. Ce qui vous incite… malgré vos répugnances personnelles, à excuser les excès de la dictature stalinienne… c’est votre mépris profond du peuple russe. Le knout vous parait nécessaire pour civiliser le moujik… comme le coup de pied du colon pour pousser au travail l’Arabe… “nonchalant “, vous avez l’illusion que chez vous… “cela ne serait pas la même chose”. Ainsi Déat, en 1940, envisageait-il un national-socialisme… « assoupli », adapté, “à la mesure” du peuple français ! Et vraiment nous ne voyons pas de différence morale entre le bourgeois de 1949 qui bâille au récit des horreurs de la collectivisation des campagnes russes… et le maréchalien de 1940 qui haussait les épaules, lorsqu’on évoquait les camps de concentration d’Allemagne.

Au reste, l’un et l’autre se confondent souvent en la même personne. Le Kravchenko révolté, violent qu’on ne réussit pas à discipliner trouble votre image du Russe soumis, obéissant et passif. Et c’est cela que vous ne lui pardonnez pas !

Le livre de Kravchenko, en éclairant tous les aspects de l’industrialisation soviétique, dissipe encore une équivoque. De bons camarade comparant avec raison le système hitlérien et le système stalinien les jugent l’un et l’autre comme la réalisation parfaite de l’étatisme socialiste. La filiation n’est pas niable, mais il s’agit tout de même de fils dégénérés. Si hostile que l’on soit – et nous le sommes – au socialisme d’Etat, il importe de le situer historiquement. Or à son origine au dix-neuvième siècle, il opposait au libéralisme économique, interprétant les souffrances de l’industrialisation comme un mal nécessaire et prétendant que « les choses s’arrangeraient d’elles-mêmes », la nécessité d’une intervention de l’Etat pour organiser l’industrialisation, afin d’en supprimer les souffrances. En Russie, plus encore que dans l’Allemagne d’Hitler, c’est l’Etat qui provoque ces souffrances afin d’accélérer le rythme de l’industrialisation. C’est ainsi que les pharaons élevèrent les Pyramides. Les esthètes et les techniciens peuvent admirer les monuments ou les usines. Les socialistes – qu’ils soient étatistes ou syndicalistes – voient d’abord les hommes. En U.R.S.S., ce n’est pas le socialisme… pas même le socialisme d’Etat… c’est le pharaonisme.

La présence de Kravchenko a fortement établi en nous ces vérités que nous avions entrevues. C’est en les proclamant que nous témoignerons de notre solidarité à l’égard du peuple russe, comme de notre fidélité aux idées révolutionnaires qui ont illuminé notre jeunesse. C’est ainsi que nous échapperons à l’alternative, posée par les staliniens : U.R.S.S. ou U.S.A. C’est ainsi que nous briserons brutalement avec ceux qui auraient l’intention d’utiliser Kravchenko à des fins réactionnaires, militaristes ou bellicistes. Les syndicalistes et les socialistes de toutes écoles qui ne s’associent pas à notre effort pour délivrer la classe ouvrière du stalinisme porteront la responsabilité de la sanglante aventure qui, pour atteindre l’impérialisme stalinien, passera sur les corps des ouvriers et les ruines du socialisme.

Roger HAGNAUER.

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