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Edito

Editorial paru dans Courant alternatif, n° 32, janvier 1984, p. 3

Demonstration against Racism in Paris, France on December 05, 1983. (Photo by Pool AVENTURIER/LOUNES/Gamma-Rapho via Getty Images)

Lorsqu’un Algérien est pris à partie par trois jeunes dans un train, poignardé puis jeté sur le ballast dans l’indifférence, le Figaro-Magazine n’y verra que le « résultat du climat de violence et d’insécurité » et « un hasard malheureux qu’il ait été Nord-Africain ». Mais pour beaucoup d’entre nous, il ne s’agit pas d’un simple fait divers mais d’une confirmation supplémentaire d’une certaine montée du racisme. Ces meurtres existent depuis longtemps et n’ont jamais réellement cessé. Mais au moment où l’extrême droite réalise une percée dans bien des élections municipales sur un discours raciste primaire, cet assassinat prend une toute autre signification. Ajoutons à cela les très faibles ripostes des immigrés eux-mêmes ces derniers mois, et le tableau est complet… son titre : Le racisme a repris la rue.

Qu’est-ce qui a changé ces derniers mois et qui pourrait expliquer ce phénomène ? Ce qui est sûr, c’est que les éléments moteurs sont de droite et d’extrême droite. Dans leurs discours pour « une France aux Français », ils expliquent entre autre que les immigrés qui quitteraient le pays libéreraient des emplois. Ce discours existe depuis longtemps. Ce qui est nouveau c’est que la gauche se lance aussi sur ce thème mais de façon plus sournoise. Là on ne parle plus d’immigrés mais de clandestins ce qui permet d’organiser des opérations coups de poing anti-basanés comme dans la rue St Denis à Paris ou d’expulser à tour de bras. Le PCF dans sa campagne xénophobe (produire français) et au détours de certains coups d’éclats (Vitry) est le complice de ce retour au racisme. Ainsi toute réaction raciste latente en chaque individu se trouve cautionnée, particulièrement chez ceux qui sont le plus durement touchés par la récession (enfin un bouc-émissaire plus palpable que l’inflation ou la dévaluation !).

Ainsi, dans la rue, au bistrot, à l’usine, les termes « bougnoules » et bien d’autres, un certain temps plus ou moins refoulés, reviennent dans la bouche aussi bien de sympathisants de l’extrême droite que de militants syndicaux.

Face à cela, tous ceux qui ont fait confiance au sacro-saint attachement aux libertés de la gauche, semblent complètement désemparés, qu’ils soient français ou immigrés. Ainsi ils sombrent dans la peur et la paranoïa. « La racisme monte et balaiera tout sur son passage » semblent nous dire tous ceux qui ont laissé Habib Grimzi se faire massacrer dans le train Bordeaux-Vintimille.

AU-DELÀ DES MOTS LA RÉALITÉ PROFONDE

Discutez avec les ardents utilisateurs du vocabulaire raciste ; ceux qui vivent là où existe une réelle concentration d’immigrés, ceux qui travaillent avec eux quotidiennement vous avoueront tous qu’ils ont des copains de boulot, des voisins immigrés au sujet desquels il n’y a rien à dire car « c’est pas pareil ». Ceci n’est pas une hypothèse d’école mais le résultat logique d’une vie collective depuis des années. Souvenons-nous qu’à Renault-Flins, par exemple, les quelques ouvriers français étaient du côté des immigrés dans la lutte. Qui peut parler d’une boîte où les travailleurs français se seraient battus pour virer les immigrés et les remplacer par des français ? Ce serait pourtant là, la réelle logique du racisme.

Mais lorsque ceux qui refusent le racisme s’organisent collectivement, cette logique est rompue. Ces quelques marcheurs partis de Marseille dans l’indifférence ont vu au fur et à mesure qu’ils se rapprochaient de Paris, des manifestations de soutien de plus en plus fortes et des hommes politiques de tous bords se joindre à leur cause, le tout se terminant par cette manif de 70.000 personnes à Paris et la réception des marcheurs à l’Elysée. Remarquons que ce racisme que nous pensons si fort ne s’est pas manifesté à cette occasion ; pourtant le symbole était là ! Ce que nous ont démontré ces jeunes, c’est qu’il suffisait que des jeunes maghrébins agissent avec ténacité pour qu’une première mobilisation, à laquelle personne ne croyait, ait effectivement lieu. ils ont réussi à rompre la peur et l’individualisme qui empêchent chacun de continuer à soutenir la liberté des immigrés quotidiennement, et à l’exiger pour eux-mêmes.

Alors nous tous qui nous sentons concernés par la lutte contre le racisme, n’attendons plus des lois du gouvernement de gôche ou d’autres mobilisations. Mais affirmons-nous individuellement et collectivement face au spectre raciste.

Nous avons fièrement arboré des badges antinucléaires ou autres ; pourquoi pas des badges rappelant que la liberté existe aussi pour les immigrés et que celui qui le porte sera là pour l’imposer concrètement à tout moment !

Angers 15.12.83

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