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Contre tous les racismes

Textes parus dans Informations et réflexions libertaires, n° 64, octobre-novembre 1985, p. 1-3

Suite à l’assassinat fin septembre 85 à la sortie d’une boîte de nuit du jeune Nordine Mechta par trois videurs, les JALB (Jeunes Arabes de Lyon et Banlieues) organisent une grande manifestation contre le racisme / 1985 – Archives le Progrès

Nordine Mechta

Il aurait eu 23 ans ce mercredi de 1985

Nordine, notre ami, notre frère, nous a quitté pour toujours.

Lâchement assassiné à Lyon par trois videurs du West-Side. Il n’était pas très grand, plutôt frêle, calme et doux.

Un sourire tendre qui donnait envie de l’embrasser

Il vivait avec sa copine Christelle dans un vrai nid d’amour. Sans histoire, une vie tranquille et paisible.

Aujourd’hui ils t’ont arraché pour toujours. Tu es enterré là où tu le désirais, en Algérie. Mais tu es dans notre cœur à jamais Nordine

Que justice soit faite pour Nordine Mechta

Notre ami

Tous ses amis


Dans la nuit du 28 au 29 septembre, la péniche « le Frédéric Mistral » était louée par le West-Side Club pour une soirée « boîte de nuit ». A l’entrée, comme toujours dans cas-là, des videurs, engagés par les organisateurs. Il faut préciser que le West-Side est bien connu sur Lyon pour refuser systématiquement et agressivement l’entrée des soirées qu’il organise aux immigrés. En fin de soirée, Karim essaie d’entrer sans payer, comme c’est souvent possible à ces heures-ci. Il est jeté à la Saône, sans ménagement, par le service d’ordre. Son copain, Nordine Mechta, avec qui il avait passé la soirée jusque là, vient demander des explications aux videurs. Il est pris en chasse par eux, rattrapé dans une allée et frappé de plusieurs coups de poignards. Arrêtés, les agresseurs n’ont manifesté aucun remords, au contraire, à avoir assassiné un « bougnoule ».

Dès le lundi matin, le jour de l’inculpation, cinq cents personnes se rassemblent devant le Palais de Justice. Le lendemain, un dépôt de gerbes est organisé devant le lieu où Nordine a été tué.

Le samedi 5 octobre, une manifestation organisée par les Jeunes Arabes de Lyon, la famille et les amis de Nordine, réunissait plus de deux mille personnes, sous une pluie battante. On n’avait pas vu depuis longtemps à Lyon une manif d’une telle émotion. Des moments de tension très forte témoignaient de la colère des manifestants.

IRL-Lyon

PS : Un concert contre le racisme est organisé à la Bourse du Travail de Lyon le samedi 26 octobre.


Un coup de couteau

Un coup de couteau, une nuit, et ce qui était le quotidien bascule dans l’horreur.

Un coup de couteau, ce n’est pourtant qu’un geste comme un autre. Un geste qui suit logiquement tous ceux qui l’ont précédé, le mépris de tous les jours, les regards soupçonneux qui vous suivent depuis votre enfance, les allusions qui ne se veulent pas même méchantes, mais qui s’accumulent au fil des jours, des mois, des années, les portes qui se ferment et les regards, surtout les regards qui se détournent, ou se font différents lorsqu’ils se portent sur vous, ou qui refusent le votre. Tout cela qui, au fil des jours, des mois, des années, fait de vous un étranger.

Alors, une nuit, un coup de couteau, ce n’est après tout qu’un mouvement du bras, un geste comme tant d’autres qui se voulaient injurieux, accompagné d’un regard haineux, comme ceux autour desquels toute une enfance a grandi, avec des paroles méprisantes qui sont celles qui fleurissent de tant de bouches, sur tant de murs.

Alors, une nuit, le quotidien bascule dans l’horreur. Pour éliminer celle-ci, il suffira de désigner à la vindicte publique trois imbéciles qui ont mis en actes des mots, des pensées qui rôdent partout. Les autres, tous les autres pourront se sentir innocents, et nous aussi d’avoir toléré, ou de n’avoir pas su enrayer cette bêtise haineuse.

L’horreur raciste n’est pas dans ce geste isolé, elle est dans le quotidien horrible, qui en est le terreau, et qui permet que de plus en plus souvent, de plus en plus banalement, il se répète.

Alain


Tu votes, tu es mort
Tu ne votes pas, tu es mort aussi

Les questions qui portent sur l’immigration sont souvent abordées dans une perspective réductionniste et homogénéïsante : les problèmes rencontrés par les immigrés sont ceux des classes populaires françaises « On est tous dans la même galère, même patron, même combat… ». En effaçant les inégalités au sein des opprimés, cette idéologie ouvriériste tente de faire entrer tous les problèmes de l’humanité dans le moule des réponses classiques données par les révolutionnaires d’une certaine époque, et non d’imaginer de nouvelles alternatives et d’adapter ces réponses aux situations qui apparaissent. Les défenseurs de cette idéologie ignorent souvent tout des conditions sociales et juridiques des migrants, de la même façon qu’ils n’ont qu’une vision schématique et simpliste de la paupérisation en France. Les réponses figées et stéréotypées du passé fonctionnent comme des éléments sécurisants contre des situations nouvelles qui pourraient compromettre l’alliance avec les principes.

Le vote immigré – suscité par le test de Mons-en-Baroeul – a été l’occasion pour certains libertaires de rappeler les positions sacra-saintes des anarchistes concernant le refus de toute participation électorale. Il ne reste plus après cela que de consoler les immigrés en leur rappelant que les Français sont dans la même situation bien qu’ils votent. Des expressions telles que : « il ne suffit pas de voter pour être émancipé » reviennent souvent. Vérité première. On peut même ajouter qu’il ne suffit pas d’avoir un logement, de pouvoir emmener ses enfants à l’école, de pouvoir bénéficier des soins médicaux ou d’avoir du travail… pour être émancipé. Il suffit de quoi ? De tout cela peut- être ! C’est au premiers concernés de décider de ce qu’ils doivent faire, et c’est à nous de radicaliser les revendications à partir de ce qu’ils vivent. Tout en soutenant l’indivisibilité des droits politiques des immigrés, il faut se mettre en garde contre les délégations de pouvoir qui équivalent à une démission ou à une renonciation aux autres droits politiques.

Avant de savoir l’impact de ce vote sur les conditions de vie des immigrés, il est important de s’interroger sur les volontés et les intentions de le rendre réel par le pouvoir public.

Malgré la substitution d’une immigration passagère et roulante par une immigration structurelle et durable, la législation a très peu changé en faveur d’une plus grande stabilité des populations d’origine étrangère. La carte de dix ans qui est censée rapprocher les statuts juridiques entre les Français et les immigrés a jeté dans le provisoire et de façon définitive tous ceux qui ne peuvent satisfaire les critères draconiens pour l’obtention de cette carte. La dynamisation de l’Aide au retour et la nouvelle réglementation sur le Regroupement familial, nous rappellent, s’il le faut, que la volonté politique est non à la participation des immigrés à la gestion des communes dans lesquelles ils vivent, mais plutôt aux expulsions et à l’assimilation des expressions différentes.

C’est dans cette conjoncture marquée par la marginalisation juridique et
sociale et par la montée du racisme que l’Etat fait semblant de mettre en place un vote à Mons-en-Baroeul pour une représentation purement consultative des immigrés au conseil municipal. Les déclarations politiciennes laissent prévoir une politique de plus en plus répressive sous le prétexte de protéger « les bons étrangers ». En l’absence de voix délibérative des élus immigrés, le vote de Mons n’était qu’une mascarade organisée par le pouvoir afin de tester la participation immigrée aux pratiques des urnes. Ce n’est pas avec la précarité de leur statut et encore moins avec trois représentants à voix consultative que les immigrés mal-logés ou en chômage pourraient sanctionner la politique des élus. Le refus de la proposition de la nouvelle citoyenneté s’explique par la crainte des autorités politiques, toutes tendances confondues, de l’émergence d’un nouvel acteur. Désacraliser la nationalité signifie l’introduction de l’immigré dans le champ politique. Or dans l’inconscient de la majorité des Français il me semble que la conception de l’immigré en tant que force de travail prédomine. Même dans les milieux révolutionnaires l’internationalisme relève souvent du discours. L’idée d’une citoyenneté sans territoire accordée aux résidents et non seulement aux nationaux n’a pas mobilisé ces milieux qui préfèrent utiliser un langage maximaliste non inscrit dans le réel.

Le refus d’accepter la nouvelle citoyenneté et de garantir la stabilité du
statut juridique et social des immigrés, tout en accentuant une politique répressive de reconduction à la frontière… condamne ces populations à considérer le vote comme la contre-partie à une naturalisation et donc à une assimilation dans le cadre de l’Etat-Nation. Accepter la naturalisation et le vote à cette condition, c’est disparaître en tant qu’entité différente et liquider toute résistance à la politique assimilationniste. L’hypocrisie de ceux qui disposent de papiers, consiste à dire que l’identité de l’individu n’est pas dans ses papiers.

Dans le cadre des déplacements actuels de populations des pays du Tiers Monde vers l’occident, refuser le vote immigré – au nom de l’hostilité au parlementarisme – est éliminer une chance (aussi minime soit-elle) de sanctionner la politique des élus qui pratiquent la discrimination raciste sur le plan du logement et des autres droits sociaux. Il est logique pour quelqu’un qui bénéficie d u droit de vote de refuser de le pratiquer, mais cette attitude est dénuée de sens pour ceux à qui on refuse ce droit. La reconnaissance du droit de vote aux femmes en 1945 n’a pas changé fondamentalement leur condition il n’empêche que sans ce droit, l’égalité même formelle ne serait pas possible.

Ceci dit, bien que le droit de vote soit une partie intégrante des droits politiques des immigrés, il ne les épuise pas. Il a fallu se battre pour être représentés aux délégations de personnel et aux comités d’entreprise. C’est seulement en 1972 que la loi du 27 juin a aboli les conditions de nationalité pour être représenté à ces instances.

Il a fallu se battre pour le droit d’association. Dans un pays qui prétend être démocratique, c’est seulement en 1981 qu’a été supprimé l’autorisation préalable pour la constitution d’une association 1901 par les immigrés (loi du 9 octobre 1981).

Aujourd’hui le combat politique urgent est d’imposer une définition non économique des immigrés. Pour leur majorité, ils vont rester en France tout en voulant préserver leurs différences. C’est le sens de la revendication de la nouvelle citoyenneté.

Les immigrés se battent contre deux Etats : celui de la société d’origine, et de la société d’installation. Les accords bilatéraux passés entre les deux gouvernements se font en dehors d’une représentation ou d’une consultation des travailleurs immigrés et de leurs familles. Ce sont les ambassades et les amicales qui sont à leur solde qui décident des modalités d’allocation familiale, des réseaux d’accueil, du retour, de l’apprentissage des langues et des cultures d’origine. Les militants immigrés ne bénéficient d’aucune protection en rentrant dans leur pays d’origine et subissent des représailles du fait d’avoir participé aux luttes dans le pays d’installation, et d’avoir acquis une expérience politique ou syndicale. Que faire pour que ça change ?

ABDOUL LE BOUGNOUL

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