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La guerre du Golfe. Un entretien avec M. Maxime Rodinson : “Ni l’Irak ni le Koweït n’ont été vraiment colonisés”

Entretien avec Maxime Rodinson paru dans Le Monde, 15 février 1991

Baghdad, Iraq: A guard stands in front of a picture of Saddam Hussein stroking a young boy, outside a baby milk factory bombed by Allied forces during Operation Desert Storm, Gulf War, 19th February 1991. The American military was advised that the factory was a chemical weapons site and upon that intelligence report they bombed the factory, however, no signs were found to prove them right. (Photo by Kaveh Kazemi/Getty Images)

Universitaire, sociologue, spécialiste du monde arabe, M. Maxime Rodinson observe les événements du Golfe avec le recul de l’historien. L’auteur de Israël et le refus arabe, qui a étudié de près le parti Baas dont est issu Saddam Hussein, souligne dans l’entretien ci-dessous la légèreté de certains arguments employés par le président irakien et la confusion idéologique qui marque ce conflit.

_ Les visées de Saddam Hussein sur le Koweït vous paraissent-elles totalement injustifiées ?

_ On profère tous les jours beaucoup d’âneries à ce sujet. On parle de droit éternel de l’Irak sur le Koweït, “partie intégrante de l’Irak”. On parle aussi d’abolir ou de maintenir les frontières héritées de la colonisation. Mais ni l’Irak ni le Koweït n’ont été vraiment colonisés. D’ailleurs l’Irak a été défini et créé seulement en 1921, par… les Britanniques, dans le cadre de la liquidation de l’Empire ottoman. Auparavant, c’était la partie de cet Empire qui formait l’essentiel de la région naturelle appelée, depuis l’Antiquité, la Mésopotamie.

_ Et le Koweït ?

_ Comme les autres principautés de la côte arabe du Golfe, vivant de la pêche et des perles, le Koweït a eu des relations vagues et fluctuantes avec l’Empire ottoman et spécialement avec les pouvoirs provinciaux établis en Irak. Tout dépendait de la force relative de ces pouvoirs et de ceux des cheikhs locaux.

Un magma idéologique

Une sorte d’Etat s’y était formé sous la direction de la dynastie des Al Sabbah, dominante depuis le milieu du dix-huitième siècle, cherchant à garder au maximum son autonomie. Cette république commerçante a prêté des navires aux Ottomans pour la conquête de l’ensemble de la côte arabe du Golfe et, en échange, l’Empire ottoman lui a concédé la rive droite du Chatt-al-Arab.

_ Ce ne sont pas, en effet, des rapports classiques de colon à colonisé…

_ L’Empire ottoman n’était pas un Etat colonial. Ses sujets musulmans étaient en principe pourvus, tous, des mêmes droits et pouvaient accéder aux mêmes fonctions et emplois, à la différence des nombreux sujets non musulmans. A une époque où l’appartenance ethnique était ressentie comme bien moins importante que l’affiliation religieuse (comme dans l’Europe du Moyen Age), cela signifiait, en pratique, l’égalité de tous les musulmans. Ce n’est qu’au dix-neuvième siècle, sous l’influence des nationalismes européens et de la révolte des provinces chrétiennes soumises (Grèce, entre autres) que commencèrent lentement à se formuler des revendications nationalistes dans les provinces ottomanes de langue arabe, dont l’Irak. La plupart des contestataires réclamaient seulement la décentralisation (markaziyya). Même pendant la première guerre mondiale, beaucoup d’Arabes de ces pays étaient déchirés entre des revendications de spécificité ethnique marquée par la langue et l’allégeance à un Etat dynastique musulman.

_ Que s’est-il passé après la disparition de l’Empire ottoman ?

_ Un accord anglo-ottoman en 1913, non ratifié, reconnaissait l’indépendance du Koweït dans le cadre théorique de l’Empire ottoman. La guerre causa la rupture de ce lien. Une nouvelle menace se précisant avec la montée du royaume saoudien, une convention fixa en 1923 la frontière entre l’émirat du Koweït et l’Irak, qui venait d’être formé sous mandat britannique. En 1961, un accord anglo-koweïtien de 1899 prenant fin, le Koweït devint indépendant. L’Irak (lui aussi pleinement indépendant depuis 1932 et débarrassé depuis 1958 de la monarchie liée à Londres) revendiqua le Koweït comme lui appartenant. La Grande-Bretagne, l’Egypte nassérienne et la Ligue arabe envoyèrent alors des troupes pour défendre son indépendance, et l’Irak recula. Le Koweït fut admis à la Ligue arabe et à l’ONU. Comme vous le constatez, cette histoire n’a rien à voir avec celle des Etats d’Afrique noire passant de la colonisation directe par les puissances européennes à l’indépendance. C’est une vue tout idéologique des choses que de vouloir la calquer sur ce modèle.

_ Comment expliquez-vous l’itinéraire de Saddam Hussein, issu d’un parti laïque, le Baas, et se posant aujourd’hui en leader islamique ?

_ D’après ce qu’on sait de lui, Saddam ne semble pas être animé primordialement par une idéologie. On ne peut a priori lui dénier quelque orientation idéologique sincère dans ses années de formation. Mais sa volonté de pouvoir l’a vite emporté sur toute autre considération. Napoléon Bonaparte a aussi été un jacobin robespierriste sincère. Saddam, adhérent au Baas, a manœuvré au sein de ce parti pour avancer à la première place et ne s’est pas embarrassé de scrupules dans le choix des moyens. Le Baas a été poussé dans son évolution à chercher de plus en plus sa base dans le corps des officiers. Saddam, qui a joui à un moment décisif du soutien du maître idéologue du parti, Michel Aflak, s’est formé un clan, uni, en bonne partie par des liens de famille, parmi les officiers, en premier lieu ceux originaires de sa ville natale, Takrit. Il s’est servi de ce clan, quitte à en éliminer les membres rétifs et gênants.

_ Somme toute, un itinéraire bien différent de celui de Nasser…

_ Saddam n’a pas pour Nasser le même attachement filial qu’a, par exemple, Kadhafi. Le même nationalisme arabe unitaire les anime certes, ainsi qu’une même orientation vers des remodelages sociaux qualifiée de socialisme. Mais la rivalité historique, la vive concurrence entre le Baas et les nassériens a aussi inspiré Saddam. Il aurait été arrêté en 1961 par les Egyptiens pour avoir menacé de tuer un compatriote de sympathies nassériennes et relâché sur l’intervention personnelle de Nasser. Mais, surtout, on peut créditer Nasser d’un sincère dévouement à ses idéaux malgré tous les dérapages dus à la maîtrise du pouvoir, d’un sincère effort pour se former lui-même et chercher la vérité. Il ne semble pas qu’il y ait grand-chose de cela dans la personnalité du chef irakien, volontiers cruel et ne tenant aucun compte des valeurs humaines.

_ N’a-t-on pas exagéré le caractère laïque du Baas ?

_ Le magma idéologique qu’a mis en forme, de façon lyrique et passionnée, Michel Aflak, inspiré en dernière analyse du romantisme allemand de Herder et d’autres, est laïque essentiellement dans le sens qu’il veut rassembler les Arabes sans tenir compte des divisions communautaires. Le Baas a été fondé par Salah Bitar, musulman sunnite, et par Michel Aflak, chrétien grec orthodoxe. Mais ce dernier glorifie l’islam comme une production du génie arabe qui doit se plier aux exigences de celui-ci.

L’heure des utopies religieuses

Logique avec lui-même, Aflak s’est converti à l’islam sur son lit de mort. Mais sa synthèse de nationalisme arabe et d’islam a refusé jusqu’au bout toute distinction entre les fils de la même nation sur une base confessionnelle. Le nationalisme, pour lui, devait être le seul lien.

_ En plus du nationalisme arabe, Saddam Hussein n’a-t-il pas utilisé un nationalisme spécifiquement irakien ?

_ Ses maîtres à penser confondaient déjà allègrement Arabes et peuples de langue sémitique (abusivement appelés sémites). Ils voyaient déjà dans Hammourabi, roi de Babylone au XVIII siècle avant notre ère, une incarnation du génie arabe. Lui-même fait converger en faveur de sa gloire et de ses ambitions toutes les idéologies utilisables. Il se voit à la fois successeur des monarques assyriens et babyloniens, conquérants du Moyen-Orient, et de Saladin, petit noble kurde à l’origine, qui devint le chef d’un vaste empire syro-palestino-égyptien et acquit une énorme réputation (pas seulement en Orient) pour avoir vengé l’islam en reprenant Jérusalem sur les croisés francs (1187). Symboliquement, pour la renommée de Saddam, il se trouve que Saladin est né, lui aussi, à Takrit.

_ La cohérence de tout cela ne saute pas aux yeux…

_ Saddam n’est nullement troublé par les contradictions. Au cours de la guerre contre l’Iran, il jouait sur le thème d’une lutte prétendument éternelle des Arabes contre les Iraniens. Il revendiquait pour sa propagande, comme un leitmotiv, la bataille de Kadissiya (637), victoire des premiers sur les seconds. Mais pour l’histoire musulmane traditionnelle, c’est bien plutôt une victoire de l’islam sur des mécréants qui permettra de convertir ceux-ci à la foi musulmane, de leur apporter la lumière de l’islam.

_ Indépendamment des ambitions personnelles de Saddam Hussein, n’y-t-il pas une confusion croissante entre Arabes et musulmans ?

_ La confusion existe depuis des siècles en Europe, et notamment en France. Aujourd’hui, les musulmans sont assimilés aux Arabes, alors qu’à la fin du Moyen Age et au début des temps modernes, ils étaient assimilés aux Turcs. Il est vrai qu’aujourd’hui, chez les Arabes eux-mêmes, la confusion est au maximum : ils ont tendance à se considérer comme les vrais porteurs de l’islam. Ils ont tendance à regarder l’Arabe comme le type parfait du musulman, oubliant que quatre musulmans sur cinq ne sont pas arabes.

_ Dans ce contexte, la guerre du Golfe ne risque-t-elle pas d’apparaître comme une guerre de religions ?

_ Du moment qu’on accumule les raisons de lutter contre l’Occident dominateur, et que celui-ci a exercé pendant des siècles la domination au nom du christianisme, le monde chrétien se voit en position d’ennemi éternel de l’islam. Mais, dans les guerres de religions de jadis, chaque camp essayait de convaincre l’autre. On interrompait même les combats pour des colloques théoriques. Rien de tel aujourd’hui : regardez l’Irlande ou le Liban. Ce ne sont pas des guerres de religions mais des conflits de communautés à délimitation religieuse. Personne ne discute sur les dogmes ni sur les rites ; nul ne cherche à convertir les autres à sa vérité.

_ Et la vague islamiste à laquelle nous assistons ?

_ C’est un mouvement de “patriotisme de communauté” qui peut déboucher, chez un petit nombre seulement, sur une véritable religiosité. Dans le monde musulman, au cours des deux derniers siècles, on recherchait des recettes occidentales de gouvernement ou de société. Ces utopies laïques ont échoué. Mais l’homme ne pouvant se passer d’utopies, l’heure est aux utopies religieuses.

_ Vous qui avez été, il y a longtemps de cela, un militant communiste, comment réagissez-vous à ces utopies et à ces confusions ?

_ J’ai envie de dire : Frères exploités et humiliés d’Occident, avons-nous vraiment gagné à mettre la lutte pour nos justes griefs sous la direction d’un Géorgien moustachu, impitoyable et mégalomane ? J’ai envie de dire, de la même façon : Frères arabes, croyez-vous gagner à lutter pour vos causes en facilitant la réalisation des plans, que nous ignorons tous, d’un moustachu babylonien, mégalomane et implacable ?

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