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Samira Fellah : Algérie. L’armée, la crise et les partis

Article de Samira Fellah paru dans Inprecor, n° 399, février 1996, p. 6-7

THE ELECTORAL CAMPAIGN IN ALGERIA (Photo by © Patrick Robert/Sygma/CORBIS/Sygma via Getty Images)

ON SE SOUVIENDRA QUE L’ARMÉE a pris tout son temps pour désigner son dauphin aux élections présidentielles alors que le général Zeroual, placé par ses pairs à la tête du pays en 1994, semblait tout désigné. A un mois des élections fixées au 16 novembre 1995, les candidats n’étaient pas encore connus. Puis, la situation s’accélère : les élections données pour intenables, sont menées tambour battant, le paysage électoral ayant été épuré par le conseil constitutionnel et les conditions réunies au prix d’une extraordinaire mobilisation militaire et médiatique. Et Zeroual est élu, dès le premier tour, à la majorité.

On se souviendra de la surprise générale face au vote massif de la population algérienne, donnée pour passive et résignée. Réactions et analyses se croisent pour tenter d’expliquer ce phénomène, ainsi que le plébiscite de Zeroual. Les uns y voient simple truquage et bourrage des urnes, les autres, adhésion au programme présidentiel.

Ils ont tort : les Algériens, pris en étau entre la violence de l’armée, la chape de plomb pesant sur la vie quotidienne et la barbarie des groupes armés, ont visiblement voté pour le représentant de la force, la seule capable, virtuellement, d’arrêter ce cycle infernal, y compris avec sa part de responsabilité, selon une conviction bien implantée dans l’opinion publique. En effet, les rumeurs ont toujours prêté un rôle important à des éléments des services, agissant pour pourrir la situation et la presse met de nombreux assassinats à leur compte.

Par ailleurs, ces élections changent fondamentalement la donne islamiste. Le Front islamique du salut (FIS) s’est fait discréditer par les groupes armés qu’il ne pouvait condamner jusque là puisqu’il leur devait d’exister comme protagoniste des échanges politiques. Le succès du parti Hamas offre à Zeroual, un partenaire islamiste plus modéré, dit-on. Ajoutons : plus dangereux aussi car son implantation est réelle et son sens du compromis tactique lui donne les chances de devenir le parti le plus important du pays. Il a, certes, profité de voix partisanes du FIS mais au moment où beaucoup sont convaincus que la violence des groupes armés a mené à l’impasse, le projet de M. Nahnah a des chances de convaincre.

Dans sa lettre ouverte au peuple algérien, celui-ci affirme son intention de construire « un Etat algérien moderne, dans le cadre des principes de l’islam ».

LES LEÇONS DES ÉLECTIONS

Les résultats définitifs officiels proclamés par le conseil constitutionnel donnent 7.088.618 voix à Zeroual, soit 61,35 % des suffrages exprimés suivi de Nahnah avec 2.971.974 voix ou 25,39 %. Alors que l’implantation du parti Hamas est nationale, les votes pour le camp dit démocratique sont strictement régionaux, Saadi, secrétaire général du Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD) ayant été plébiscité dans les deux wilayas kabyles de Tizi Ouzou et de Béjaia.

Le président élu mettra un mois à remanier le gouvernement pour placer à sa tête, son ancien porte-parole, Ouyahia. A la proposition faite aux candidats d’y prendre leur place, le RCD refuse, le PRA et HAMAS héritent de porte-feuilles modestes, les petites et moyennes entreprises, la pêche et les affaires religieuses sont confiées à un transfuge du FIS, connu pour avoir été le conseiller de Ghazali, ancien chef du gouvernement, organisateur des précédentes élections législatives. Le chef de l’Etat n’est décidément pas ingrat, il sait renvoyer l’ascenseur. Ceux qui l’ont aidé à jouer au démocrate et à gagner une légitimité inattendue sont récompensés. A vis est lancé aux amateurs.

CEUX-LÀ L’ONT BIEN COMPRIS si l’on en croit la soudaine effervescence au sein de la scène politique. Rédha Malek, candidat écarté des présidentielles, partisan de l’éradication, auteur de la phrase « la peur doit changer de camp » revient à la charge. Il déclare le peuple algérien éradicateur et considère que le vote en faveur de S. Saadi ne reflète pas le potentiel démocratique, autre façon de se proposer comme candidat du camp démocratique.

S. Saadi, lui même, multiplie les contacts et les appels du pied. Reprenant le sigle lancé par Boudiaf, avant sa mort, du RPN, il s’associe à Tahhadi, issu du courant stalinien que l’autocritique a jeté dans le camp du libéralisme.

On l’aura compris, cette frénésie soudaine traduit l’impatience de structurer l’électorat kabyle, arraché au Front des forces socialistes (FFS), affaibli par l’absence de son leader charismatique, Aït Ahmed, et de l’alliance décidée, dans le cadre du contrat de Rome, avec le FIS et le Front de libération nationale (FLN).

Mais justement, on parle du retour du Zaïm (dirigeant) car le FFS prépare son congrès. Le FLN, également, sur le même fond de crise. A. Mehri dénonce les “putschistes” désignant par là le groupe mené par M. Hamrouche, ancien chef de gouvernement lui aussi.

LES FEMMES DE CES MULTIPLES COURANTS, plus ou moins liés au sérail, réclament leur part. Les différentes initiatives, lettre ouverte adressée au président le 8 janvier, lettre de L. Aslaoui et de Benhabyles, toutes deux ministres après le coup d’Etat de 1992, font valoir “leur bonne conduite” au rendez-vous du 16 novembre.

On ne peut toutefois se contenter de regretter cette animation parce qu’elle est le fruit d’appareils, d’hommes et de femmes, à l’affût d’une parcelle de pouvoir. Elle réintroduit de fait le débat et le pluralisme. On ne peut que se féliciter de voir l’ambition des femmes servir d’une revendication radicale, à savoir l’abrogation du code de la famille, datant de 1984.

Du côté syndical, plus les manœuvres d’appareils se multiplient et plus elles sèment la grogne chez les travailleurs. Le secrétaire général Benhamouda, enferré dans son soutien à la campagne du président, a de plus en plus de mal à convaincre de son engagement. A la rencontre de Béchar, il s’est déclaré prêt à la lutte jusqu’à satisfaction des revendications du mois de juin, prêt y compris à la grève générale. Il promet de geler ses contacts avec le gouvernement mais à peine rentré à Alger, il rencontre un chef de gouvernement qui se montre intransigeant et qui se réclame du programme présidentiel, ce qui est la stricte vérité, par ailleurs. Plusieurs grèves sont annoncées, notamment chez les cheminots et l’idée d’une confédération syndicale nouvelle fait son chemin.

MORALE DE L’HISTOIRE : Zeroual ne peut pas toujours concilier le cinéma démocratique et l’exercice de l’autoritarisme nécessaire à ses engagements auprès du FMI. Il a beau museler la presse, réprimer toutes les velléités de résistance, écraser les masses par les effets de l’inflation, il est contraint de concéder quelques toutes petites ouvertures qui pourraient se transformer en brèches. Le soutien au travail modeste mené par la poignée de révolutionnaires qui n’ont déserté ni le pays ni le camp des masses opprimées est plus que jamais nécessaire si l’on ne veut pas que l’islamisme continue de représenter l’alternative radicale à un régime corrompu.

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