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Luiza Maria : Libye. Kadhafi à l’épreuve de l’intégrisme

Article de Luiza Maria paru dans Inprecor, n° 319, du 23 novembre au 6 décembre 1990, p. 7

Monument à l’effigie de Mouammar Kadhafi à Tripoli, circa 1990, Libye. (Photo by Christian SAPPA/Gamma-Rapho via Getty Images)

« Le Koweït est une partie du Nedj (1) (…). L’Arabie saoudite est une partie de l’Irak, l’Irak est une partie de la Syrie, elle-même partie intégrante de la Palestine (…). Nous sommes tous partie intégrante les uns des autres et formons une terre arabe et un seul peuple arabe (…). Ce qui est arrivé entre le Koweït et l’Irak est négatif pour le projet d’unité arabe. Je suis contre l’invasion et contre l’exode des femmes et des enfants. » Ainsi s’exprimait le colonel Kadhafi, le 1er septembre 1990, devant le Congrès général du peuple libyen (2).

Un mois après, il appelait à boycotter le pèlerinage annuel à la Mecque et, le 1er novembre 1990, il s’instituait “dirigeant du monde islamique”.

Luiza MARIA

LE NATIONALISME arabe, dont l’expression organisée avait décliné après la défaite de juin 1967, lors de la Guerre des six jours, s’était vu progressivement supplanté par l’intégrisme islamique, auquel la victoire de la révolution iranienne avait donné un nouveau souffle.

L’agression impérialiste, puis le massacre d’El qods (Jérusalem, en arabe) par la police sioniste ont ravivé le sentiment national arabe chez les masses de la région. Dans la foulée, nombre de formations nationalistes de toutes obédiences sont réapparues (3). Quant aux intégristes, tiraillés entre les pressions de leurs bailleurs de fonds saoudiens ou koweïtiens et les sentiments anti-impérialistes de leur base, ils ont été amenés à intégrer des revendications de type national et à travailler avec les formations nationalistes (c’est ainsi qu’en Jordanie, une alliance entre intégristes et nationalistes a permis à Abdellatif Arabyat – membre des Frères musulmans – d’être élu président de l’Assemblée). L’alignement en dernière instance sur Riyâdh, nuisant à l’image de marque des intégristes, ceux-ci se sont sortis d’affaire en constituant une mission de bons offices et de médiation entre Bagdad, Riyâdh, Amman et Téhéran. Mais cela n’a pas résolu pour autant le problème posé par leur “pôle de référence”.

C’est dans ce contexte qu’ils viennent de répondre à l’invitation du colonel Kadhafi de tenir en Libye une réunion extraordinaire de la Direction islamiste populaire mondiale. Ceci constitue en soi un événement, car si Kadhafi est le seul nationaliste de la tradition des “officiers libres” à s’être piqué d’islamisme, il n’en a pas moins continué, jusqu’à l’ouverture de la réunion, à taxer les islamistes libyens d’ “agents des renseignements américains” ; en février 1990, lors d’affrontements entre manifestants islamistes et forces de l’ordre plusieurs personnes avaient trouvé la mort.

Le “Guide” et le Golfe

Les 220 représentants des formations intégristes internationales (4) ne constituèrent pas, comme l’aurait souhaité le colonel, un Hisb Allah mondial (un Parti de Dieu), mais seulement cette “Direction”, cadre moins pyramidal et qui laisse le flou sur le rôle du colonel !

Le communiqué de la réunion s’est prononcé pour : « Le retrait simultané des forces irakiennes du Koweït et des forces étrangères de la région du Golfe et leur remplacement par des forces arabes et islamiques, sous l’égide du Conseil de Sécurité, coordonné avec la Ligue arabe et l’organisation du Congrès islamique ; la levée du blocus à l’encontre de l’Irak ; la restitution à l’Irak de l’île de Boubiane et du champ pétrolier de Rmila ; la reprise en main par le peuple koweïtien de son destin ; la reprise en main par les Etats arabes de leur politique pétrolière, selon des règles respectées par tous (…) ; le dédommagement de toutes les parties qui ont subi des préjudices du fait de la crise ; la tenue d’un sommet arabe dans la Jamahiriyya [l’ “Etat des masses”, nom de la Libye, ndlr] pour décider d’un projet d’union arabe ; que ces décisions soient appliquées sous l’égide des secrétaires généraux des Nations-Unies et de la Ligue arabe » (5).

Le colonel Kadhafi avait lancé un appel à boycotter le pèlerinage de La Mecque, le 1er octobre 1990 : « Il n’est pas possible que nous nous rendions au pèlerinage tant que les forces réactionnaires (…) sont présentes. » La réunion en discuta, mais certaines délégations lui préférèrent les formules du Jihad (la guerre sainte) pour « libérer les Lieux Saints du complot judéo-chrétien ». Quelle que soit la formule finale choisie à ce sujet, elle sera difficilement conciliable avec la mission de conciliation entre Riyâdh et Bagdad, encouragée par le colonel. Kadhafi (en proie lui-même, depuis deux semaines, à des problèmes de frontière avec le Tchad), fort de son nouveau soutien, a envoyé une lettre à Bush, en qualité de « premier responsable de la Direction islamiste populaire mondiale : « Nous, musulmans, ne permettrons aucune entorse à la lettre du Coran. (…) Vous connaissez les répercussions que déclenchera chez les musulmans la présence de vos forces armées sur les Lieux Saints (…). Je souhaite que vous fassiez amende honorable ; en cas de refus, je me verrai obligé de l’annoncer au monde islamique que je dirige » (6).

16 novembre 1990


1) Nedj : région d’Arabie saoudite.

2) Discours reproduit dans la revue Lettre du Jihad n° 91, septembre 1990.

3) Pour la seule Tunisie, on compte à ce jour: le Rassemblement progressiste (pro-syrien) ; l’Union démocratique unioniste (pro-libyenne) ; le Mouvement des avant-gardes de l’Union arabe et le Rassemblement unioniste démocratique qui se réclame de Nasser !

4) On y trouvait, entre autres, le Front islamique du salut (FIS) algérien, des représentants tunisiens, palestiniens, saoudiens et turcs.

5) Réalités n° 272 du 9 novembre 1990, Tunis.

6) Le Maghreb n° 225, 16 novembre 1990, Tunis.

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