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Erdal Tan : Turquie. Un an sous municipalités islamistes

Article d’Erdan Tan paru dans Inprecor, n° 393, juillet 1995, p. 12-13

Refah meeting at Istanbul stadium. (Photo by SIDALI-DJENIDI/Gamma-Rapho via Getty Images)

L’année 1994 en Turquie a été incontestablement l’année du Refah Partisi (Parti de la prospérité, RP islamiste), en raison de sa victoire aux élections municipales du 27 mars 1994. Dès lors, la gestion des affaires par le RP et le spectre d’une prise de pouvoir par ce parti ont été au centre de tous les débats. Un an après, il convient de dresser un premier bilan.

En fait, le score obtenu par le RP doit être relativisé, tant par son ampleur (19% à l’échelle nationale), qu’en terme de progression électorale (+ 4% par rapport aux législatives de 1991). Mais le basculement inattendu d’Ankara et d’Istanbul, et donc, la mainmise des islamistes sur les deux principales villes du pays, ont amplifié la portée de leur victoire. Certes, là encore, il faut préciser qu’en Turquie, les maires sont élus par un vote direct à tour unique. La division des partis bourgeois traditionnels et de la social-démocratie a donc permis au RP de l’emporter dans ces deux villes avec des scores de 25 % et de 27%.

Le progrès des islamistes s’explique partiellement par le report sur le RP de l’électorat kurde, tant dans la région kurde du Sud-Est que dans les banlieues populaires des grandes villes de l’Ouest. Une grande partie des Kurdes, qui avaient voté à gauche en 1991, ont en effet tourné le dos à la social-démocratie en raison de sa collaboration au gouvernement à la politique de répression. Le courant nationaliste kurde (DEP/HADEP) ayant boycotté les élections, ils ont donc préféré voter pour le RP, qui a toujours eu un poids considérable dans l’électorat kurde et qui leur semblait être le parti le plus radicalement opposé au régime. D’ailleurs, la majorité du vote RP est un vote de protestation. A peine 1/3 des électeurs ont voté pour lui en raison de son idéologie et de son programme islamiste. La base sociale du RP est hétéroclite : petits commerçants et semi-grossistes conservateurs, couches populaires d’origine rurale récemment urbanisées et vivant dans des banlieues pauvres, secteurs de la bourgeoisie moyenne liée au capital saoudien, certains secteurs de militants islamistes radicaux dans la jeunesse, et les couches ultraconservatrices de la petite et moyenne bourgeoisie provinciales. L’exercice du pouvoir municipal par le RP lui donne certes les moyens d’étendre son influence, mais a également pour fonction d’étaler ses contradictions internes.

Le RP a adopté un profil plutôt bas dans les premiers mois de son pouvoir municipal, mais par la suite, il a lancé une offensive idéologique agressive et joué la politique de la tension. Plusieurs facteurs expliquent cela. En réalité, le RP n’a aucun programme économique et social sérieux pour gérer les villes modernes de plusieurs millions d’habitants, ni a fortiori l’ensemble d’un pays industrialisé et complexe comme la Turquie. N’ayant donc rien à offrir que la démagogie sur les tares et les lacunes du système, il était inévitable qu’il déplace le débat sur le plan idéologique. Et c’est donc tout naturellement sur le terrain de la religion, de la culture et du mode de vie qu’il a porté son offensive.

Chassez le naturel…

Durant la campagne électorale, le RP avait voulu « moderniser » son profil afin de pouvoir ratisser large et toucher de nouvelles couches moins islamisées, mais en rupture avec les partis traditionnels, d’où la démagogie autour de son principal slogan, « l’ordre juste », qui promet avant tout la justice sociale. Mais ce nouveau visage ne correspond pas à la réalité du parti, et en tout cas pas à celle de la vieille garde regroupée autour d’Erbakan le président du parti. Les nouvelles orientations d’apparence plus ouvertes et tolérantes du RP, impulsées par son courant « rénovateur moderniste », portaient en elles-mêmes une contradiction mortelle. La mise en sourdine de l’identité islamiste faisait grincer les dents aux militants et électeurs traditionnels du parti. D’ailleurs, même la jeune génération montante du parti (les cadres intermédiaires), tout en affichant un aspect plus moderniste, n’en est pas moins fidèle à l’identité islamiste, qui fait le ciment du mouvement. Un recentrage était donc inévitable, afin d’éviter de se faire « déborder sur sa droite » par les formations islamistes plus radicales. Par ailleurs, une fois arrivé au pouvoir municipal, il fallait satisfaire les aspirations de l’électorat traditionnel et montrer que « quelque chose avait changé ». Enfin, la seule façon de fidéliser le nouvel électorat était aussi de « l’islamiser ».

Les offensives du RP ont donc surtout porté sur des questions symboliques : tentative d’interdiction des terrasses des restaurants du centre-ville où l’on consomme de l’alcool, changements des noms des rues, projet de construction d’une grande mosquée sur la place de la République, suppression des parcs municipaux de statues jugées « pornographiques », célébration avec faste de l’anniversaire de la conquête d’Istanbul par les Ottomans, prières collectives pour trouver une solution à la pénurie d’eau, grignotages des budgets des théâtres et ballets municipaux, nomination de cadres islamistes à des postes clés, nomination de secrétaires en foulards pour le maire (sans pour autant licencier celles qui n’en portent pas), etc. Il faut noter qu’à chaque attaque symbolique importante, les maires islamistes ont dû faire marche arrière sous la pression de l’opinion publique, des médias et des institutions centrales. En matière sociale, les mairies islamistes ont combiné des politiques populistes (vente de pain à prix réduit dans des boulangeries municipales, services municipaux améliorés, etc.) avec des pratiques typiques de gestionnaires capitalistes (privatisations et licenciements dans les entreprises municipales). Certains maires ont même pris goût à la gestion des affaires et ont développé ou poursuivis les grands projets municipaux (construction du métro, aménagement urbain, égouts, voirie, déchets solides, etc.), favorisant au passage les entreprises dirigées par des islamistes proches du parti, sans négliger la collaboration avec les investissements étrangers (y compris occidentaux). Tout cela, bien entendu, moyennant de grosses commissions.

Cette élection convient parfaitement à la bourgeoisie et à l’Etat. Il s’agit pour eux, soit d’intégrer totalement le RP au système, en adoucissant ses aspérités trop « islamistes », soit de le marginaliser à nouveau, en étalant son incapacité à résoudre les problèmes, accélérant ainsi la désillusion des couches populaires qui avaient voté pour lui. Le premier processus suit son cours naturel, à la fois par la corruption du RP au pouvoir municipal et par une « islamisation modérée » de la société, avec l’accord des partis traditionnels du centre droit. Le second a deux volets. D’abord, un projet de réforme du système politique et électoral et un harcèlement raffiné du RP par les médias bourgeois laïcs. Le comportement de l’électorat, lors du renouvellement des élections municipales invalidées dans trois arrondissements d’Istanbul, a montré que la peur du Refah poussait l’électorat laïc à un vote utile en faveur du candidat laïc le mieux placé. Autrement dit, en cas de passage à un système à deux tours, le RP peut être tenu à l’écart du pouvoir.

Premier congrès du BSP
Le premier congrès du Parti socialiste unifié (BSP) s’est réuni à Ankara du 15 au 17 juin. Les 700 délégués, qui représentaient plus de 3 000 militants ont élu une nouvelle direction et voté des textes politiques d’orientation générale sur les principales questions du jour (notamment la question kurde). Formé à l’origine par le regroupement de 5 organisations d’extrême-gauche (dont les deux principales formations sont le SBP-anciens communistes, et Kurtulus, organisation révolutionnaire marxiste, (voir lnprecor, n°385, novembre 1994), le parti regroupe aujourd’hui une dizaine de courants politiques (dont des groupes féministes) et des indépendants. Nos camarades de Yeniyol, la section turque de la Quatrième internationale (QI), sont partie prenante de cette expérience nouvelle dès le début. La présence de délégations d’autres courants de gauche, d’organisations syndicales, féministes, des médecins, d’ingénieurs, et de tous les courants kurdes, ainsi qu’une délégation étrangère (plusieurs partis communistes, dont le PCF, lzquierda unida, le PDS allemand et Refondation communiste et la Quarième internationale représentée par Alain Krivine) prouve que c’est un parti qui a une réalité militante en Turquie.

L’un des principaux acquis de ce parti est sa volonté d’unité, de démocratie interne et de pluralisme, volonté qui s’est manifestée durant tout le congrès, ce qui est d’autant plus remarquable que l’extrême gauche turque a connu dans les années 70 des luttes intestines plus que violentes. Cette convergence de plusieurs courants marque à la fois la force et la fragilité du parti. Cela se reflète dans les débats sur le programme, puisque, afin d’éviter un éclatement sur des débats programmatiques conflictuels, le congrès a préféré ajourner l’adoption d’un programme défini pour voter des résolutions centrales politiques.

Tous les courants ont été représentés à la proportionnelle à la nouvelle direction. Nos camarades de Yeniyol sont très actifs dans la construction du parti et participent à toutes les instances (ils disposent de 4 sièges au comité central). Le fait que notre camarade Masis Kürkçügil (vice-président du parti) a été celui qui a obtenu le plus de voix à l’élection du CC (418 sur 550 votants) et que notre camarade Özlem Oyal ait été se (première parmi les femmes), prouve que nos camarades sont parfaitement intégrés et reconnus dans le BSP.

Intégrer, marginaliser

Le harcèlement du RP dans les puissantes influentes télévisions privées et dans la presse écrite se fait aussi désormais de façon plus subtile : les moindres faits et gestes des dirigeants du RP et des nouveaux maires sont désormais passés au crible, étalant au grand jour leur incompétence et amplifiant leurs écarts de langage. Habitué à agir dans l’ombre, ce parti s’est soudain retrouvé sous les feux de la rampe, ce qui l’a considérablement gêné. Bousculés dans leurs habitudes, les cadres du parti ont multiplié les maladresses. Leurs penchants autoritaires et totalitaires ont donc vite repris le dessus et ils ont finalement développé une agressivité sans bornes à l’égard de leurs opposants, ce qui a détruit la crédibilité de leur nouvelle image de « tolérance ». De plus, le RP s’était profilé comme un parti propre, en opposition à la corruption des partis traditionnels, et comme un parti des « pauvres » en opposition aux autres qui « défendent les riches ». Mais les révélations sur les finances illicites du RP, sur la fortune personnelle d’Erbakan, et surtout le fait que la presse ait dévoilé (avec preuves à l’appui), que le RP avait détourné à son compte des dizaines de millions de dollars, récoltés auprès de ses sympathisants sous forme d’une campagne « d’aide financière pour la Bosnie », ont porté des coups très durs à cette image.

Ceci étant, le nouveau rapport du RP avec les médias ne tourne pas qu’à son désavantage, cela lui permet aussi de s’adresser à des couches plus larges, d’autant que les islamistes ont également créé leurs propres télévisions privées et amplifient leur propagande. Par conséquent, les révélations sur les irrégularités financières du RP ne stopperont sans doute pas à elles seules sa croissance, mais pourront en freiner le rythme. D’ailleurs, l’image de « parti propre » n’est pas son seul argument : outre les progrès de l’islamisme dans le domaine idéologique, il se nourrit essentiellement de la crise économique, sociale, culturelle et morale, ainsi que de la situation internationale (en particulier de la tragédie bosniaque). L’impasse sur la question kurde est également un facteur important. Sur cette question, il mène une politique plutôt ambiguë. Sur le fond, sa position ne diffère pas tellement de celle de l’Etat : intégrité territoriale et identité unique (mais basée sur la communauté religieuse, au lieu de la nation) et opposition au PKK. Sur la forme, en revanche, le RP prône des réformes (enseignement et télévision en kurde, suppression de la loi d’urgence, etc.), le tout étant couplé à des critiques virulentes contre le kémalisme, « ennemi commun des islamistes et des nationalistes kurdes ». Mais le RP, qui défend ces positions dans la région kurde, sous la pression de son appareil local, met la sourdine à l’Ouest du pays et tente de donner des gages à 1′ armée. Ses députés ont d’ailleurs voté en faveur de la levée de l’immunité parlementaire des députés nationalistes kurdes du DEP.

Ces ambiguïtés pourraient le placer à l’avenir dans une position très inconfortable, car ce qu’il gagne en capital de sympathie auprès des Kurdes du Sud-Est et d’Istanbul, pourrait bien être perdu auprès de l’électorat conservateur d’Anatolie centrale, qu’il dispute à l’extrême droite nationaliste du Parti d’action nationaliste (MHP). Le RP tente en effet d’occuper également le terrain du nationalisme, par un discours anti-occidental et tiers mondiste (avec néanmoins des accents impérialistes néo-ottomans). Mais il voit se dresser sur son chemin la montée du MHP, qui met surtout l’accent sur le pan-turquisme et la fierté nationale, et qui l’attaque sur ses positions au sujet de la question kurde. Quant au centre droit, incapable de surmonter ses divisions internes, il se contente de reprendre à son compte certains des thèmes idéologiques et religieux du RP, afin de gagner la confiance de cet électorat, et présente sur ses listes des candidats liés aux confréries islamistes. Toutefois, cela n’empêche pas ces élus d’agir comme des sous-marins (comme c’est le cas actuellement lors des débats au Parlement sur les réformes « démocratiques » de la Constitution). De plus, cette attitude est désastreuse dans le domaine de la lutte idéologique contre l’intégrisme.

L’évolution du RP depuis son arrivée au pouvoir dans les municipales montre que son avenir dépend plus des facteurs qui lui sont extérieurs que de sa dynamique propre. Certes, les maires et les dirigeants RP vont tenter de poursuivre leur politique d’implantation et de noyautage de l’appareil d’Etat et des pouvoirs locaux. Ils vont particulièrement accentuer leur offensive idéologique et tenter de marquer des points dans ce domaine, en utilisant à leur avantage les carences du système. Ils vont tenter de maintenir et d’élargir leur base électorale en menant des politiques sociales dans les mairies.

Istanbul, 17 juin 1995

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