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Algérie : la farce électorale au secours du régime

Article paru dans Le Prolétaire, n° 386, du 1er mars au 30 avril 1986, p. 12

Petite fille dans une décharge de camions en Algérie, en décembre 1986. (Photo by Lily FRANEY/Gamma-Rapho via Getty Images)

Le 16 janvier les algériens étaient conviés à se rendre aux urnes pour donner leur avis sur la nouvelle charte nationale. Selon les chiffres officiels, la participation a atteint 95,92 %, et 98,37 % des suffrages étaient positifs. Quel est le but d’une telle mascarade électorale qui doit faire rêver le président philippin Marcos ?

Nous pouvons le deviner travers le communiqué de victoire de l’agence de presse officielle APS : “le vote confirme la justesse de la voie suivie par la direction politique du pays”, il constitue “une riposte ferme et décisive à tous ceux qui “tentent de semer le doute et de porter atteinte aux acquis du peuple algérien”, il consacre enfin la participation efficace “de toutes les catégories sociale à l’élaboration de la politique à venir du pays”.

Les élections étaient le point d’orgue d’une mobilisation dans tout le pays au cours de laquelle s’est déroulé le congrès extraordinaire du FLN. En dehors de l’adoption du projet de charte, le congrès a défini certaines orientations fondamentales. Contrairement à ce qui était annoncé par beaucoup “d’observateurs” de la presse française on n’a pas procédé à la privatisation d’entreprises d’Etat déficitaires, mais l’appel au secteur privé n’a pas fait défaut. Enfin l’accent a été mis sur le développement de l’agriculture, dans le cadre du mot d’ordre “compter sur soi”.

En effet depuis l’indépendance le jeune capitalisme algérien, selon une loi générale du capitalisme, s’est investi prioritairement dans l’industrie et a négligé l’agriculture. Et aujourd’hui l’Algérie doit importer 65 % de ses besoins en céréales : c’est l’impérialisme américain (et français) qui nourrit le peuple algérien. Les “émeutes de la faim” en Tunisie et au Maroc ont fait comprendre aux bourgeois le danger de cette situation. Le ministre de la planification, Ali Oubouzar juge donc que les importations “sont incompressibles et risqueraient, si elles diminuaient, de menacer le consensus social, ou le fonctionnement de l’appareil économique”.

Un nouveau système de salaires basé sur le “statut général du travailleur” devrait instaurer “plus de justice” et permettre une hausse de… 1 % du pouvoir d’achat. Dans un supplément spécial, “Le Monde” du 7/12/85 cite un rapport élogieux du FMI sur l’économie algérienne : “au cours des dernières années l’Algérie a bien réussi, sur le plan interne, comme vis-à-vis de l’extérieur. Le taux de croissance, avec “une moyenne de 4 % l’an depuis 80 est exceptionnel (…). Il est remarquable que cette performance ait pu être atteinte en même temps que la balance des paiements courants a été améliorée, revenant à l’équilibre en 1984, après 2 ans de déficit”. Mais, “Le Monde”, pourtant toujours proche des milieux dirigeants algériens, avoue que ces résultats “se sont faits aux dépens du confort de la population”.

En 1985 le commerce extérieur a enregistré un excédent de 3 milliards de dollars, ce qui laisse la possibilité de réduire la dette extérieure (15 milliards de dollars), grâce à la bonne vente du pétrole et du gaz qui constituent 97,5 % des exportations.

Mais la guerre des prix du pétrole risque de bouleverser cet état de choses : le prix de vente du pétrole algérien était encore de 29,5 dollars le baril en janvier. A la mi-février les prix du marché atteignaient 15 dollars et les saoudiens affirmaient pouvoir descendre jusqu’à 10 dollars. L’hebdomadaire anglais “The Economist” du 1/2/86 a calculé le manque à gagner des pays producteurs à la suite de cette baisse des prix. Pour un prix de 20 dollars ce manque à gagner pour l’Algérie serait supérieur à 2 milliards de dollars sur 1 an; à 15 dollars le baril, il serait supérieur à 4 milliards de dollars. Enfin si le prix tombait à 10 dollars, le manque à gagner atteindrait jusque les 6 milliards.

On voit que dons les dernières hypothèses l’excédent commercial laisserait place à un déficit. Comme les rentrées “invisibles” (argent des travailleurs émigrés) ne sont pas extensibles et que l’endettement du pays ne peut pas croître dans de fortes proportions (selon les dirigeants eux-mêmes, il ne devrait pas croître de plus 1 milliard de dollars), il ne restera plus à la bourgeoisie qu’a se retourner contre les travailleurs pour leur faire “se serrer la ceinture” encore plus. Parmi les promesses répandues lors du congrès du FLN, celle de l’austérité ne manquera pas de se réaliser. Les derniers mois ont été marqués par des procès qui ont démontré la réalité du mécontentement. En décembre ont été jugés les fondateurs de la ligue algérienne des Droits de l’Homme et des comités de fils de martyrs et dans un autre procès, des partisans de Ben Bella. Lors du premier procès les accusés ont été condamnés à des peines de 10 mois à 3 ans de prison et dans le second à des peines de 1 à 13 ans (plus 3 peines de 20 ans de prison pour des accusés en fuite). Les accusés ont été battus et torturés par la Sécurité Militaire. Déjà attaqués dans la prison de Berrouaghia par les gardiens, 6 condamnés du premier procès ont été transférés à la prison de Lambèse, où ils ont été battus dès leur arrivée (1).

Ces procès ont une valeur d’intimidation pour les opposants, notamment après les incidents à Tizi-Ouzou et d’autres localités de Kabylie et la grève organisée le 10 novembre par le comité de coordination de cette ville.

Pour faire passer la pilule de l’austérité, pour endiguer le mécontentement, le régime recourt à toutes les ficelles : religion, nationalisme, battage électoral et pour couronner le tout, répression. Il y est aidé par le gouvernement français qui interdit les manifestations de soutien comme celle du 1er novembre. Mais il ne pourra étouffer éternellement le développement de la lutte des classes.


1) Pour avoir un témoignage sur les conditions de détention à Lambèse et les tortures subies par les militants accusés d’être en contact avec notre parti, on peut lire : “Offense à président”, de Mezioud OULDAMER, éd. Gérard Lebovici.

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