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Socialisme international et le voile : Les sociaux-démocrates du « troisième camp » à la traîne des islamistes

Article paru dans Le Bolchévik, n° 132, mars-avril 1995, p. 10-11

Islam and western advertisements in the Egyptian capital of Cairo, A veiled female Moslem is standing in front of a bus that is passing by. (Photo by Ulrich Baumgarten via Getty Images)

La destruction contre-révolutionnaire de l’Union soviétique a provoqué une sérieuse désorientation au sein des organisations soi-disant de gauche. Beaucoup d’entre elles, sous la pression de la guerre froide, avaient déjà avalé l’antisoviétisme impérialiste, utilisant comme excuse la dégénérescence bureaucratique de la Révolution russe sous le régime stalinien. Mais peu pouvaient rivaliser avec la stalinophobie enragée de la tendance internationale dirigée par Tony Cliff, qui est basée en Grande-Bretagne sur le Socialist Workers Party (SWP) et qui a pour organisation en France Socialisme international (SI). Les cliffistes avaient salué l’arrivée au pouvoir de la contre-révolution d’Eltsine rien moins que comme « la Révolution russe de 1991 » ! Aujourd’hui qu’ils n’ont plus pour boussole la haine pour ce que les impérialistes appelaient l’« empire du mal », ils sont sous l’emprise d’un engouement étrange pour les intégristes islamiques. Leur section américaine, l’International Socialist Organization (ISO), s’est mise à appeler à des meetings avec des titres comme : « L’intégrisme islamique : anti-impérialiste ou réactionnaire ? » Le tract d’appel d’un meeting d’ISO du 22 novembre dernier à Berkeley déclarait : « L’islamisme […] doit être transformé en une perspective socialiste révolutionnaire indépendante. »

Pendant des dizaines d’années, la carte de visite de l’organisation social-démocrate de Cliff a consisté en une description de l’Union soviétique comme « capitaliste d’Etat ». Depuis la guerre de Corée de 1950-53, cette « théorie » inepte lui a servi de justification pour s’aligner (d’abord de façon voilée, puis ouvertement) sur l’impérialisme contre l’URSS et tout Etat qu’elle considérait comme un « satellite » de l’Union soviétique. Depuis les moudjahidines archi-réactionnaires en Afghanistan (qui assassinaient les enseignants parce que ces « infidèles communistes » apprenaient à lire aux petites filles), jusqu’à Solidarnosc en Pologne (ce « syndicat »-maison de la CIA et du Vatican), aucun mouvement antisoviétique n’était trop rétrograde pour le soutien enthousiaste de Cliff et Cie. Aujourd’hui, les cliffistes se sont joints à la mafia gusano de Miami pour saluer une émeute contre-révolutionnaire à Cuba (Socialist Worker, septembre 1994). Mais, même pour ces gens dont le fonds de commerce consistait à vitupérer contre le « totalitarisme soviétique », il est difficile de s’exciter contre la « menace » que représenteraient Fidel Castro et la dynastie Kim en Corée du Nord.

De concert avec la rengaine bourgeoise sur la soi-disant « mort du communisme », les cliffistes canadiens ont tenu il y a quelques années un « débat » intitulé : « Après le communisme, que reste-t-il au socialisme ? » Ils donnent maintenant la réponse. Se retrouvant à la dérive dans le « nouvel ordre mondial » de l’impérialisme, ces opportunistes se sont mis à la remorque des intégristes islamiques réactionnaires, comme ceux qui en Algérie assassinent les femmes non voilées, les étrangers et tous ceux en qui ils voient des représentants de la culture moderne. Dans le numéro d’automne 1994 de leur revue International Socialism, figure un long article écrit par le « théoricien » du SWP Chris Harman sur « Le prophète et le prolétariat » avec une couverture verte et des lettres de type arabe, et reproduit par Socialisme international dans une brochure intitulée « Islamisme et révolution ». Pendant ce temps, le journal du SWP Socialist Worker (20 août 1994) proclame que « les islamistes ont maintenant remplacé les socialistes et la gauche en telles d’être en première ligne contre l’Etat dans de nombreux pays. »

Après plusieurs mois de silence des cliffistes sur Taslima Nasreen, on a pu dénicher en janvier dans leur journal français, Socialisme International, un (minuscule) article intitulé « Taslima Nasreen : Illusions » qui se prononce pour sa défense. Mais ledit article, outre qu’il dirige l’essentiel de son tir contre les « positions que défend l’écrivain », se garde bien de même mentionner que ce courageux écrivain bangladais a été condamnée à mort par les cléricaux islamistes qui ont jugé son combat contre les préjugés anti-femmes et ses dénonciations des chauvins musulmans et hindous au Bangladesh et en Inde comme un affront à leurs « sentiments religieux » (lire le Bolchévik n° 130, septembre-octobre 1994) ! Cette falsification grossière et cette « défense », aussi timide qu’hypocrite, sont significatives : les cliffistes n’avaient pas hésité à défendre Salman Rushdie clairement contre la fatwa [décret de mort religieux] lancée par l’ayatollah Khomeiny en 1989 et avaient même très tôt publié dans leur presse britannique une interview de Rushdie. Mais pour ces gens, qui ont fait une carrière de « socialistes du département d’Etat », la réticence vis-à-vis de Nasreen et l’engouement actuel pour l’intégrisme islamique s’accordent bien avec la position qui domine actuellement chez les impérialistes (et que partagent des pans de la social-démocratie d’Europe occidentale) comme quoi, de l’Iran à l’Algérie, on peut « s’entendre » avec les intégristes « modérés ».

L’article de Harman « Le prophète et le prolétariat » est entièrement consacré aux « contradictions de l’islamisme ». Il traite des « mouvements de masse » intégristes islamiques comme de formations nationalistes petites-bourgeoises radicales, qui « ont repris à leur compte des slogans anti-impérialistes et ont entrepris des actions anti-impérialistes ». Mais en dépit de leur rhétorique populiste, de leur dénonciation du « grand Satan » occidental et de quelques invectives occasionnelles contre le FMI – dans le but de se gagner un soutien auprès des masses désespérément paupérisées, de Téhéran à Alger -, les intégristes islamiques sont fermement déterminés à préserver l’exploitation capitaliste. Tout en émaillant son texte de quelques réserves, Harman se fait de plus en plus enthousiaste, atteignant un paroxysme quand il écrit de l’« intelligentsia islamique qui gravitait autour de Khomeiny en Iran » :

« Contrairement à ce que beaucoup de commentateurs de gauche ont cru à tort, cette intelligentsia n’était pas simplement l’expression d’un “capitalisme marchand”, “parasite”, traditionnellement centré sur le bazar et “attardé”. Elle n’était pas non plus l’expression de la contre-révolution bourgeoise classique. Elle entreprenait une réorganisation révolutionnaire de la propriété et du contrôle du capital en Iran, tout en gardant intacts les rapports de production capitalistes. »

Un vrai tour de force en effet !

Pour les cliffistes, l’Iran participe à un courant d’« islamisme » radical, « anti-impérialiste » et même « révolutionnaire », dans tout le monde musulman. Ainsi, le SWP britannique écrit-il :

« La révolution iranienne de 1979, qui a rapidement été confisquée par les mollahs, la résistance populaire afghane à l’invasion soviétique, l’Intifada palestinienne, qui a été de plus en plus influencée par les intégristes, tout cela a contribué à une renaissance du sentiment anti-impérialiste, à travers le filtre de la religion, parmi les larges masses nord-africaines » (Socialist Review, février 1992).

Ce n’est pas tant une expression d’« anti-impérialisme », comme voudraient le faire croire les cliffistes, mais une expression de désespoir et de réaction qui a beaucoup en commun, au niveau émotionnel et au niveau de sa base sociologique, avec le « national-socialisme » de Hitler. Bien qu’elle se tourne vers le passé, la vague intégriste islamique est une réponse aux conditions d’oppression de la fin du XXe siècle. Son essor actuel comme mouvement de masse est le reflet réactionnaire à la fois de l’absence d’alternative communiste et de l’impasse manifeste du nationalisme.

On peut voir cela très clairement parmi les Palestiniens et en Algérie. Les nationalistes de l’OLP agissent aujourd’hui comme les sbires meurtriers de la tyrannie sioniste, poussant les masses palestiniennes historiquement laïques dans les bras des intégristes du Hamas. L’Algérie a gagné sa guerre d’indépendance contre la France, mais cette victoire anticoloniale n’a diminué que de façon très limitée le poids de l’exploitation et de l’oppression sociale des masses, qui cherchent aujourd’hui une réponse du côté de l’intégrisme.

De l’Iran à l’Afghanistan…

La fascination des cliffistes pour l’« islamisme » est la répétition de la capitulation désastreuse de la gauche et de l’extrême gauche opportuniste devant les mollahs réactionnaires qui sont arrivés au pouvoir en Iran il y a quinze ans. La victoire de Khomeiny a conduit à l’exécution de milliers de militants de gauche, de Kurdes, de femmes, d’homosexuels et de tout opposant au régime théocratique. Harman débute son article par une polémique contre le journal New Left Review de Fred Halliday pour avoir défendu la perspective d’un bloc avec la bourgeoisie libérale en Iran et s’être opposé à un soutien de la gauche à Khomeiny. Halliday explique que la gauche aurait dû « se prononcer d’une façon ferme et unifiée contre les forces cléricales et pour une alliance avec les “libéraux”» autour de Bakhtiar, premier ministre après le renversement du chah, qui fut rapidement limogé par les partisans de Khomeiny (« The Iranian Revolution and its Implications », New Left Review, novembre-décembre 1987). Halliday est une cible facile, car durant la guerre du Golfe il s’était prononcé en faveur de l’agression impérialiste contre l’Irak !

En s’attaquant à ce « social-impérialiste » avéré, l’article d’International Socialism prend une allure pseudo-« radicale » :

« Le régime islamique en Iran domine les débats sur le renouveau islamique, de la même manière que le bilan du stalinisme domine les débats sur le socialisme. Et bien souvent, même à gauche, les conclusions qui en sont tirées sont identiques. Les islamistes sont considérés, tout comme les staliniens autrefois, comme la plus dangereuse de toutes les forces politiques, capables d’imposer un totalitarisme qui empêchera tout futur développement progressiste. »

Mais alors que Harman prétend argumenter contre ceux qui, comme Halliday, présentent le régime iranien des mollahs comme un « islam à visage fasciste » et contre ceux qui considèrent « les mouvements islamistes comme des mouvements “progressistes” », les positions des cliffistes les situent en fait clairement dans la seconde catégorie. A l’époque de la victoire de Khomeiny, les cliffistes ont écrit des articles élogieux sur le « mouvement de masse » des mollahs avec des titres comme « La forme : religieuse – L’esprit : révolution ! »

Le soutien criminel que des militants de gauche ont, de par le monde, accordé aux intégristes réactionnaires iraniens a été une trahison monstrueuse. A l’opposé, la Ligue communiste internationale (alors tendance spartaciste internationale) mettait en avant un programme pour la révolution prolétarienne, déclarant : « A bas le chah ! A bas les mollahs ! Les travailleurs doivent diriger la révolution iranienne ! » Seuls dans la gauche, nous avons averti que les mollahs au pouvoir chercheraient à réimposer le tchador (le voile de la tête aux pieds), à rétablir les châtiments barbares (comme la flagellation ou les amputations), à réprimer les minorités nationales et à écraser le mouvement ouvrier et la gauche aussi impitoyablement que le chah.

Avec l’Afghanistan, le suivisme des cliffistes à l’égard des intégristes a été rejoint par l’antisoviétisme de guerre froide. Pendant dix ans, les impérialistes ont armé et soutenu la jihad [guerre sainte] réactionnaire des intégristes, utilisant cette opportunité d’une guerre par personne interposée contre l’Union soviétique. Nous avons sans hésitation salué l’intervention de l’Armée rouge soviétique en Afghanistan contre les forces dirigées par les mollahs, et nous avons appelé à l’extension des acquis d’Octobre à l’Afghanistan. Mais les cliffistes s’étaient placés sans ambiguïté dans le camp de la réaction. En Grande-Bretagne, Paul Foot, dirigeant du SWP, a réussi à provoquer une hystérie antisoviétique, en pleine séance du parlement, de la droite conservatrice à la « gauche » travailliste, avec ses « révélations » incendiaires publiées dans sa chronique du Daily Mirror sur la possibilité que la viande britannique exportée en URSS soit envoyée aux soldats soviétiques en Afghanistan (Spartacist Britain n°24, août-septembre 1980).

Aux Etats-Unis, les cliffistes se sont vantés bruyamment de leur soutien total aux mollahs : « Comme les socialistes ont salué la défaite américaine au Vietnam, nous saluons la défaite des Russes en Afghanistan. Cela encouragera tous ceux qui, en URSS et en Europe de l’Est, veulent briser la domination des héritiers de Staline » (Socialist Worker, mai 1988). A l’origine, le prédécesseur d’ISO, l’organisation shachtmaniste International Socialists, avait dû procéder à de multiples contorsions pour défendre de façon tardive et minimale les Vietnamiens contre les Etats-Unis, en utilisant l’argument « démocratique» de l’« autodétermination » pour éviter la question centrale d’une révolution sociale dirigée par les staliniens, bien que de façon bureaucratiquement déformée. Ceux qui ont été « encouragés » par le retrait soviétique d’Afghanistan, ce sont les forces de la contre-révolution sanglante. De Berlin-Est à Moscou, les cliffistes ont acclamé la restauration du capitalisme, qui signifiait le chômage de masse, la terreur raciste et les attaques tous azimuts contre les droits des femmes.

… à la « guerre sainte » en Algérie

La question de l’intégrisme islamique ne se limite aucunement à un examen historique des leçons de l’Iran et de l’Afghanistan. Cette question se pose de nouveau de façon aiguë en Algérie, où le régime militaire sanguinaire et les intégristes islamiques réactionnaires sont aux prises dans une effroyable guerre civile. Et les cliffistes s’adressent essentiellement à la question de l’Algérie. Harman écrit sur les « contradictions » du FIS (Front islamique du salut) qui, prétend-il, est « tiraillé entre la respectabilité et l’insurrection ». Il ne souffle mot du fait que l’« insurrection » du FIS a pour but d’établir une dictature théocratique réactionnaire.

Les cliffistes disent : « Nous sommes du côté des islamistes quand ils confrontent l’Etat – mais seulement dans ce cas » (Socialist Worker, 20 août 1994) ! Ils sont un peu embarrassés quand les intégristes algériens assassinent des enseignants, des journalistes et des militants de gauche. Mais qu’en est-il lorsqu’ils « confrontent l’Etat » en faisant sauter des usines nationalisées, en faisant dérailler des trains de passagers propriété du gouvernement ou en brûlant des écoles publiques ? On peut supposer que Cliff et Cie applaudiraient. Cependant, leur ligne « islamiste » ne passe pas très bien auprès de certains de leurs partisans, notamment des femmes.

Après que les sinistres intégristes islamiques eurent remporté le premier tour des élections législatives algériennes il y a trois ans, les cliffistes se sont écriés que « la percée du FIS reflète la montée de sentiments révolutionnaires » (Socialisme international n° 60). Ils se sont sentis obligés de faire quelques réserves sur la politique du FIS de brisage des grèves et sur la façon dont il « argumente que les femmes devraient rester à la maison » ; ils concluent :

« Tout cela offre des opportunités aux socialistes, aussi longtemps qu’ils sont clairs à propos du FIS. Ils doivent le soutenir contre les attaques du régime dans la mesure où il représente, même de façon confuse, une opposition dans laquelle de larges couches des dépossédés et des secteurs de la classe ouvrière placent leur confiance. En même temps, les socialistes doivent être implacablement hostiles à sa politique. Ils doivent défendre les droits des femmes et les droits démocratiques » (Socialist Review, février 1992).

Ces paroles en défense des droits démocratiques ne sont que de la poudre aux yeux pour cacher le fait qu’une victoire intégriste en Algérie – avec le soutien des cliffistes – imposerait une dictature islamique qui balaierait tout semblant de démocratie et signifierait – littéralement – la mort pour les femmes non voilées. Et il y a de fortes présomptions que les cliffistes aient eu du mal à faire avaler leur ligne pro-FIS à leurs camarades en Algérie, où de telles illusions sont véritablement suicidaires.

A la veille de la première victoire électorale du FIS dans les élections municipales de juin 1990, un porte-parole du Mouvement communiste algérien (MCA), interviewé dans le journal des cliffistes français, caractérisait le FIS d’« ultraréactionnaire » et même de « courant fasciste » avec des principes, une idéologie et des actions politiques « similaires à ceux du Front national en France ». En même temps, le représentant du MCA limitait son programme à la lutte « pour la démocratie » à travers des élections et la formation d’une « opposition démocratique et révolutionnaire » (Socialisme international, mai 1990). Mais quand le FIS a remporté les élections législatives de décembre 1991, Socialisme international (février-mars 1992) déclara : « Les révolutionnaires en Algérie doivent lutter aux côtés de ces gens, même dans des actions appelées par le FIS. » SI a même présenté le FIS comme une force sur laquelle on pouvait faire pression pour qu’elle s’oppose à l’impérialisme ! Comme SI l’explique, « pour arriver au pouvoir le FIS aurait besoin du soutien des masses, et un tel pouvoir serait opposé à la politique imposée à l’Algérie par le FMI. » Cependant, la condition préalable pour briser l’étau du cartel des banquiers internationaux du FMI et la domination du marché mondial est une révolution prolétarienne qui renverse le capitalisme et s’étende aux métropoles impérialistes.

Le MCA – dont une note de bas de page dans l’article de Harman précise timidement qu’il « n’existe plus » – a rejoint les cliffistes et est entré dans le PST (Parti socialiste des travailleurs), qui est en solidarité politique avec le Secrétariat unifié (SU) d’Ernest Mandel. Ils y ont formé une « opposition » qui a publié un document « Bilan et perspectives du PST » (23 octobre 1992), qui opérait le tour de force de ne jamais mentionner le FIS et la nécessité de le combattre. Nulle part dans ce document, dans l’article de Harman ou dans un quelconque journal cliffiste, il n’y a l’ombre de la conception que le rôle des marxistes est de diriger la classe ouvrière dans une lutte pour le pouvoir contre à la fois le régime militaire sanguinaire et les intégristes réactionnaires. A l’opposé, la Tendance plate-forme trotskyste du PST, qui s’est cristallisée autour d’un programme internationaliste sur la question russe (incluant la défense de l’intervention soviétique en Afghanistan et l’opposition à Solidarnosc en Pologne) et de la lutte pour la révolution ouvrière en Algérie, déclarait :

« Le FIS est l’ennemi juré du prolétariat, des minorités et des femmes […]. Actuellement le pouvoir emprisonne les militants du FIS, demain, comme hier ; la classe dirigeante favorisera le développement du FIS contre les ouvriers ou contre un soulèvement populaire […]. Les progrès réels qu’avaient faits les bolchéviks dans la voie de l’émancipation des femmes contrastent fortement avec l’oppression des femmes qui sévit encore actuellement dans des régimes bonapartistes “socialistes”, comme en Algérie, qui n’ont pas rompu avec le capitalisme. Ils sont une confirmation frappante de la théorie de la révolution permanente de Trotsky selon laquelle les droits démocratiques bourgeois élémentaires ne peuvent être gagnés complètement que par une révolution socialiste dirigée par le prolétariat. »

En défense du progrès

Aujourd’hui, la fascination des cliffistes pour les intégristes islamiques ne se limite pas à l’Algérie. En France, le gouvernement Mitterrand-Balladur, dans le cadre de sa campagne pour attiser l’hystérie anti-immigrée, a lancé une campagne raciste d’exclusions de jeunes filles portant le foulard islamique dans les établissements scolaires. Tout en s’opposant à ces attaques, la Ligue trotskyste a également mis nettement en garde contre le danger intégriste. Par contre, SI s’est mis politiquement à la remorque des intégristes. Il écrit même, pour justifier le port du foulard islamique, que « l’exposition du corps de la femme dans les sociétés modernes est une des formes par lesquelles s’exprime l’oppression de la femme présentée comme objet sexuel » (Socialisme international, décembre 1994) ! Et Alex Callinicos, une des grosses légumes du SWP, est allé jusqu’à déclarer que « le foulard n’est pas un signe d’ “emprisonnement des femmes” mais de modestie » ! ! A Alger, des femmes et même des jeunes filles ont été tabassées et plusieurs ont été assassinées par des intégristes islamiques pour ne pas s’être conformées à ce code réactionnaire de la « modestie » …

Des générations durant, les staliniens et les sociaux-démocrates ont ressassé le schéma menchévique classique de « révolution par étapes », conseillant à la classe ouvrière de soutenir de soi-disant « progressistes » bourgeois comme « première étape » (illusoire) vers la révolution socialiste. Cette politique suicidaire de collaboration de classes a invariablement mené à des défaites sanglantes, de la Chine de 1927 au Chili d’Allende au début des années 1970. Mais au moins les nationalistes soi-disant « progressistes » comme Tchang Kaï-chek aspiraient vaguement à la modernisation de leur pays (par exemple en s’opposant au bandage des pieds des femmes), alors même qu’ils réprimaient violemment la classe ouvrière. Les intégristes islamiques, que les cliffistes voient comme des alliés dans la lutte « anti-impérialiste », rêvent, eux, de retourner au temps du prophète !

Les grotesques génuflexions des cliffistes devant l’intégrisme islamique ne sont pas une simple aberration. En Union soviétique, qu’ils considéraient comme « capitaliste d’Etat », ils étaient du côté de n’importe quelle force « antistalinienne », aussi réactionnaire soit-elle. En Algérie, qui est en fait un pays capitaliste avec une économie en grande part étatisée, ils sont de même en bloc politique avec les opposants les plus rétrogrades au régime militaire. Il est intéressant de noter qu’au moment où les impérialistes proclament la « mort du communisme », les ex-staliniens tout comme les sociaux-démocrates gravitent dans des alliances peu ragoûtantes avec des forces nationalistes d’extrême droite, depuis la coalition « rouge-brune» en Russie jusqu’aux aspirations des cliffistes à constituer une coalition « rouge-verte » en Algérie.

Le seul problème, camarades, c’est qu’il faut être deux pour danser le tango, même en tchador. Et pour les intégristes islamiques, tous les socialistes sont des infidèles qui doivent être punis comme tels. La politique des cliffistes est suicidaire pour eux-mêmes et pour tout ouvrier, tout jeune, toute femme qui auront la malchance d’être influencés par eux. Le prolétariat doit être mobilisé politiquement autour d’un programme non pour remplacer les dictateurs en uniforme par des théocrates en djellaba mais pour instaurer son propre pouvoir de classe, non pour retourner à l’obscurantisme moyenâgeux mais pour faire avancer la société vers l’émancipation socialiste et le progrès.

Adapté de Workers Vanguard n° 613

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