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Aimé Patri : Philosophie de la police politique. A propos d’A. Koestler et de M. Merleau-Ponty

Article d’Aimé Patri paru dans Masses, n° 7-8, février-mars 1947, p. 28-30

Monsieur Maurice Merleau-Ponty publie actuellement dans les “Temps Modernes” (Nos 13 et 14, le reste est à suivre), une bien étrange réponse au recueil d’essais de Koestler : « Le Yogi et le Commissaire » (1). Cette réponse est intitulée : « Le Yogi et le Prolétaire », Il s’agit en réalité, bien plus que de répondre au “Yogi et le Commissaire”, de reprendre la question posée dans “Zéro et Infini” (2), à propos des procès de Moscou. M. Merleau-Ponty a soigneusement compulsé les dossiers des procès, notamment celui de Boukharine et il a entrepris de prononcer un plaidoyer rétrospectif… en faveur des juges. On ne s’attendait guère à voir Kierkegaard et Heidegger appelés à témoigner dans cette affaire, en se disant au surplus “marxistes”, mais.c ‘est pourtant un fait. M. Merleau-Ponty, philosophe, “existentialiste” de son état, est aujourd’hui “marxiste” aussi bien que M. E. Mounier, théoricien du “personnalisme” spiritualiste. Lorsqu’on dit “marxiste” il faut naturellement entendre « stalinien » ou mieux “stalinophile”, puisqu’il ne s’agit que de velléités néophytes accueillies avec la réserve qui convient, par les services inquisiteurs.

Il est remarquable de constater que beaucoup qui ne sont pas nés politiquement ou physiquement d’hier, ont attendu les victoires militaires russes pour opérer de pareilles « conversions », nonobstant leurs convictions “philosophiques ou religieuses” antérieures. Il faut croire sans doute à un respect de la force qui serait en quelque, sorte naturel et organique chez une certaine catégorie de représentants de l’« intelligentsia ». La race des intellectuels courtisans habiles à composer les plus subtils plaidoyers philosophiques, lorsqu’il s’agit de justifier les actes des puissants, quels qu’ils soient, n’est pas morte.

A grand renfort de dialectique et d’interrogations « angoissées » sur le mode « existentiel », M. Merleau-Ponty en était arrivé dans un premier article à cette remarquable conclusion : L’opposition en U. R. S. S. représentait bien la trahison, puisqu’en fin de compte la trahison résidait précisément dans le fait de l’opposition ! On ne saurait manier plus délicatement le pavé de l’ours.


Un régime dans lequel toute opposition est considérée comme trahison porte un nom bien précis : il s’appelle un régime totalitaire. L’extermination de l’opposition signifie que la puissance de l’état ne veut rien admettre en dehors d’elle. Le « tout » de l’appareil bureaucratique policier se dilate alors à “l’infini” et l’on conçoit qu’autour de lui tout se trouve gelé à la température du “zéro” absolu. C’est ainsi que pour parler le langage « existential », l’opposition s’est trouvée “néantie” (3) dans son être. Elle s’était auparavant elle-même “néantie” en se reconnaissant coupable de tous les péchés du stalinisme. C’est l’occasion encore pour M. Merleau-Ponty dans un second article de s’interroger sur la signification de cette culpabilité : le philosophe “existentialo-marxiste”, veut bien admettre la bonne foi objective des oppositionnels, mais c’est pour proclamer, en s’appuyant sur les déclarations de Boukharine, qu’objectivernent ils avaient tort et méritaient donc d’être châtiés. Lorsqu’on suit l’argumentation de M. Merleau-Ponty on s’aperçoit que le “tort” objectif consistait précisément à n’avoir pas réussi dans leur entreprise. Il s’agit donc d’un tort devant l’histoire, puisque le succès n’est pas venu les couronner. Auraient-ils réussi à s’emparer du pouvoir et à “liquider” Staline au fond des caves de la Lioubianska, il ne faut pas douter que fidèle à ses principes, M. Merleau-Ponty composerait aujourd’hui un plaidoyer en leur honneur. “Malheur aux vaincus !” tel est le dernier mot de cette nouvelle philosophie de la police politique : qui pourrait à vrai dire, se trouver à courte vue. Marxisme ou philosophie du Père Ubu ?

A l’appui de sa thèse, le brillant auteur de « la Phénoménologie de la perception » ne craint pas d’invoquer des exemples tirés de la guerre et de la résistance. Ces exemples se retournent malheureusement contre lui. Selon M. Merleau-Ponty, la guerre, et avant elle la menace de guerre, impliquaient en U. R. S. S. une conduite totalitaire des affaires de l’Etat c’est-à-dire l’écrasement de toute opposition. Boukharine, aux termes mêmes de ses déclarations, aurait trouvé son chemin de Damas et du Guépéou, en reconnaissant que son opposition pouvait profiter à Hitler. Il s’était condamné et le philosophe existentialiste le recondamne. Mais qui veut trop prouver s’objecte lui-même. Boukharine était coutumier du fait, s’étant trouvé plusieurs fois en opposition avec Lénine et dans des circonstances qui n’étaient pas moins graves pour le destin de la jeune révolution aux prises avec une foule d’ennemis de l’intérieur et de l’extérieur. On se demande, pourquoi Lénine ne l’avait pas fait alors liquider, épargnant ce souci futur au « Génial père des Peuples » ? C’est sans doute parce qu’il ne professait pas les mêmes maximes politiques que son successeur, en matière “d’opposition”, parce qu’il était insuffisamment « marxiste » dans le nouveau sens du mot découvert par M. Merleau-Ponty. L’état soviétique a cependant survécu et c’est Lénine lui-même, affligé d’une triste bande de récalcitrants, qui l’a transmis au Père des Peuples.

Nous disons bien que cette philosophie du succès qui est l’essentiel de ce que M. Merleau-Ponty paraît avoir retenu de la méditation de Hegel, est à courte vue. Le phénoménologiste de la perception contemple l’histoire avec des yeux myopes. Tel vaincu d’aujourd’hui peut se relever vainqueur de demain et tout nous enseigne la précarité de certaines entreprises fondées sur la force de l’armée, de la police et l’appareil. Lorsque M. Merleau-Ponty invoque les exemples tirés de la résistance, il oublie précisément que le “malheur aux vaincus” a toujours été la maxime, non des résistants, mais des collaborateurs, tout au moins celle qu’ils invoquent à titre d’excuse. La suprême ironie de l’histoire, c’est qu’elle se retourne éventuellement contre eux. Il faut se défier d’un certain hégélianisme, car c’est avec la même encre phénoménologique, et qui paraît spirituelle, que l’on a comparé les apologies d’Hitler et de Staline. Quand à Marx lui-même, on ne l’a jamais vu se prosterner devant les Napoléons grands et petits. Son regard d’aigle fouillait un peu plus loin et au demeurant, une certaine noblesse de cœur et un véritable sentiment révolutionnaire auraient été suffisants pour le dissuader de toute génuflexion devant les « puissances ».


Lorsque M. Merleau-Ponty reproche à Koestler d’être un « médiocre marxiste » on ne sait pas trop bien de quoi il s’agit. L’auteur du « Zéro et l’infini » n’a certainement jamais eu la prétention de composer un traité d’exégèse marxiste. Il connaît certainement les textes de Marx et pas seulement ceux de la jeunesse hégélienne de l’auteur du « Capital » sur lesquels se penche complaisamment M. Merleau-Ponty, comme si tout le marxisme n’était que philosophie, et quelque peu théologie. Mais là n’est pas la question. Dans le « Zéro et l’Infini » il ne s’agissait pas de savoir ce que Marx avait pensé, mais de montrer comment les accusateurs aussi bien que les accusés au procès de Moscou, comprenaient la doctrine marxiste. Il se trouve précisément qu’en taisant la distinction entre la bonne foi “subjective” et la responsabilité “objective”, M, Merleau-Ponty, d’accord avec Roubachof, qui considère l’histoire comme la divinité qui juge et qui condamne en dernier ressort. Roubachof est un “juste” auquel « la grâce » du succès historique a manqué. De cet accord avec Roubachof, il ne faut pas s’étonner, puisque M. Merleau-Ponty a puisé après Koestler à la même source : les déclarations de Boukharine lors de son procès. C’est donc sur la tête de l’infortuné auteur de l’A. B. C. du communisme que retomberait une fois de plus l’accusation d’être un “médiocre marxiste” et il se peut qu’elle soit fondée.

La dialectique de l’ambiguïté que découvre M. Merleau-Ponty, en sautillant du “oui” subjectif au “non” objectif, avec les grâces d’un enfant qui craindrait de salir sa culotte, est peut-être très Kierkegaardienne. Elle n’a rien à voir avec la dialectique marxiste, ni même avec la dialectique hégélienne, dans ce qu’elle conserve de valable. M. Merleau-Ponty ose nous parler, à, propos de l’attitude double des accusateurs et des accusés aux procès de Moscou. d’une « contradiction » fondée en vérité, qu’il faudrait avaliser comme telle. Mais Marx et Engels et même Hegel ne pratiquaient pas la dialectique de l’ambivalence angoissée. Ils ne se sont jamais complus dans les “contradictions” : toutes les fois qu’ils en rencontraient, c’était avec l’intention bien nette et hautement déclarée de les “surmonter” de les résoudre théoriquement ou pratiquement. Il faut savoir gré néanmoins à M. Merleau-Ponty de nous montrer comment le faux marxisme existentialiste se rencontre avec l’authentique stalinisme.

La découverte selon laquelle le marxisme ne présuppose pas de fin, de « but final » et se distingue par là du socialisme utopique, est de la même farine, prétendument “marxiste” et réellement existentialiste.

Marx et Engels parlaient avec un autre respect des grands utopistes français et anglais, leurs prédécesseurs. Ce qu’ils leur reprochaient, ce n’était pas la position d’un but final, mais de poser la fin sans les moyens. M. Merleau-Ponty a raison de dire que dans la dialectique marxiste c’est l’intervention du prolétariat, porteur de la civilisation socialiste qui résout le problème de la fin et des moyens. Mais il a tort de laisser supposer que le marxisme est un activisme décérébré dans lequel la notion des fins disparaît. Sur la nature de la fin dernière présupposée par le marxisme et dont il parle malgré tout, M. Merleau-Ponty commet d’ailleurs une étrange erreur : il se figure qu’il s’agit dé l’avènement et de la consolidation d’un régime “prolétarien” tandis qu’en dernière analyse, Marx et Engels veulent une société sans classes, dans laquelle le prolétariat – et surtout le prolétariat – aura disparu. Ce qui fait douter du caractère socialiste du régime de l’U. R. S. S. c’est précisément que le prolétariat, en tant que tel, n’y est nullement en voie de disparition. Certains thuriféraires du prolétariat sont suspects de vouloir précisément éterniser la condition prolétarienne pour le plus grand bien d’une classe de “maîtres”, ancienne ou nouvelle.


M. Merleau-Ponty a jugé spirituel de modifier le titre du recueil d’essais de Koestler. « Le Yogi et le commissaire » sont remplacés par « le Yogi et le prolétaire » dans la réponse « existentialo-marxiste ». Le personnage pudiquement supprimé est donc celui du “commissaire” qui a troqué ses galons pour la modeste casquette du prolétaire, tandis que demeure le « Yogi » en face d’un nouvel interlocuteur. Procédant ainsi, M. Merleau-Ponty a soigneusement esquivé le véritable problème. Ce que l’on peut en effet légitimement reprocher au recueil d’essais de Koestler, ce n’est pas la manifestation du commissaire, puisqu’il est bien là, mais l’instruction du « Yogi » qui n’apparaît guère qu’à titre de fantôme et qui n’a rien à voir, au fond, dans cette affaire, puisqu’il ne poursuit pas les mêmes buts, puisque son royaume n’est pas de ce monde. Une telle confrontation correspond à un faux problème dans lequel s’embarrasse Koestler qui nous fait part honnêtement de ses incertitudes plutôt qu’il ne nous guide dans le “no man’s land” entre la yoga et le commissariat. La véritable question était celle de savoir si le Prolétaire et le Commissaire peuvent s’identifier, si le régime autoritaire du capitalisme d’état se confond avec la démocratie socialiste, si marxisme et stalinisme sont une seule et même chose ? Cette question est d’ordre sociologique et non plus de métaphysique ou théologique. On constate alors qu’il est toute une partie du livre de Koestler dans laquelle disparaît justement le « yogi » et à laquelle M. Merleau-Ponty s’est bien gardé de répondre : c’est celle qui concerne la nature véritable du régime économique et social de l’U. R. S. S. contemporaine et en particulier l’avènement d’une nouvelle classe dirigeante sur la base du capitalisme d’état totalitaire. Cette classe dirigeante jouissant de tous les privilèges affectés à ses fonctions, y compris les privilèges héréditaires, ne se reconnaît naturellement pas comme telle puisqu’elle s’abrite derrière l’alibi commode de « la dictature du prolétariat ». Mais quelle classe dirigeante s’est jamais reconnue à ses débuts comme telle ? La bourgeoisie du capitalisme privé disait : Je suis le peuple ! Voyez mes origines, ce sont celles du Tiers-Etat !”


Il faut espérer qu’avec la traduction de l’ouvrage de James Burnham : « The managerial revolution », cette question va se trouver désormais inscrite à l’ordre du jour dans les discussions dites « marxistes » qui trouveront là un aliment plus substantiel que les ratiocinations archéo-hégéliennes. Il apparaît, lorsque M. Merleau-Ponty parle du « prolétariat » en sollicitant les textes de jeunesse de Marx ; que c’était une “idée” sortie de la logique et peut-être de la théologie, l’incarnation de la « liberté et de l’universalité » de l’homme ! (4). Mais le prolétariat est aussi une réalité sociologique et de nos jours la classe des « directeurs » en est une autre. Il faudrait donc renverser et surtout « laïciser » cette dialectique abstraite, lui faire reprendre un bain salutaire de réalité terrestre. Au demeurant, l’étude de M. Merleau-Ponty sur « le yogi et le prolétaire » est encore à suivre. Abandonnant le souci d’apologétique stalinienne qui paraît jusqu’ici avoir guidé ses démarches, consentira-t-il à aborder le véritable problème et à l’examiner dans cet esprit véritablement scientifique qui faisait dire à Marx, condamnant par avance ses exégètes scolastiques : “Je ne suis pas marxiste ? C’est ce que nous verrons.”


1) Charlot, Editeur.

2) Calmann-Lévy, Editeur.

3) Terme technique bien connu de la philosophie de M. Heidegger. Il y a peut-être quelques rapports entre vernichtung et gleihchhaltung.

(4) Annoncée chez Calmann-Lévy sous le titre : “La révolution des directeurs” avec une préface de Léon Blum déjà publiée dans La Revue socialiste, N° 7.

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