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D. Levi : “Animal Farm” (La Ferme aux animaux) de George Orwell

Article de D. Levi paru dans Le Libertaire, n° 58, 6 décembre 1946, p. 3

George Orwell est un des esprits les plus vivants parmi les travaillistes de gauche en Angleterre, ceux qui considèrent la “Tribune” comme leur organe et Aneurin Bevan comme leur chef ; braves gens qui croient honnêtement possible d’user du gouvernement comme d’un champ d’essai pour la construction d’une espèce de “Socialisme Libertaire”, auquel ils attribuent la capacité d’agir dans le monde comme contre-poison préventif et curatif, face au développement toujours plus étendu de l’esprit d’autorité.

En tout cas il y a parmi eux beaucoup d’hommes de bonne foi. Ce livre le montre, que l’auteur appelle très simplement une “fable”, mais qui en réalité est une critique aiguë des profondes erreurs de notre temps, réalisée par la simple exposition d’un ensemble de faits. Sur un autre mode, c’est le même apport antitotalitaire que celui offert aux êtres pensants d’aujourd’hui par Silone, par Malraux, par Koestler, par les quelques hommes de lettres qui voient nos maux avec clarté, même s’ils ne se risquent pas à réagir efficacement. Le récit met en scène la ferme d’un M. Jones peuplée des animaux habituels, bœufs, cochons, chevaux, ânes, poules, dindons, etc., et il commence par un discours que Major, le vieux porc, adresse à tous les autres animaux réunis en meeting :

“Aucun animal en Angleterre ne sait ce qu’est le bonheur et le loisir après l’âge d’un an. Aucun animal en Angleterre n’est libre.”

Et pourquoi ?

“Parce que presque tout le produit de notre travail est soustrait par les hommes.”

L’homme, le seul être qui consomme sans produire, fait travailler les animaux, leur donne le minimum indispensable à la subsistance et garde pour lui le reste des produits.

“Supprimons l’homme, et la cause radicale de la faim et du surmenage est abolie pour toujours.”

Le Major meurt peu de temps après, mais les animaux commencent à s’organiser, guidés par la gent porcine. Parmi eux, il s’en distingue bientôt deux : l’un — Napoléon — est “un médiocre orateur, mais passe pour un tacticien adroit”, et l’autre — Boule de Neige — plus vif et plus éloquent, “n’est pas considéré comme un caractère aussi ferme”. On en arrive ainsi au moment où M. Jones, ivre-mort, oublie de donner à manger aux animaux : d’où la révolte générale, l’expulsion des maîtres de la ferme, et l’acheminement de la “Ferme aux Bêtes” vers la réalisation des principes de l’animalisme, prêchés par le vieux Major. Les porcs ne tardent pas à devenir naturellement les chefs, et à prêcher la liberté et l’égalité. Mais étant donné “les besoins attachés aux fonctions difficiles de celui qui dirige”, ils en concluent qu’ils “doivent” bénéficier d’un régime et d’un logement spécial. Peu après Mr Jones essaye de rentrer en possession de la ferme, mais les animaux réussissent, dans une bataille acharnée, à le mettre en fuite pour toujours, sous l’efficace commandement de Boule de Neige.

Boule de Neige est cependant contraint par la suite à quitter la ferme, et la victoire reste à Napoléon. Celui-ci persuade aux animaux que son adversaire a toujours été un traître, impliqué dans les complots contre la sûreté de la Ferme aux Bêtes. Et dès lors, toutes les erreurs sont attribuées aux infâmes machinations de Boule de Neige. Grâce à une révision appropriée des chroniques de la fameuse Bataille de l’Etable, on parvient même à démontrer qu’à cette occasion non seulement Boule de Neige ne fut pas l’organisateur de la victoire, mais qu’il se conduisit comme un agent de Mr Jones, et, à un moment donné, combattit même personnellement à son côté.

Napoléon consolide lentement son pouvoir sur les animaux désorientés, qui ne parviennent plus à bien comprendre ce qui se passe. Qui veut comprendre passe en jugement comme traître et allié de Boule de Neige. Après la plus grande de ces “épurations”, le chant du vieil hymne révolutionnaire légué par Major est interdit, parce que

“il exprimait notre aspiration vers une société meilleure dans l’avenir. Maintenant qu’une telle société est réalisée, il est clair que ce chant n’a plus aucune raison d’être”.

Les porcs s’établissent enfin dans la maison de M. Jones, dont ils adoptent les habitudes. Napoléon passe des traités avec les hommes qui vivent aux alentour, de la Ferme aux Bêtes. Les principes de l’animalisme, établis par Major, sont peu à peu “révisés”. Le vieux mot d’ordre, qui disait “tous les animaux sont égaux”, est lui-même amendé, et éclairci par cette adjonction : “mais certains animaux sont plus égaux que les autres”. Le jour fatidique arrive où “quatre pattes sont bonnes, deux pattes sont mauvaises”, est changé en “quatre pattes sont bonnes deux pattes sont meilleures”. Le récit se termine par la description d’une fête par les porcs aux paysans des alentours. Les hommes se félicitent avec Napoléon de la discipline qui règne dans la Ferme aux Bêtes. Là, il est constaté avec envie que les animaux de basse caste font plus de travail et reçoivent moins de nourriture que partout ailleurs dans le comté. Cependant les autres animaux de la Ferme observent la scène à travers les fenêtres, stupéfaits. Leurs regards vont “du porc à l’homme, et de nouveau de l’homme au porc, et ils s’aperçoivent qu’il est devenu impossible de dire qui est l’un et qui est l’autre”, tant ils sont devenus semblables.

Cette “fable” possède une grâce et un humour si limpides qu’ils discutent d’eux-mêmes, non sans évoquer Anatole France ou Swift. Mais naturellement elle intéresse encore plus ceux qui repensent, parallèlement à la fable, les événements de Russie dont elle est la satire cinglante.

Dans le récit, le sentiment de la trahison est souvent si vif, lorsqu’elle frappe des animaux, comme Boxer, le cheval fidèle, qu’on n’a besoin d’aucun ressouvenir de Russie pour se sentir ému. Mais on ne peut pas s’empêcher, pour peu que l’on ait entendu parler de la Russie, de revenir, de la transposition accomplie par Orwell, à la lutte entre Staline et Trotsky, aux difficultés de l’industrialisation, aux procès de Moscou, aux intrigues diplomatiques avec l’Allemagne et avec l’Angleterre, au NKVD, à la résurrection de l’Eglise d’Etat, et ainsi de suite.

Il est vraiment dommage qu’il n’existe pas de ce livre une traduction française. Nous avons voulu néanmoins signaler l’existence d’un tel livre qui — comme ceux de Malraux, Silone et Koestler — nous aident à comprendre le phénomène d’asservissement à de nouveaux maîtres qui est encore appelé, très improprement, “communisme” et surtout nous aide à croire que tout le monde n’est pas devenu aveugle et sourd, et qu’au-delà de la nuit profonde où l’absolutisme et la force brutale paraissent régner en vainqueurs, il y a pourtant un recommencement de vie humaine.

D. LEVI.

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