Catégories
presse

La révolution algérienne et sa direction (2)

Article paru dans Informations ouvrières, n° 569, du 21 juin au 28 juin 1972, p. 8

Le ministre d’Etat algérien Cherif Bel Kassem et le ministre algérien des Affaires étrangères Abdelaziz Bouteflika lors de la fête d’indépendance de l’Algérie. (Photo by Christian SIMONPIETRI/Sygma via Getty Images)

Les conditions dans lesquelles l’Algérie a accédé à l’indépendance politique, le 5 juillet 1962, ont été telles que l’impérialisme français et international avait suffisamment de garanties quant au maintien des bases essentielles de sa domination économique. Les accords d’Evian signés en mars 1962 avaient nettement stipulés que tant la propriété de la terre que celle du sous-sol devait rester entre les mains des classes possédantes, c’est-à-dire en fait sous la domination des colons et du capital financier.

Mais il y avait un impondérable. C’était la façon dont les masses algériennes des villes et des campagnes accueilleraient les accords d’Evian et la volonté conjointe de la bourgeoisie française et de la direction du FLN de faire respecter l’ordre bourgeois fondé sur le maintien de la propriété privée.

A la veille de l’indépendance, le mouvement ouvrier algérien reconstitue ses forces organisées. L’Union Générale des Travailleurs Algériens (UGTA) organise la classe ouvrière, aussi bien dans les centres industriels des villes que dans les grandes fermes coloniales. L’indépendance, chacun le savait, n’allait pas pouvoir être proclamée sans une transformation importante des rapports entre les masses et la grosse propriété coloniale.

D’autant plus qu’entre mars et juin 1962, le déchaînement de la réaction dans les grandes villes d’Algérie par l’OAS allait se retourner contre les plans de conciliation mis au point à Evian entre l’impérialisme français et la direction petite-bourgeoise du FLN.

L’exode en masse de la population européenne d’Algérie, particulièrement des petites gens de cette population (les grands coloniaux, tels Borgeaud Blachette, restant en place), la faiblesse extrême de la bourgeoisie algérienne, la faiblesse de son appareil d’Etat, due à la crise ouverte à la direction du FLN, tout cela explique que pendant les premières semaines de l’indépendance, le prolétariat des villes et des campagnes se soit emparé de la propriété laissée « vacante » par le retour en France de la population européenne.

Il est important de souligner le rôle joué par l’UGTA dans cette appropriation des « biens vacants» par ce qui a été appelé les premiers « Comités de gestion ». II fallait, pour toute une fraction de la classe ouvrière algérienne des villes et des campagnes, continuer à produire, remettre en marche les entreprises abandonnées par leurs patrons. Les premiers « comités de gestion » devaient ainsi agir dans le cadre d’une économie capitaliste qui restait de type colonial. Si l’UGTA avait pris, très souvent, l’initiative de leur constitution, la nature du pouvoir politique en place à Alger ne permettait pas cependant de dire que c’est une révolution socialiste qui avait commencé en Algérie à partir de la formation de ses « comités de gestion ».

Cela ne signifie pas que les masses ouvrières n’aient pas aspiré, ni même commencé à intervenir pour leur propre compte, dans la lutte contre le colonialisme. Ce qu’il faut dire, c’est que tout au long de la guerre, jamais le prolétariat algérien des villes et des campagnes, ainsi que le prolétariat dans l’émigration, n’a eu d’expression politique propre. L’UGTA elle-même fut d’une part disloquée par la répression coloniale et mise sous la tutelle de la direction petite-bourgeoise du FLN.

En 1962, le mouvement ouvrier algérien organisé ne faisait que se reconstituer après une longue histoire. L’appropriation ouvrière des « biens vacants » ne s’accompagnait d’aucune centralisation de la force de la classe ouvrière, mais atomisait encore un peu plus cette forcé confinée sur le seul terrain « économique ». L’objectif affiché par les dirigeants du FLN jusqu’en mars 1963, c’était d’obtenir le retour des propriétaires, des colons, pour réinstaurer les vieux rapports d’exploitation.

Cependant, du fait même qu’une partie importante des moyens de production industriels et agricoles était laissée vacante, la situation ne pouvait s’éterniser. Ou le mouvement ouvrier qui se reconstituait rapidement (l’UGTA préparait son congrès pour janvier 1963) affirmait politiquement son rôle dirigeant dans la crise ouverte, ou bien l’appareil d’Etat bourgeois prenait les devants.

C’est cette seconde solution qui a prévalu. L’Etat bourgeois, comme les dirigeants du FLN qui imposèrent rapidement le régime du parti unique à l’Algérie indépendante ne pouvaient tolérer l’indépendance du mouvement ouvrier. Le congrès de l’UGTA devait être normalisé. Il le fut par Ben Bella lui-même en janvier 1963.

Il faut savoir, et à l’époque Informations Ouvrières l’a analysé, que le « révolutionnaire » Ben Bella encensé par les staliniens, les Pablo et les Mandel, a tenté de briser l’UGTA par les moyens de l’appareil d’Etat, au moment même où se réunissait, en janvier 1963, le premier congrès de la période de l’indépendance. Mandats truqués, prise de position dans le congrès de chômeurs recrutés contre l’organisation syndicale par le secrétaire général d’alors du FLN, Mohamed Khider, contrôle constant du congrès par le gouvernement, tous ces faits témoignent de la volonté du nouvel Etat bourgeois de mettre au pas le mouvement ouvrier organisé. Ben Bella lui-même, à la tribune du congrès, s’éleva contre « l’ouvrier privilégié » au nom du « paysan » famélique et promu à la qualité de leader de la “révolution”.

Ben Bella, et tous les dirigeants petits-bourgeois du FLN, ne faisaient qu’exprimer par là qu’ils se considéraient comme les dirigeants de la paysannerie révolutionnaire, c’est-à-dire de la petite-bourgeoisie radicalisée. Mais, pour fonder un Etat dans le cadre des accords d’Evian, il fallait dresser le paysan contre l’ouvrier. En « normalisant » l’UGTA, Ben Bella frappait à gauche. C’était la condition fondamentale pour instaurer, ou tenter d’instaurer un pouvoir bonapartiste en Algérie.

Après tout, pourra-t-on dire avec le recul du temps, Ben Bella et les dirigeants petits-bourgeois du FLN ne faisaient que tenter de résoudre, à leur manière, les problèmes de leur classe, ceux de la petite-bourgeoisie. Cette attitude hostile aux syndicats ouvriers et à leur centrale l’UGTA, la dissolution du Parti communiste algérien, l’interdiction faite aux partis ouvriers de s’organiser librement, tout cela s’explique par la nature petite-bourgeoise de la direction du FLN. Le petit-bourgeois ne rompt avec l’impérialisme et la bourgeoisie que si le prolétariat parvient à imposer sa direction aux événements et, en dernière analyse, sa dictature de classe.

Certes, le coup de forcé contre l’UGTA en janvier 1963 ne surprend pas les marxistes. Mais c’est précisément pourquoi il importe de caractériser, à partir de ce qui s’est passé réellement, tant pendant la guerre d’Algérie qu’après l’indépendance, la nature de la direction algérienne. Ce sont les Pablo, ce célèbre « conseiller politique » de Ben Bella jusqu’en juin 1965, les Frank et les Mandel qui ont justifié leur politique dans ce pays en affirmant le caractère prétendument « révolutionnaire-prolétarien » de la direction de la révolution algérienne. C’est contre cette mystification qu’il est nécessaire, aujourd’hui, avec le recul du temps, de clarifier les idées des militants ouvriers algériens qui aspirent au combat.

Mars 1963 : après avoir frappé les syndicats et mis en place à l’issue du congrès de janvier une direction aux ordres du FLN (ce qui ne signifie pas que l’UGTA était morte), Ben Bella, sur les “conseils éclairés” de Pablo, donne une solution à la question des « biens vacants ». Ce sont les fameux décrets sur « l’autogestion » agricole et industrielle. Les colons ne voulant décidément pas revenir, le régime est contraint de donner un statut légal aux biens vacants. Sous la tutelle de l’Etat, dont les prérogatives sont immenses au sein des « comités de gestion », les travailleurs algériens sont invites à retrousser leurs manches et à entretenir le potentiel de production.

Les “comités de gestion” ne règlent rien, les décrets de mars 1963 non plus. L’économie algérienne reste une économie de type colonial. L’Etat bourgeois tente de se consolider. Le seul élément nouveau, c’est que la direction petite-bourgeoise va se gargariser avec le mot “socialisme” à partir des décrets de mars pour empêcher précisément que la classe ouvrière ne s’organise politiquement sur son terrain de classe.

Mais la lutte de classe restait plus forte, cependant, que toutes les palinodies de Ben Bella, même flanqué d’un Pablo. Nous examinerons la semaine prochaine comment se posent, après dix ans, les problèmes cruciaux des libertés démocratiques et de la terre.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *