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Errico Malatesta : Opinion populaire et criminalité. Effet moralisateur du fascisme

Article d’Errico Malatesta paru dans Le Réveil communiste-anarchiste, n° 648, 30 août 1924

Benito Mussolini speaking to a Fascist assembly in Rome, Italy, January 29, 1924, from L’Illustrazione Italiana, Year LI, No 5, February 3, 1924.

On entend dire : à quelque chose malheur est bon. Et en effet le fascisme, tout en ayant été un déplorable et horrifiant phénomène de régression morale et politique, a cependant servi à dévoiler des germes de mal qui persistaient parmi la population et à faire penser aux remèdes opportuns. De lui nous pourrons tirer de précieuses leçons qui, espérons-le, seront mises à profit dans un prochain avenir.

Aujourd’hui nous voulons parler de l’influence du fascisme sur l’opinion que le peuple se fait des délinquants.

Naturellement ni nous ni le peuple ne tenons pour délinquants tous ceux que la loi nomme tels, tout orientée qu’elle est à garantir et à perpétuer les privilèges des classes dominantes. Mais indépendamment des classifications de la loi, il y a des individus qui pour une raison ou pour une autre sont un danger pour les hommes et contre qui tous sentent la nécessité de se défendre.

Pour nous un délit c’est toute action qui tend volontairement à augmenter la douleur humaine, c’est la violation du droit de tous à une égale liberté et à la jouissance du maximum possible de biens moraux et matériels.

Nous savons que, même le délit étant ainsi défini, il reste encore difficile à qui accepte cette définition de déterminer les délits dans le domaine des faits, car l’opinion des hommes varie sur ce qui est cause de douleur et cause de jouissance,sur ce qui est bien et sur ce qui est mal, sauf s’il s’agit de ces crimes brutaux qui blessent les sentiments essentiels de l’âme humaine et sont pour cela universellement condamnés. Cependant il est certain que pour les besoins de la vie collective telle qu’elle est déterminée par l’histoire et par les circonstances actuelles, il se constitue dans toute société une certaine morale, qui reconnaît à chacun des droits déterminés, dont la violation par la ruse ou par la violence est tenue pour crime et comme tel condamnée et poursuivie par l’opinion publique.

Ainsi chacun sent la nécessité de défendre l’intégrité de sa personne, le respect de sa liberté, la jouissance des résultats de son activité — et qui est incapable de se défendre par soi même et ne sait ou ne peut trouver l’aide nécessaire dans la solidarité de ses égaux, se confie à un gouvernement, c’est-à-dire à des « hommes armés », qui lui font payer une protection souvent insuffisante ou même illusoire, en lui extorquant du travail, en rognant sa liberté.

Quand nous faisons la critique de l’organisation coercitive de la société qui s’appelle Etat et qui se concrétise dans le gouvernement avec tous ses organes — corps législatifs, fisc, police, magistrature, force armée —préposés à défendre les intérêts des classes détenant le pouvoir et la richesse et quand nous préconisons de substituer à l’Etat la libre association de tous les intérêts, l’objection principale que l’on nous oppose est toujours celle-ci : Qui garantirait l’ordre public ? Comment se défendrait-on contre les criminels ?

On nous accorde facilement qu’en régime de liberté la production se développerait sans obstacles et monopoles artificiels et que les intérêts opposés s’harmoniseraient par la bonne volonté de tous, parce que l’harmonie serait nécessaire à tous et produirait l’avantage de chacun. Mais on ne peut concevoir comment il serait possible de se défendre contre les criminels, sans l’intervention d’un organisme mastodonte formé des professionnels de la répression, plus ou moins aptes à leur métier, mais incapables de découvrir et éliminer les causes du crime, ce qui importerait surtout, et d’ailleurs intéressés à leur persistance.

Il existe même toute une école d’économistes et de sociologues bourgeois qui reconnaît l’intervention du gouvernement comme nuisible à la vie et au développement de la société, dommageable à la liberté, ce facteur de progrès, de justice et de bien-être pour tous, et qui voudrait ne réserver au gouvernement que les fonctions de police, c’est-à-dire la défense de l’ordre public contrôles délinquants, sans s’apercevoir ou sans convenir que ces fonctions répressives aboutissent à supprimer la liberté, à rendre tout gouvernement oppresseur et tyrannique.

Donc, par haine et crainte du crime la masse accepte et supporte n’importe quel gouvernement. Puis, par une singulière mais explicable contradiction, en haine du gouvernement elle supporte et aide les délinquants.

Ceux-mêmes qui pensent que sans gouvernement et sans police on tomberait à la merci de la criminalité, sentent de la sympathie pour tous ceux qui sont en lutte avec la police, même quand la lutte est due à des actes antisociaux réprouvés de tous. Elle est l’effet de la haine que provoque le gouvernement par ses vexations, ses abus de pouvoir.

Dans le criminel il y a toujours un rebelle contre la loi et contre l’autorité, et c’est ce qui le rend sympathique à ceux qui pour d’autres raisons souffrent de la loi et de l’autorité.

Prenez le pire des violents, un homme abusant de sa force physique et d’une sorte de courage brutal qui le rend indifférent au danger et s’imposant aux autres pour les exploiter et les humilier. Il devrait être mal vu, être fui, méprisé encore que craint et alors par l’instinct social qui est en tous, par le besoin d’estime et d’affection qu’éprouve même le plus dépravé des hommes, il se refrénerait, se corrigerait et traiterait bien autrui pour avoir le droit d’être lui-même bien traité. Mais il se trouve en conflit avec les policiers qu’il réussit quelques fois à rosser et le voilà entouré d’une auréole de gloire, admiré de ses victimes même.

C’est ainsi que tandis que la police s’efforce — ou devrait s’efforcer — de prévenir et réprimer les délits, elle détruit d’autre part la répugnance publique pour le délit, l’isolement moral du délinquant, qui serait la force moralisatrice la plus efficace et en même temps la plus humaine contre la criminalité. Et plus un gouvernement est tyrannique, plus la police est persécutrice et vexatoire, plus augmente l’esprit de complicité entre le public et les délinquants.


Mais le fascisme est en train de modifier cela.

Maintenant, en général, le criminel n’est plus en lutte avec la police, il est soutenu par le gouvernement et le soutient.

Celui qui était hier persécuté, soumis à la surveillance spéciale, exposé à chaque instant aux perquisitions dans sa demeure et sur sa personne, toujours sous la menace de la prison, c’est aujourd’hui celui qui va ostensiblement armé, qui perquisitionne chez les braves gens, commet toutes sortes de violences… et puis, s’il ne les a pas assommées, consigne ses victimes à la police et aux juges officiels.

Certes le phénomène n’est pas complètement nouveau. Les cas de complicité et d’appui mutuel entre malfaiteurs et policiers ont toujours été très abondants. Sans recourir aux exemples historiques et en nous limitant aux faits contemporains, il suffit de citer la mafia et la camorra, qui ont réussi à survivre parce que leurs membres ont fait et font le double jeu de rebelles d’une part et d’instruments du gouvernement d’autre part, voleurs et assassins pour leur propre compte, agents électoraux et délateurs pour le compte du gouvernement. Mais cette complicité a toujours été partielle, cachée, désavouée ; elle n’a laissé que trop aux camorristi et mafiusi le renom de rebelles et d’ennemis de la police et des mouchards, qui les fait supporter et dans certaines couches sociales admirer.

Avec le fascisme, toute hypocrisie, toute tergiversation est bannie ; le bon fasciste bâtonne, incendie, rançonne, assomme ouvertement et se vante d’être organe et soutien du gouvernement. Plus d’équivoques.

Chacun peut comprendre aujourd’hui que la violence c’est l’autorité, c’est le gouvernement, c’est la tyrannie, et que si le violent est tantôt l’ennemi, tantôt l’ami du policier, la chose est purement accidentelle, le fond moral de tous deux est identique. Et aujourd’hui il arrive en effet que les violents, même s’il ne sont pas fascistes, se vantent quand ils oppriment, d’agir fascistement.

Dans l’avenir et pour longtemps les violents seront appelés fascistes, et ce sera la condamnation populaire qui les conduira, espérons-le, à vivre en hommes civilisés, employant leur force et leur courage à des œuvres bonnes, si réellement ils sont des forts et des courageux et non de pauvres déchets humains qui abusent de l’impunité que leur assure la police.

Il se peut même que le mot fasciste reste définitivement dans la langue au sens d’oppresseur sans scrupules moraux, comme est resté avec une autre signification péjorative le mot jésuite.

Errico Malatesta.

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